Chapitre 1 : Henry (Partie 2)
Trois jours plus tôt, Henry, entouré des quatorze autres écuyers qui composent la compagnie de Furino Del Fiore, se trouvait au sud-est de la rivière Pils, dans un coin de clairière improvisé en terrain d’entraînement.
Sous le regard sévère de leur maître, les apprentis, comme à leur habitude répétaient les douze gardes et postures à la base de l’art du combat du vieux chevalier.
Henry sentait ses paumes le brûler alors qu’il raffermissait sa prise sur la poignée de sa longue épée. Des cloques s’étaient formées et malgré la corne naissante, elles n’avaient de cesse de se rouvrir, lui arrachant des supplications silencieuses. Pourtant, il n’aurait su dire s’il en souffrait plus encore que des courbatures qu’il accumulait aux cuisses et aux épaules. Les unes étant le résultat des fentes répétées, et les autres, du maniement d’une arme qu’il jugeait bien trop lourde pour lui.
Un bruit claqua, sec. Le chant des oiseaux s’arrêta, et soudain un choc ramena Henry à la réalité.
Furino se dressait droit face à lui, agitant sous le nez du jeune homme la canne en bois avec laquelle il venait de lui frapper le bras.
— Relâche tes muscles. Tu t’épuises plus vite à trop contracter.
Henry voulut rétorquer, mais il n’en fit rien, car son maître relevait déjà sa canne.
— Et rentre-moi cette hanche, sinon je t’en recolle une ! le menaça-t-il. La posture de la Fenêtre nécessite souplesse et rapidité. Positionne-toi de sorte à pouvoir enclencher ta frappe avec vivacité. (Furino désigna du menton son plus vieil écuyer). Observe donc Silas.
L’homme à la carrure imposante, sculptée dans l’effort et la sueur, se tenait en garde, sa lame à l’horizontale à hauteur de visage, comme un bandeau sur les yeux. Le poids de son corps penchait légèrement sur sa jambe droite, alors que sa jambe gauche semblait leste, reposant uniquement sur la pointe de son pied. Prêt à frapper. Puis Silas changea de garde avec fluidité, toujours aussi stable et précis dans son mouvement. Il enchaîna ainsi toutes les postures, sans jamais briser l’harmonie de sa gestuelle.
Henry pouvait presque sentir l’intense concentration dont faisait preuve Silas.
— Tu as vu, Henry ? reprit Furino d’une voix plus douce. Silas ne combat pas son épée, il l’habite. Toi, tu luttes contre comme si c’était un ennemi.
Silas ramena sa lame au fourreau dans un claquement net. Seule une goutte de sueur coulant sur son front témoignait de l’effort fourni. Il tourna la tête vers Henry. Un sourire poli étira ses lèvres.
— Le maître a raison, tes muscles te trahissent, dit Silas. Ce n’est pas le poids réel de ton arme qui est lourd à porter, c’est l’épuisement dû à tes mauvaises positions. En combat, celui qui s’épuise est déjà mort. Mais la fluidité viendra avec le temps, Henry.
Henry baissa les yeux sur ses mains ensanglantées. Il aurait voulu avoir la certitude de Silas.
Une chorale de voix chamailleuses s’éleva près d’eux. Lorsqu’Henry releva la tête, il aperçut Althéa aux prises avec la jeune Charlie, dernière arrivée dans cette compagnie d’orphelins. Althéa, grande et athlétique, essuyait une motte de terre incrustée dans ses longs cheveux noirs tressés. De son autre main, elle tenait Charlie par le poignet, la tirant à elle sans ménagement en dépit du fait qu’elle lui arrivait à peine à hauteur de poitrine. Malgré cela, la petite apprentie ne se laissait pas faire. Au contraire, elle se débattait farouchement, tirait de tout son poids et frappait à grands coups de pieds les tibias de son agresseuse.
— Sale garce ! On va t’apprendre les bonnes manières ici.
