Chapitre X – Lire par vagues
Elle m’a dit qu’elle lisait par vagues.
Entre deux appels, entre deux éclats de rire, entre une interruption et la suivante. Elle revenait au texte, le reprenait, le relisait pour vérifier si elle avait bien compris. J’ai aimé cette image. Un texte qui accompagne. Qui ne s’impose pas. Qui circule dans une journée vivante.
Je n’ai pas cherché à faire de cette remarque un trophée. Mais j’ai senti que quelque chose s’installait. Si elle relisait, ce n’était pas par politesse. C’était parce qu’elle accordait de l’attention. Et l’attention, chez elle, n’est jamais distribuée au hasard.
Elle a parlé du noir qu’elle porte presque toujours. De son goût pour le toucher, les odeurs, les couleurs, le vivant, alors même qu’elle s’habille comme une absence de lumière. Elle y voyait une contradiction. Je n’y ai vu qu’une cohérence supplémentaire. Le noir n’efface pas. Il concentre. Il met en relief ce qui palpite.
Je ne lui ai pas dit qu’en l’imaginant vêtue ainsi, je percevais davantage les nuances de sa voix. Certaines femmes cherchent la lumière. D’autres la contiennent.
Elle m’a demandé ce que j’aimais, en dehors de ce qui avait structuré ma vie jusqu’ici. La question n’était pas anodine. Elle n’interrogeait pas mes activités. Elle cherchait la texture. J’ai répondu simplement. L’art. L’histoire. La psychologie. La musique quand elle a du grain. Les nuits longues où l’on observe le monde sans bruit.
Je n’ai pas détaillé. Je n’avais pas besoin de le faire.
Je lui ai parlé du roman, prétextant le besoin d’informations supplémentaires. Elle a compris que ce n’était qu’un détour. Elle n’est pas du genre à confondre les notes écrites sur une partition avec celles qui vibrent plus longtemps parce qu’on les presse autrement.
Ce qui se jouait entre nous n’avait rien d’une improvisation maladroite. Il y avait une écoute. Une retenue. Une façon d’avancer sans brusquer le tempo.
Je ne cherchais pas à l’impressionner.
Je cherchais à rester exact.
Et si quelque chose lui restait sous la peau, comme elle l’a dit, ce n’était pas parce que j’avais appuyé plus fort.
C’était parce que j’avais appuyé juste.

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