3. Présence
Les jours suivants, Lexie retourna sur la plateforme presque machinalement.
Ce n’était plus un réflexe d’auteur en quête de retours, mais un geste familier, rassurant, comme ouvrir une fenêtre toujours au même moment de la journée.
LeCorrecteur était là.
Pas à chaque texte ni à chaque version, mais suffisamment souvent pour qu’elle commence à l’attendre.
Ses messages n’étaient jamais envahissants, jamais pressants. Ils arrivaient avec une régularité étrange, toujours au bon moment, souvent tard le soir, lorsque Lexie doutait le plus de ce qu’elle venait d’écrire.
Il ne corrigeait pas tout. Il choisissait.
Parfois une seule phrase, parfois un paragraphe entier.
" Là, vous écrivez juste. Ne touchez à rien" ou alors "Ce passage est sincère, mais encore retenu. Vous pouvez aller plus loin" ou encore "Vous commencez à ne plus vous cacher, continuez."
Lexie se surprit à sourire en lisant ces mots.
Pas le sourire discret d’avant mais
quelque chose de plus détendu, comme soulagé.
Elle écrivait mieux. Elle le sentait.
Les phrases coulaient avec une facilité nouvelle, les images surgissaient sans effort,
ses hésitations, autrefois si présentes, semblaient s’effacer d’elles-mêmes.
Et surtout, chose qu’elle n’avait jamais connue, elle n’effaçait presque plus.
Elle écrivait d’un jet, relisait et corrigeait à peine.
Les retours des autres membres changèrent également. On lui parlait de maturité, de texte habité, de voie. Certains lui demandaient des conseils, d’autres la suivaient systématiquement.
Lexie aurait dû se méfier. Sa vie, en dehors de l’écriture, était devenue floue, fragmentée.
Elle enchaînait les petits boulots, quelques heures de ménage, des remplacements administratifs sans lendemain. Du temps libre, trop de temps parfois. Mais l’écriture remplissait les silences.
Et LeCorrecteur aussi.
Peu à peu, leurs échanges quittèrent le strict cadre du texte.
« Vous écrivez beaucoup le soir, la fatigue ne vous aide pas toujours. Et évitez d’écrire quand vous êtes en colère. Vous vous dévoilez. Trop et trop vite. »
Lexie fronça les sourcils en lisant ce dernier message. Elle n’avait jamais parlé de sa fatigue ni de sa colère.
Elle repondit aussitôt. Elle tapa une réponse, hésita, effaça, avant de recommencer :
"Vous avez raison."
Elle ne sut pas pourquoi elle avait écrit ça.
Mais c’était vrai.
Une nuit, alors qu’elle venait de fermer son ordinateur, elle eut l’étrange sensation d’avoir oublié quelque chose.
Pas une tâche, pas un texte mais... Quelqu’un.
Elle resta allongée dans le noir, éveillée, avec cette impression diffuse d’être observée, non pas physiquement, mais intérieurement. Comme si une présence veillait, silencieuse, attentive. Ce sentiment qui aurait dû l’inquiéter ne fit que l’apaiser. Pour la première fois depuis longtemps, Lexie ne se sentait plus seule face à la page blanche.
"On" semblait là, juste derrière ses mots, prêt à intervenir si elle vacillait. Elle se sentait protégée.
Et pourtant...
Au fond d’elle, très loin, une pensée persistait.
Elle écrivait mieux. beaucoup mieux, presque trop bien, comme si une part de l’effort lui échappait désormais, comme si l’écriture venait d’ailleurs, la traversant sans lui appartenir vraiment.
Elle avait attendu ce moment toute sa vie. Elle n’allait pas commencer à douter maintenant, alors que, pour la première fois, quelqu’un semblait croire en elle sans réserve.
Lexie chassa cette idée.
Non, vraiment...Tout allait bien.

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