Chapitre XXXV - Les indices d’une femme

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À un moment, écrire sur quelqu’un ne suffit plus.

On finit par vouloir comprendre qui est réellement la personne derrière les mots. Pas celle qui apparaît dans une phrase ou dans une réponse rapide. La vraie. Celle qui se cache dans les silences, dans les détails, dans les choix qui semblent anodins mais qui ne le sont jamais.

Avec elle, les informations ne viennent jamais directement.

Elles arrivent comme des fragments. Des petites pièces déposées sur le chemin. Une phrase aujourd’hui, une autre demain. Un détail glissé dans une réponse. Rien d’exhibé. Rien de spectaculaire.

Des indices.

Alors un soir, j’ai pris le temps de regarder son profil plus attentivement.

Pas pour fouiller.

Pour lire.

Parce que certains profils ressemblent à des cartes. Et quand on sait lire les cartes, on comprend parfois beaucoup plus que ce que la personne croit montrer.

La première chose qu’elle dit, c’est qu’elle écrit parce que c’est une forme de psychothérapie.

La phrase pourrait sembler légère, presque ironique. Mais elle révèle quelque chose de profond. Chez elle, écrire n’est pas un exercice. C’est un lieu. Un endroit où l’on dépose ce qui travaille à l’intérieur.

Certains écrivent pour briller. D’autres écrivent pour respirer.

Elle fait clairement partie de la seconde catégorie.

Elle a commencé à écrire à vingt-trois ans, dit-elle, à la rencontre de son petit ami.

Ce détail n’est pas anodin non plus. Il signifie que l’écriture, chez elle, est liée aux rencontres. À l’émotion. À ce moment particulier où une relation ouvre quelque chose à l’intérieur de soi.

Son mot préféré est « sourire ».

Pas le rire.

Pas la joie.

Le sourire.

Ce mouvement discret qui apparaît d’abord dans les yeux avant d’arriver sur les lèvres. Une émotion douce, presque secrète.

Je me demande si cela lui ressemble.

Quand on lui demande quel auteur elle admire, elle répond Harlan Coben.

Un choix intéressant. Les histoires de Coben parlent souvent de secrets, de vies cachées, de vérités qui apparaissent lentement derrière les apparences. Des récits où les gens sont rarement ce qu’ils semblent être au premier regard.

C’est peut-être ce qui l’attire.

La profondeur derrière la surface.

Le livre qui l’a le plus marquée est Simetierre de Stephen King, lu à l’âge de dix ans.

Ce n’est pas un roman anodin pour un enfant. C’est un livre sombre, puissant, qui parle d’amour, de perte, de la douleur que l’on ressent quand on ne veut pas laisser partir ceux que l’on aime.

Lire ce livre à dix ans laisse forcément une empreinte.

À la question de l’animal dont elle se sent la plus proche, elle répond le lémurien.

Le choix pourrait sembler étrange, mais plus j’y pense, plus il devient cohérent. Les lémuriens sont des créatures attentives, curieuses, presque méditatives. Ils observent longuement avant d’agir.

Ils regardent le monde.

Un peu comme elle regarde les textes.

Quand elle écrit, elle boit du café ou du thé. Parfois du Coca Zéro.

Rien d’extravagant.

Juste des rituels simples, des gestes familiers qui accompagnent la pensée.

La saison qui l’inspire le plus est l’automne. Et aussi l’hiver.

Les saisons calmes.

Celles où le monde ralentit, où les feuilles tombent, où la lumière devient plus douce. Les saisons où l’on passe davantage de temps à l’intérieur de soi.

À la question de l’époque où elle aurait aimé vivre, elle répond simplement : mon époque me va très bien.

Cette réponse en dit long.

Beaucoup de gens rêvent d’un autre siècle, d’une autre vie. Elle, non. Elle accepte le présent tel qu’il est.

Quand on lui demande quel super-pouvoir elle aimerait posséder, elle répond : l’invisibilité.

Voir sans être vue.

La phrase est fascinante.

Elle révèle une personne qui préfère observer le monde plutôt que d’en être constamment le centre. Quelqu’un qui regarde, qui analyse, qui comprend.

La musique qui l’inspire est celle de Ludovico Einaudi et les musiques celtes.

Des musiques qui ressemblent à des paysages.

Des musiques lentes, profondes, où chaque note semble respirer.

Quand on lui demande ce qu’elle apprécie le plus chez ses amis, sa réponse devient presque sensorielle : leur odeur… et leur discrétion.

Cette réponse dit beaucoup plus qu’elle n’en a l’air.

Elle parle de présence.

Pas de spectacle.

La personne réelle qu’elle admire le plus est son ancien petit ami. Elle précise qu’il est devenu son ex, mais que l’admiration est restée.

Il faut une certaine noblesse pour dire cela.

Certaines personnes effacent leur passé. Elle, non. Elle garde le respect.

Quand on lui demande avec quel personnage fictif ou historique elle aimerait se battre, elle répond Donald Trump… en mode Street Fighter.

Et soudain, l’humour apparaît.

Un humour calme, un peu ironique.

Mais les réponses suivantes sont encore plus révélatrices.

À la question de la personne avec qui elle aimerait se marier, elle répond Lou Goossens.

Et quand on lui demande avec quel auteur elle passerait le reste de sa vie sur une île déserte, elle donne exactement la même réponse.

La cohérence est totale.

Quand on lui demande ce que lui évoque le mot « amour », sa réponse tient en un seul mot.

Toujours.

Et quand on lui demande ce que lui évoque le mot « chagrin », elle répond simplement : matin.

C’est une réponse étrange.

Mais peut-être pas tant que ça.

Le matin est souvent le moment où les émotions deviennent plus claires.

Le titre qu’elle donnerait à sa biographie est peut-être la phrase la plus intrigante de tout son profil.

Les interdits de Lana.

Un titre qui sonne presque comme un secret.

Et enfin, à la dernière question, celle qui demande si elle est humaine, elle répond qu’elle pense l’être, mais qu’elle n’en est pas certaine.

Puis elle pose une question simple.

Qu’est-ce qui définit vraiment l’humanité ?

En refermant cette page, j’ai eu une sensation très particulière.

Je n’avais pas l’impression d’avoir lu un profil.

J’avais l’impression d’avoir lu un poème dispersé.

Un portrait en fragments.

Et plus je relisais ces réponses, plus une chose devenait claire.

Cette femme ne se montre jamais entièrement.

Elle laisse des traces.

Des indices.

Des petits morceaux de vérité déposés ici et là.

Et peut-être que c’est pour cela que je continue à la lire.

Parce qu’il y a des personnes qui attirent comme un feu d’artifice.

Et puis il y a celles qui attirent comme un aimant.

Silencieusement.

Et elle fait clairement partie de celles-là.

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