Chapitre 12 - La critique
Carmine bouscula la porte de la cuisine si fort que même le plafond vibra.
— Tout le monde, rassemblement, magnez-vous ! brailla-t-il.
Sienne faillit lâcher sa casserole.
Lou rappliqua la première, se plantant en bout de table, le tablier à peine noué. Reven suivit, shakers encore en main, jetant un regard prudent au groupe.
— Qu’est-ce qui lui prend au vieux? On a fait une connerie? Demanda Reven en s’asseyant.
Habituellement, Carmine réservait ce genre de cérémonie collective à des engueulades mémorables, ou à l’annonce d’une gamme de whiskys en édition limitée.
Orion et Sienne, qui apportaient le plat du jour s’approchèrent à reculons de peur d’être la cible du courroux du chef. Mais Carmine tira une chaise, leur faisant signe de s’installer.
Il jeta un journal sur la table, l’ouvrit à la page culture-restaurants.
— Regardez-moi ça, gueula-t-il sans attendre que tout le monde soit assis. On a eu une putain de critique ! Pas le torchon du coin, le grand journal.
Sienne s’approcha, méfiant, prêt à parer un revers.
Le papier sentait l’orage. Un flash de la première ligne : Le Cerisier Bleu, dernier-né des bistrots fusion du quartier...
Lou toucha le papier du bout des doigts.
— Merde, c’est notre logo, remarque-t-elle, la voix brute d’étonnement.
Carmine, incapable de rester en place, fit les cent pas sur le carrelage. Il voulait rire, hurler, casser quelque chose de joie. Il se contenta de croiser les bras, fixant son cuisinier comme un sergent à l’inspection.
Sienne s’attarda sur les phrases, déchiffra les mots, les laissa s’incruster dans son crâne :
… l’originalité du menu égale la virtuosité d’exécution… … une main ferme aux fourneaux, une vision qui bouscule les attentes… … mention spéciale pour la "truite fumée au saké doux et ses pickles de piment fermenté", création du jeune second...
Orion se pencha par dessus son épaule.
— Quelqu’un peut m’expliquer?
Lou ramassa le journal et lu la critique à voix haute.
Sienne eut un hoquet muet.
La journaliste s’extasiait sur l’originalité, osait le terme « punk-ludique » pour qualifier la déco et la carte, évoquait le « coup de foudre »
— C’est ton grand moment, Sienne. On est officiellement adoubés.
— Mais… Quand? Quand est-ce qu’elle est venue? Et et… elle a commandé quoi?
Carmine, soudain sérieux, lui envoya une claque dans le dos qui le fit tousser.
— On s’en fout, elle t’as aimé, elle a aimé ta cuisine!
Lou frotta le dos Sienne qui semblait sur le point de s’évanouir. Reven posa une main sur son épaule le geste, plus doux mais tout aussi gênant pour Sienne, qui sentit son cou devenir brûlant. Il tenta un sourire, rata, puis s’effaça littéralement derrière le coude d’Orion, qui lui adressa un clin d’œil.
— Tu réalises, Sienne ? T’as foutu la barre là-haut, là ! claironna Lou en mimant un saut de basket.
Carmine rayonnait, tout simplement. Il n’avait pas ce mot-là dans son registre, alors il bouscula son équipe vers les tabliers et les plans de travail à coups de « allez, on lâche rien, on met le paquet! »
À peine le service lancé, le sang de Sienne fit demi-tour. Les tickets pleuvaient, les commandes sortaient en rafale. Chaque plat qui passait le guichet lui paraissait suspect, défectueux. Il vérifiait trois fois le dressage, ses mains tremblaient, il se maudissait de ne plus savoir enfiler un filet de sauce sans faire floc comme un débutant. Les casseroles chauffaient trop vite, les bords caramélisaient, l’odeur de sucre brûlé le suivait comme une ombre. Il trébucha sur une caisse, renversa le sel.
— Ça va ? souffla Orion à mi-voix, alors qu’il venait récupérer une assiette de confit.
Sienne hocha la tête, incapable d’articuler. Mais le malaise s’installait, lourd, élastique. Il avait le cœur qui cognait dans la gorge. Un instant, il crut qu’il allait rendre sur place. Il tenta de respirer par le nez, sentir l’air gonfler la poitrine, mais tout ce qui venait, c’était le goût métallique de la panique. Il rata un dressage. Deux fois de suite. Sur la troisième, la lame du couteau ripa dangereusement.
— Stop, souffla Orion, déjà à ses côtés, main posée sur son épaule.
Sienne releva la tête. Il croisa le regard d’Orion, qui n’avait ni moquerie, ni reproche, juste une appréhension visible derrière le calme apparent.
— Va te passer de l’eau sur le visage, je m’en occupe, entendit-il.
Il n’arrivait pas à bouger.
— Vas-y, je t’ai dit, répéta Orion, plus fort cette fois.
Sienne obéit. Il traversa la cuisine, bouscula une pile de bacs, s’enferma dans le vestiaire. Là, il s’adossa au mur, la tête entre les genoux. Il voyait la lumière du service, filant sous la porte, pulsée par le passage des chaussures.
