Chapitre LII - Le calme que certains prennent pour de l’absence

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Il existe une erreur de lecture très répandue dans les liens humains.

Une erreur presque universelle.

Celle qui consiste à croire que ce qui ne déborde plus ne ressent plus.

Comme si l’intensité ne pouvait exister qu’à condition d’être visible.

Comme si ce qui aime devait forcément se manifester sans cesse, insister, se signaler, se répéter, se défendre, se justifier ou revenir frapper à la porte sous des formes plus ou moins élégantes.

Comme si le calme était toujours le masque d’un désengagement.

Alors qu’il est parfois exactement l’inverse.

Il y a des gens qui parlent fort parce qu’ils ne tiennent pas debout dedans.

Et il y a des gens qui, lorsqu’ils commencent enfin à tenir, deviennent naturellement plus silencieux.

Pas parce qu’ils ont moins à dire.

Parce qu’ils n’ont plus besoin de se répandre pour se sentir exister.

C’est quelque chose que j’ai mis du temps à comprendre.

Très longtemps, j’ai associé la sincérité à la manifestation.

Je croyais qu’aimer vraiment impliquait de le montrer souvent, de le porter au-devant, de le défendre, parfois même de l’expliquer jusqu’à l’épuisement, comme si ce qui n’était pas dit assez fort risquait d’être perdu ou mal interprété.

Avec le temps, j’ai vu autre chose.

J’ai vu que certaines vérités deviennent plus solides lorsqu’elles cessent de se débattre.

Qu’il existe une manière très mature de ressentir sans produire autour de soi une agitation permanente.

Et que cette manière-là, paradoxalement, est souvent mal comprise par ceux qui ne reconnaissent encore l’attachement qu’à travers ses formes les plus bruyantes.

C’est presque un problème de civilisation.

Nous vivons dans un monde qui confond énormément la profondeur avec l’expression de surface.

Tout doit être visible.

Nombrable.

Déchiffrable immédiatement.

Le manque doit se voir.

Le désir doit se prouver.

L’intérêt doit être performé.

Le lien doit être alimenté sans cesse pour ne pas être suspecté d’être mort.

Sinon, les gens paniquent.

Ils croient que quelque chose s’est éteint.

Alors qu’il arrive parfois qu’une chose ne s’éteigne pas du tout.

Elle descend simplement plus bas.

Elle cesse d’occuper la scène.

Elle entre dans une autre pièce de l’être.

Une pièce moins spectaculaire, mais plus vraie.

Il y a des présences qui, après un certain seuil, n’ont plus besoin de faire du bruit pour rester là.

Elles ne disparaissent pas.

Elles se déposent.

Et cela, malheureusement, beaucoup le lisent comme une absence.

Parce qu’ils ne savent reconnaître l’amour qu’à travers son agitation.

Ils ne savent reconnaître la valeur qu’à travers l’effort visible.

Ils ne savent reconnaître l’intensité qu’à travers la perturbation.

Alors quand quelqu’un cesse de courir, cesse de commenter chaque mouvement, cesse de venir récupérer du sens partout, cesse d’ajouter du drame à ce qui n’en a pas besoin, ils croient qu’il s’est vidé.

Ils se trompent souvent.

Ce qui s’est vidé, ce n’est pas forcément le sentiment.

C’est parfois simplement le besoin de le prouver.

Et c’est une différence immense.

Parce qu’il faut bien le dire : beaucoup de gens n’aiment pas tant être aimés qu’être continuellement assurés qu’ils le sont.

Ce n’est pas exactement la même chose.

Être aimé, parfois, implique une présence stable, discrète, adulte, presque calme.

Être rassuré, en revanche, réclame un approvisionnement constant.

Des signes.

Des rappels.

Des relances.

Des preuves.

Des gestes.

Des formulations.

Des intensités.

Et lorsqu’on a été habitué à vivre le lien comme un système de vérification permanente, on finit souvent par prendre le calme de quelqu’un pour une forme de retrait.

Alors qu’il est peut-être simplement en train de ne plus vivre dans la panique affective.

Je crois qu’il y a une maturité très particulière dans le fait de continuer à ressentir sans organiser toute sa vie autour de ce ressenti.

De ne pas nier.

