Chapitre LVI - Pourquoi pas ailleurs

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Elle m’a dit qu’elle avait aimé. Vraiment aimé. Mais elle ne comprenait pas. Pourquoi elle. Pourquoi pas ailleurs. Pourquoi pas ces filles de Costa da Caparica, celles qu’on imagine faciles à rencontrer, évidentes, disponibles, solaires, légères, presque prévues pour quelqu’un qui vit là-bas. La question est légitime. Elle est même logique. Parce que vue de l’extérieur, l’histoire n’a rien de cohérent. Et je crois que, justement, c’est là que se trouve la réponse. Dans ce qui ne s’explique pas bien.

Parce que la vérité est beaucoup moins flatteuse que l’image qu’on peut projeter. Je ne suis pas cet homme qu’on imagine facilement. Le type libre, fluide, entouré, qui navigue d’une rencontre à l’autre avec une aisance tranquille, qui parle bien, qui séduit sans effort, qui choisit, qui prend, qui laisse, qui vit. Ce n’est pas ça. La réalité est beaucoup plus simple. Et beaucoup plus silencieuse.

Je me lève. Je vais surfer. Je rentre. Je travaille. Je mange. Je lis. J’écris. Je retourne travailler. Puis je repars surfer. Je rentre. Je me douche. Je mange. Je regarde un peu le monde de loin. Et j’écris encore. Parfois jusqu’à tard. Très tard. Puis je dors. Et le lendemain, ça recommence.

Ce n’est pas une vie triste. Ce n’est pas une vie vide. Mais ce n’est pas une vie tournée vers les autres. Pas vraiment. Les interactions sociales, depuis longtemps, sont devenues secondaires. Pas par rejet. Pas par amertume. Simplement parce que j’ai déjà beaucoup vu. Beaucoup vécu. Beaucoup expérimenté. Et qu’à un moment, quelque chose en moi a fait un choix silencieux : ralentir, se retirer, ne plus courir après ce qui, au fond, ne m’apprenait plus grand-chose.

Alors j’ai appris à vivre autrement. À construire quelque chose de stable, de calme, de propre. Une vie sans chaos, sans bruit inutile, sans dispersion. Et dans ce calme-là, progressivement, une autre chose s’est installée. Moins visible. Plus profonde. Une forme d’anesthésie partielle. Pas totale. Mais suffisante pour que beaucoup de choses cessent de m’atteindre vraiment.

Je voyais. Je comprenais. Je ressentais encore, bien sûr. Mais plus avec la même intensité. Comme si certaines zones s’étaient mises en veille. Comme si le système avait décidé de se protéger de ce qui, à force d’avoir été vécu, ne produisait plus vraiment de surprise. Je ne manquais de rien. Mais je ne vibrais plus beaucoup.

Et je crois que c’est ça qu’elle ne peut pas voir de l’extérieur. Parce que ce n’est pas spectaculaire. Ce n’est pas quelque chose qui se raconte facilement. C’est une absence de mouvement intérieur. Une stabilité un peu trop lisse. Un équilibre qui fonctionne, mais qui ne brûle plus.

Alors pourquoi elle ? Pas parce qu’elle est mieux que les autres. Pas parce qu’elle est plus belle. Pas parce qu’elle est plus accessible. Pas parce qu’elle correspond à un idéal. Mais parce que, sans prévenir, quelque chose s’est remis en mouvement. Sans logique. Sans autorisation. Sans stratégie. Juste là. Je n’ai pas choisi. Je n’ai pas décidé. Je n’ai pas construit ça. Ça s’est imposé. Comme une sensation qu’on croyait perdue. Comme une zone qui se rallume après avoir été longtemps en veille.

Et forcément, ça déborde. Pas extérieurement. Intérieurement. Parce que quand on n’est plus habitué à vibrer, la moindre vibration devient un événement. Même si elle est subtile. Même si elle est instable. Même si elle n’a pas encore de forme claire. Même si elle ne promet rien. Elle est là. Et ça suffit à déplacer énormément de choses.

Alors non, ce n’est pas logique. Ce n’est pas optimisé. Ce n’est pas stratégique. Mais ce n’est pas censé l’être. Parce qu’on ne choisit pas ce qui nous réveille. Et surtout pas après avoir appris à vivre sans en avoir besoin.

Je pourrais aller ailleurs. Voir d’autres gens. Créer d’autres choses. Rejouer des schémas que je connais déjà. Oui. Bien sûr. Mais ce ne serait pas ça. Ce serait fonctionnel. Pas vivant. Et ce que j’ai senti avec elle, ce n’était pas fonctionnel. C’était fragile, instable, inconfortable même, parfois. Mais vivant. Et ça, je ne sais plus faire semblant de ne pas le voir.

Alors pourquoi elle ? Peut-être simplement parce que, dans une vie devenue très maîtrisée, c’est elle qui a remis du désordre. Et que ce désordre-là, je ne peux pas faire comme s’il n’existait pas. Même si, très honnêtement, je suis en train de prendre l’eau de tous les côtés.

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