Il avait le goût de la rouille sur la langue, les paumes moites qui collaient à son jean. Sienne compta les carreaux bleus au sol, se força à respirer doucement. Derrière la porte, il devinait la cavalcade, la voix de Carmine comme un larsen maîtrisé.
Lou déboula derrière Orion, plateau sous le bras, fit claquer la porte du coude.
— Orion ? Quelqu’un te demande en salle, lança-t-elle sans détour.
Orion qui dressait les assiettes à la chaîne, précis comme un robot, releva le front brillant de sueur.
— Qui ça? Moi?
Elle lorgna autour, fronça les sourcils.
— Où est Sienne ?
Orion continuait de napper les assiettes, mais tourna à peine la tête vers Lou :
— Il avait besoin d’une pause. Si c’est pas urgent, je finis ça et j’y vais. Sienne est à la ramasse, je prends la relève.
Lou haussa les épaules, ramassa les plats et fila d’un pas martial.
Dans le vestiaire, Sienne s'efforça de reprendre le contrôle. Les bruits de la cuisine filtraient à peine, amortis, comme au fond d'une piscine. Il s’aspergea le visage, refusa de croiser son reflet dans la petite glace près du robinet. Ne pas penser. Ne pas penser. Juste respirer, quoiqu’il advienne.
Le battement de la porte le fit sursauter.
Orion resta dans l’embrasure sans oser entrer vraiment. Les yeux de Sienne étaient rougis, ses joues avaient gardé la trace de sa panique. Orion ne fit pas mine de lui faire la leçon. Il glissa un torchon propre sur son épaule se rapprocha d’un pas, puis deux, évalua l’état du chef d’un regard rapide.
— Il reste encore une douzaine de bon. Si tu le souhaites, je m’en occupe. murmura-t-il, sans insister.
Sienne secoua la tête, puis sentit soudain tout le ridicule de sa posture. Il se redressa, prit une inspiration qui lui râpa l’intérieur du nez.
Il sentit une main, chaude et solide, se poser dans le creux de son dos. Orion, le ramena vers lui délicatement, il l’entoura, le couvrit, le serra lentement contre lui.
— Carmine voulait juste qu’on soit fiers, c’est tout. Tu ne devrais pas te mettre autant de pression.
Sienne sentit la chaleur d’Orion l’envahir, le front contre sa clavicule, le souffle calé sur celui plus épais du serveur.
— Je sais… Mais j’ai l’impression que…
— Moi je sais que tu en es capable. Coupa Orion avec une douce fermeté. Tu l’as pas volé ta place. T’es pas un imposteur.
Sienne sentit la tension fondre, goutte à goutte, laissant derrière une fatigue molle. La main d’Orion remonta, effleura l’arrière de son crâne, hésita un instant puis pressa plus fort, comme pour repousser les pensées parasites.
— T’as le feu sacré, Sienne, ça se voit à dix bornes. Faut pas que tu te laisses brûler pour autant.
Il parlait sans élever la voix, mais Sienne sentait chaque mot résonner, secouer la poussière. Un instant, il voulut se dérober, mais l’ancre d’Orion tenait bon.
— C’est pour ça qu’on est là, reprit Orion avec un sourire en coin, t’es pas tout seul.
Sienne reprit son souffle, frotta les yeux du revers de la main. Il se sentait vidé, mais aussi, étrangement, rechargé. Orion garda sa main dans la sienne puis le tira gentiment vers la porte.
— On y va ensemble.
Sienne se remit en place et sa main ne tremblait plus. Il coupa, dressa, flamba, retrouvant l’automatisme du geste sous le regard bienveillant de son complice.
Lorsqu’il fut assuré que Sienne s’était remis en route, Orion poussa la porte de la salle.
***
La salle résonnait de la rumeur tranquille de clients repus. Orion, la chemise trempée de sueur dans le dos, savourait la décélération du service. Les tables se vidaient lentement. Carmine, le visage brossé d’un sourire d’apparat, passait de table en table ; il partageait ici une anecdote, là une tape virile sur l’épaule d'un habitué, applaudissait le raffinement du saké, tout en ratissant les avis de ses convives comme un maître de cérémonie.
Le bar bruissait d’une nouvelle énergie. Reven alignait les digestifs, Lou jonglait avec les cafés et les petits verres de prune. Orion, récupérant une pile d’assiettes, se faufila à travers ce ballet, happé par la chaleur lourde du restaurant et la fatigue qui lui cognait les genoux.
Orion allait demander à Lou qui voulait le voir, quand il repéra un visage familier à l’angle de la vitrine. Isabelle, en compagnie d’une autre femme, plus âgée, tailleur sombre, lunettes fines, une élégance patinée.
Orion sentit ses oreilles bourdonner, comme si le volume sonore général s’était soudain élevé d’un cran – une illusion, évidemment, mais il avait appris à ne pas faire confiance à ses tympans.
Son visage s’éclaira d’un seul coup.
Isabelle avait dû le sentir, elle releva la tête, ajusta ses lunettes dans sa direction.
