Part. 6 - Sabrina Dupuis
Sabrina Dupuis porte un pull vert hideux aujourd'hui. Un supplice pour les yeux d'autant que le mur derrière elle est orange.
Elle me fait les gros yeux, comme à un gosse de trois ans, et sa déception se mesure au nombre de retours des rendez-vous auxquels je ne me suis pas présenté malgré ses encouragements. J'encaisse. J'ai envie de lui parler de Sergio, de son assistante si fraiche et du job de hacker dans un groupe international que j'ai trouvé tout seul, enfin avec l'aide de Dan. Mais je la ferme car Sabrina Dupuis ne me semble pas avoir les idées aussi larges en matière d'emploi. Et je suis certain que ses formulaires n'intègrent pas ce genre d'expérience professionnelle pourtant fort rémunératrice.
Comment dire à Sabrina Dupuis de lâcher l'affaire, de me radier, de me chasser ? Comment rompre avec Sabrina Dupuis au pull vert si laid ?
Elle scrute son écran en se mordant l'intérieur des joues nerveusement. Sa main droite caresse une souris statique à la longue queue de fil électrique. Je pleure sur le matériel de France Travail.
- Écoutez Madame Dupuis, on va dire que je me mets en pause, en congé sabbatique de chômage. Vous avez vraiment fait le max pour moi, je vous assure. Ne le prenez pas personnellement.
La voilà avec la bouche qui tremble, buggée devant son écran.
- Merde ! Madame Dupuis ! Enfin pardon... Y'en a plein d'autres qui ont besoin de vous... Moi je vais m'en sortir. Et si on allait se prendre un verre ? Hein ?
J'ai sorti ça sans réfléchir et parce que j'ai foutrement envie d'une bonne rasade de whisky à cet instant précis. Un coup de fouet direct dans le cerveau, accoudé au bar du Sloop.
Bon, j'ai franchi tout seul les portes coulissantes de France Travail, laissant cette pauvre Sabrina aux prises avec sa souris récalcitrante qui avait manifestement un problème de défilement. Elle est restée professionnelle, quoique plus du tout empathique, m'a dit qu'elle avait toute autre chose à faire que "picoler toute le journée", ce que j'ai trouvé fort déplacé de sa part et totalement faux de surcroît.
Sur le parking, mon Audi noire lançait des éclairs, j'exagère à peine.
"Au Sloop !" j'ai dit, démarrant en douceur.
J'aurais sans doute dû proposer une balade en bagnole à Sabrina Dupuis.

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