24. Sacha

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 Vraiment, qu’est-ce qui m’a pris de vouloir participer à ce truc ? Alors que l’unique chose dont j’ai envie, là, c’est d’être avec lui. Même pas forcément au lit, juste être avec lui. Pas avec tous ces gens qui m’expliquent en long, en large et en travers comment rendre les employés heureux, ou plutôt comment leur faire croire qu’ils le sont en travaillant sous ma direction. Je crois que je ne supporte plus leur cynisme, à tous. Il y a des moments où je me verrais bien tout plaquer, me planquer à la campagne, seule avec Samir, loin de ce monde de rapaces.

 Rapaces… Rapaces… Veux-tu bien calmer tes ardeurs chimériques, ma grande ? N’oublie pas que tu en fais partie, de ce monde de rapaces comme tu dis. Et que tu y trouves largement ton compte, depuis maintenant quinze ans. Alors, ne crache pas dans la soupe patronale sous prétexte que tu t’es entichée d’un jeune gauchiste. Ça devrait t’intéresser, ce qu’il raconte à la tribune, l’expert en communication. C’est d’actualité pour toi, en tout cas, regarde le titre projeté en gros sur son PowerPoint : comment bien se séparer d’employés dont on n’a plus besoin, sans provoquer un conflit social trop virulent ? Alors écoute-le, au lieu de céder à un sentimentalisme de midinette.

 C’est étrange, ce genre de titre ne m’a jamais choqué auparavant. Je me rappelle, à HEC, je prenais consciencieusement des notes, j’essayais de retenir le maximum de techniques pour pouvoir les appliquer par la suite, ça ne me posait aucun problème. Samir, qu’est-ce que tu as fait de moi ?

 Bon sang, ma grande, concentre-toi. Il doit bien y avoir des choses à glaner, dans son discours. Écoute ses conseils, ça peut te servir. En plus, il les a soigneusement écrits dans son PowerPoint, avec des titres, des sous-titres, des tirets, des flèches, des caractères variés, des couleurs différentes, on dirait une carte au trésor.

 C’est d’accord, arrête de me faire la morale sans arrêt, je vais y jeter un œil. Mais en diagonale, si tu le permets. Voyons : faire attention à son plan de communication, en choisissant des mots positifs, sans rentrer dans les détails techniques auprès des médias. Soit. Parler de plan d’investissement pour l’avenir, d’amélioration de la compétitivité de l’entreprise dans une économie désormais mondialisée, de gestion saine et raisonnée des ressources humaines, de dialogue social avec les partenaires syndicaux pour trouver la solution adéquate concernant les employés dont on doit malheureusement se séparer, de possibilités d’évolution de carrière dans un autre domaine qui mettra mieux en valeur leurs qualités… Il croit vraiment nous apprendre quelque chose, en nous disant ça ? Certains ne doutent vraiment de rien. Monter à la tribune pour dire ce genre de banalité, il faut avoir un sacré culot. Il croit quoi ? Qu’il s’adresse à des novices ? Qu’il regarde l’assistance, un peu ! Rien que la moyenne d’âge. À quelques exceptions près, tout le monde doit être plus vieux que moi. Certains doivent être patrons depuis vingt, trente ans. Il croit qu’on fait quoi, au quotidien, quand on organise un plan de licenciement ? Qu’on appelle les journalistes, et qu’on leur dit : écoutez, on a des actionnaires qui veulent plus de fric, ils sont déjà blindés, mais ils en réclament encore davantage, alors je vais faire ce pour quoi je suis payée, ce pour quoi ils me gardent à la tête de la boîte, je vais virer plein de gens, quitte à imposer aux autres des cadences infernales, parce que mon boulot consiste à produire le maximum avec un coût de revient minimum ? Personne ne dit ça, on fait tous pareil : on sert nos boniments, on noie le poisson derrière des mots ronflants. Quand on réussit, quand on parvient à romancer le réel juste ce qu’il faut pour ne pas être pris en flagrant délit de mensonge, ça passe. Et quand ça ne passe pas, on fait des concessions, oh pas beaucoup, là encore, juste ce qu’il faut pour calmer ceux qui ne gueulent pas très fort. Quant à ceux qui s’entêtent, on joue le pourrissement, on attend la fin de l’orage médiatique. Et l’année suivante, quand l’eau a fini de couler sous les ponts, quand tout le monde a oublié, on revient sur les quelques concessions qu’on a pu faire. On maîtrise tous ça par cœur. Alors son PowerPoint, il ferait mieux de se le mettre où je pense.

 Mais tu t’entends, ma grande ? C’est quoi, la suite ? La révolution ? Ressaisis-toi !

 Je sais, ça n’a pas de sens, je ne vais pas changer le système avec mes petits scrupules. Mais je n’y peux rien, je crois que je suis en train de perdre la foi dans ce que je fais, moi. Certains jours, je me dis que je préfèrerais ne pas être tombée sur Samir. Ma vie était bien organisée, avant. Je faisais ce que j’avais à faire sans me poser de questions. Et même, je dois avouer que j’y prenais un certain plaisir. Alors que maintenant, ça m’écœure.

 Et si j’écourtais mon séjour ? Si je pars maintenant, à seize heures je suis à Paris, à dix-sept je peux être avec lui. Les filles sont avec leur père jusqu’à demain, on pourra passer toute la soirée chez moi, on pourra baiser dans toutes les pièces si on en a envie, et on ne sera même pas obligés de retenir nos cris. C’est décidé, je me barre.

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