Orion sentit une vague de chaleur. Il abandonna son torchon sur le pass, traversa la salle en slalomant entre les chaises. Isabelle le laissa approcher un peu et signa son nom avec une aisance tranquille.
Orion répondit, tentant de masquer son excitation salua la femme plus âgée en s’inclinant une main sur le coeur.
— Izi! C’est super que tu aies pu venir! Bonsoir madame, Orion, enchanté.
A sa grande surprise, la femme lui répondit en langue des signes. Elle se présenta comme une amie d’Isabelle et complimenta le cadre du restaurant, puis enchaîna sur le plat du jour avec une gestuelle gourmande.
Tout à son aise, Orion se mit à bavarder avec les deux clientes sous le regard un peu intrigué de Lou et deux Carmine qui les surveillaient depuis le bar.
Sienne apparut derrière le passe-plat, il avait reprit des couleurs.
— Qu’est-ce que vous regardez?
Il suivit leur attention sur la salle et repéra l’acousticienne au loin.
— C’est vraiment incroyable la vitesse… remarqua Lou, fascinée par la beauté des gestes.
Orion, absorbé, riait franchement, toute barrière tombée. Les gestes d’Isabelle coulaient vite, mais le rythme avait quelque chose d’hypnotique. Orion, dans son élément, laissait ses mains danser pour lui, les sourcils qui ponctuant la moindre nuance.
Reven, accoudé au bar, suivait la scène de loin.
— T’as déjà vu Orion comme ça ? marmonna-t-il, la voix un peu rauque.
Lou, qui s’essuyait les mains sur son tablier, acquiesça lentement.
— Je me demande bien ce qu’ils se disent.
— Orion raconte la fois où l’équipe de rugby a débarqué sans réservation. Répondit Sienne sans vraiment le vouloir.
Reven fit volte face.
Lou le fixa à son tour.
— Attends, comment tu peux savoir ça ?
Il sentit le rouge lui monter jusqu’aux oreilles.
— Je… J’ai…
— T’es sérieux ? T’as étudié en cachette?
— Juste quelques bases… Sur internet. Mais c’est rien, je comprends à peine.
Reven cligna des yeux puis il éclata de rire, sec et bref.
Lou afficha un sourire en coin.
Sienne passa de l’un à l’autre avant de se replier un peu vers la cuisine.
— Quoi? Arrêtez de me regarder comme ça merde.
— C’est mignon, soupira-t-elle. Tu devrais lui dire.
Sienne faillit rétorquer. Lui dire quoi? Qu’il passait ses insomnies à mater des tutos de LSF ?
Sienne battit en retraite vers les feux, tapi derrière la vapeur.
Pendant ce temps, la conversation battait son plein en salle.
Carmine s’approcha lentement, s’assurant qu’Orion et les deux clientes l’avaient remarqué avant de s’inviter dans la conversation.
— Mesdames, le repas vous a convenu?
— C’était un régal. Et l’ambiance est délicieuse. Assura Isabelle.
La femme en tailleur noir sourit, échangea quelques mots en LSF avec Isabelle puis articula dans un français pâteux, lestées d’une rythmique étrange, comme s’il lui manquait un chef d’orchestre pour la guider :
— C’est possible de privatiser le restaurant pour une soirée ?Avec beaucoup de bruit ?
La voix sonnait dans la salle, étrange, presque irréelle. La diction hésitante de quelqu’un qui n’entend pas sa propre voix.
Orion déglutit malgré lui un peu trop fort.
Carmine n’hésita pas une seconde. Il posa les poings sur la table, se pencha, planta ses yeux acérés dans ceux de la cliente.
— Pour des yeux comme les vôtres, madame, je privatise la moitié du quartier. répondit-il, suave mais en articulant bien chaque syllabe.
La femme éclata de rire, un son ample, charriant l’assistance.
Orion sentit le sourire lui monter aux joues. Isabelle pinça les lèvres pour masquer son amusement, mais ses épaules trahissaient la secousse. Orion sentit un battement de fierté dans la poitrine.
C’était ça, la vraie élégance. Carmine ne cherchait pas à faire semblant, il s’adressait à elle comme à n’importe quelle cliente.
— Vous n’aurez qu’à passer par Orion. Il est extrêmement doué pour gérer… A peu près tout en fait, sauf son régime.
Joignant le geste, il tapota le ventre de son employé puis s’inclina devant les deux dames.
— Permettez moi de vous proposer un café. C’est la maison qui offre le digestif.
Isabelle n’eut pas besoin de traduire.
Orion regarda son supérieur s’éloigner puis reprit la conversation.
« Il faut que je retourne travailler. » signa-t-il.
« Merci d’avoir trouvé le temps de venir discuter. Et de nous avoir conseillé l’adresse. »
La femme renchérit, sincère:
« Tu as trouvé un endroit précieux. Nous ferons circuler l’adresse. Le patron est bienveillant »
« Oui, sauf quand il voit la pile de vaisselle en retard, là je risque de me faire… »
Orion mima une pendaison provoquant l’hilarité de ses convives. Puis il leur adressa un dernier salut et fila en cuisine d’un pas pressé pour retourner à sa tache.

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