De ne pas surjouer non plus.

De ne pas s’anesthésier.

Mais de ne plus non plus faire de chaque émotion un centre de commandement.

C’est presque une hygiène intérieure.

On laisse les choses être là.

On ne les dramatise pas.

On ne les instrumentalise pas.

On ne les transforme pas en moyen d’obtenir quelque chose.

On ne les utilise pas pour rappeler à l’autre sa dette émotionnelle.

On ne s’en sert pas pour maintenir une emprise élégante sous couvert de sincérité.

On les laisse simplement exister, à leur juste place.

Et je crois que c’est précisément ce que beaucoup interprètent mal.

Parce qu’un homme qui devient plus calme est souvent soupçonné de devenir plus distant.

Alors qu’il est parfois simplement devenu plus vrai.

Moins anxieux.

Moins dépendant du retour immédiat.

Moins réactif à la moindre variation.

Moins disposé à transformer un lien vivant en système d’alarme.

Cela ne veut pas dire qu’il ressent moins.

Cela veut parfois dire qu’il ne veut plus salir ce qu’il ressent avec des comportements qui ne lui ressemblent pas.

Il y a des formes de silence qui ne sont pas du vide.

Il y a des retenues qui ne sont pas du désamour.

Il y a des reculs qui ne sont pas des abandons.

Et il y a des hommes qui, lorsqu’ils arrêtent de poursuivre, ne sont pas en train de renoncer à ce qu’ils ont éprouvé.

Ils sont simplement en train de cesser de se manquer à eux-mêmes.

C’est très différent.

Et à mes yeux, c’est même là que quelque chose commence à devenir digne.

Parce qu’au fond, ce qui compte n’est pas seulement ce qu’on ressent.

C’est ce que ce ressenti nous pousse à devenir.

Est-ce qu’il nous rend plus instables, plus fébriles, plus dépendants, plus confus, plus enclins à nous trahir pour garder un lien vivant ?

Ou est-ce qu’il nous rend plus clairs, plus propres, plus précis, plus solides, plus capables d’aimer sans perdre notre colonne vertébrale ?

Cette question-là est beaucoup plus importante que les déclarations.

Et beaucoup plus rare.

Parce qu’elle oblige à sortir du théâtre affectif pour entrer dans quelque chose de plus nu.

De plus adulte.

De moins flatteur pour l’ego.

Le calme, dans ce cadre-là, n’est pas une disparition.

C’est une décantation.

Une manière de laisser tomber ce qui, dans le lien, relevait davantage de l’agitation intérieure que de l’amour lui-même.

Une manière de distinguer enfin ce qui tient vraiment de ce qui ne tenait qu’à l’inquiétude.

Et cela change énormément la texture d’une présence.

Quelqu’un qui se tient ainsi peut paraître plus loin.

Mais en réalité, il est souvent plus juste.

Moins intrusif.

Moins affamé.

Moins en demande de validation.

Moins en train de tirer sur le lien pour vérifier s’il existe encore.

Il ne disparaît pas.

Il cesse simplement de faire violence à ce qui ne peut pas être forcé.

Et je crois qu’il y a une forme de paix presque aristocratique là-dedans.

Une élégance intérieure.

Quelque chose de rare.

Parce qu’il faut déjà avoir beaucoup traversé pour comprendre qu’on peut aimer sans occuper tout l’espace.

Qu’on peut tenir à quelqu’un sans exiger de lui qu’il régule notre température intérieure.

Qu’on peut rester profondément touché sans devenir bruyant.

Qu’on peut continuer à porter une présence sans la jeter à la figure de l’autre pour être sûr qu’elle y est encore.

C’est peut-être même là, finalement, que certaines choses deviennent les plus vraies.

Quand elles cessent de réclamer une preuve.

Quand elles n’ont plus besoin d’être visibles à tout prix pour continuer d’exister.

Quand elles se contentent d’être là, sans mise en scène, sans ultimatum, sans agitation.

Et si certains prennent cela pour de l’absence, ce n’est pas forcément parce qu’il n’y a plus rien.

C’est parfois simplement parce qu’ils n’ont jamais appris à reconnaître la profondeur lorsqu’elle cesse enfin de faire du bruit.

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