Eddy Mitchell

2 minutes de lecture

J’étais nerveuse.

Il était tard dans ce bar huppé du seizième arrondissement. Les verres en cristal tintaient encore faiblement. Les clients quittaient les lieux petit à petit. Certains cachaient leurs bâillements derrière leurs mains gantées.

Face à moi se trouvait le Grand Schmoll, Eddy Mitchell en personne. J’essayais de tenir mon stylo sans trembler : c’était ma première interview.

Il m’observa un instant, avec ce regard à la fois amusé et coquin. Celui qu’ont les artistes qui en ont trop vu. Puis sa voix grave s’éleva :

— Vous voulez une anecdote croustillante pour votre journal, n’est‑ce pas

— Oui… oui, bien sûr, répondis‑je, en tentant de reprendre contenance.

Il eut un léger sourire, presque tendre.

— Ah… les années soixante‑dix… murmura‑t‑il. On croyait tous être immortels, vous savez. Les nuits duraient trois jours, et les jours… ils n'existaient pas vraiment.

Il se cala dans le fauteuil, fit tourner son verre entre ses doigts. Le glaçon gémit en heurtant le bord du verre.

— À l’époque, j’étais DJ. Et puis un matin… enfin, plutôt un lendemain de tempête… je suis retourné chercher mes disques chez un copain qui m'avait invité la veille.

Il marqua une pause, comme pour savourer le souvenir.

— Et c’est là que tout a commencé.
Il laissa retomber sa main sur l’accoudoir. Son souvenir avait un poids réel.

— Je me souviens encore de ce jour‑là.

Il eut un petit rire.

— J’avais laissé mes disques de la veille. Alors je reviens, les yeux encore collés, la tête en vrac… et là, qu’est‑ce que je vois ?

Il leva son sourcil, le regard malicieux.

— Une vieille Fiat 500 bleu-ciel garée de travers. Le genre de voiture qui a l’air de s’excuser d’exister.

Il se pencha légèrement vers moi.

— Et à l’intérieur… quelqu’un était en train de charger mes disques. Mes précieux vinyles. Mes trésors.

Il sourit, un sourire qui mélangeait tendresse et incrédulité.

— Je m’approche, prêt à hurler… et là, la portière s’ouvre en grinçant.

Il marqua une pause.

— Et qui en sort, selon vous ?
Il se redressa un peu, comme si le souvenir lui donnait soudain de l’énergie.

— Une tignasse blonde.

Il eut un sourire attendri.

— Johnny. Johnny Hallyday en personne. La petite fripouille avait ce regard de gamin pris la main dans le pot de confiture.

Il imita la scène d’un geste de la main.

— Il me lance : « Ah, Eddy, tu tombes bien… je te les ramène, tes disques ! Je voulais juste les écouter un peu. »

Il secoua la tête, amusé.

— Écouter un peu… dans une Fiat 500 bancale chargée de vinyles avec mon nom sur toutes les pochettes.

Il soupira, mais c’était un soupir heureux.

— C’est comme ça qu’on est devenus amis. Pas avec une poignée de main, pas avec un contrat… non. Juste devant une Fiat délabrée et un vol de disques mal assumé.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 7 versions.

Vous aimez lire Music Woman ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0