Leur querelle avait attiré l’attention de tout le groupe qui se massait autour d’elles pour comprendre le sujet de dispute. Au moment où Althéa levait sa main pour gifler Charlie, une silhouette large et trapue s’avança à grandes enjambées et arrêta le coup d’Althéa en lui bloquant le coude.
— Qu’est-ce tu fous, Gisèle ?! gronda Althéa.
Gisèle ne répondit rien. Elle se contenta de dégager Charlie de la prise et, d’un geste protecteur, la plaça derrière elle.
— Elle mérite une bonne leçon. Tu devrais pas t’en mêler, fit Althéa en s’emparant du poignet de Gisèle.
— Et qui es-tu pour donner cette leçon ? répliqua Gisèle sans ciller, sa voix sourde et profonde comme le tonnerre.
— Elle l’a cherché, Gisèle, intervint Korr, un jeune homme de trois ans l’aîné d’Henry, roux et aux longs bras musclés. J’ai tout vu, reprit-il en grattant sa barbe broussailleuse. Althéa a raison de la corriger. Cette sale gosse donnait du pain mou et de l’hellébore aux chevaux.
Des expressions choquées s’emparèrent des visages de l’assemblée, et même Gisèle en resta bouche bée. Du pain mou et de l’hellébore… autant directement planter nos lames dans les flancs de nos animaux.
— Quand Althéa l’a surprise, continua Korr, Charlie lui a jeté de la boue au visage ! Elle doit apprendre où est sa place.
Le silence tomba brusquement sur la clairière. Seul le bruit de la rivière Pils, imperturbable, emplissait l’espace. Furino s’avança, sa canne de bois frappant le sol avec une régularité de métronome. Althéa lâcha immédiatement le bras de Gisèle, et Korr se redressa, l’air sombre.
Furino ne regarda ni Althéa, ni Korr. Ses yeux ambrés se fixèrent sur Charlie, qui, bien que protégée par la large stature de Gisèle, tremblait imperceptiblement.
— Du pain mou et de l’hellébore, répéta Furino.
Sa voix était basse, mais elle portait plus loin qu’un cri.
Il contourna Gisèle pour faire face à la petite apprentie. Il s’accroupit et s’appuya sur sa canne, le regard pesant.
— Sais-tu ce que l’hellébore fait aux entrailles d’un destrier, Charlie ? Il ralentit le cœur jusqu’à ce que la bête ne soit plus qu’une carcasse vide, incapable de porter son maître. En faisant cela, tu n’as pas seulement empoisonné des bêtes. Tu as scié les jambes de tes frères et sœurs et alourdi leur charge.
Charlie baissa la tête, ses doigts griffant le tissu de sa tunique.
— Ainsi tu savais, chuchota Furino.
— Je voulais pas qu’on parte, avoua-t-elle d’une voix étranglée. Si les chevaux sont malades, on reste ici. Au moins ici, on est ensemble. On meurt pas.
Furino ferma les yeux un instant. La rudesse de son visage sembla se fendiller, laissant apparaître une lassitude millénaire avant de redevenir sévère.
— Écoutez-moi tous, dit-il en s’adressant à la troupe.
Il leva sa canne vers la cime des arbres.
— Vous pensez que survivre est une question de force et d’épée. Vous vous trompez. La survie tient en deux piliers que vous devrez graver dans votre chair : la prudence et la hardiesse.
Il pointa sa canne vers Charlie.
— Charlie a cru faire preuve de prudence en voulant nous retenir. Mais c’est une prudence de lâche, celle qui paralyse et qui, à la fin, nous livre à l’ennemi sans moyen de fuite. La véritable prudence, c’est de soigner sa monture, d’observer chaque fourré, d’anticiper le coup de l’autre avant qu’il ne pense à lever le bras. C’est la science de rester en vie pour pouvoir frapper à nouveau.
Il se tourna vers Gisèle, puis vers Henry.
— Et la hardiesse… ce n’est pas de courir au suicide. C’est la force d’agir quand tout votre corps hurle de rester immobile. C’est le courage de monter en selle alors qu’on sait que l’embuscade nous attend au tournant. Sans hardiesse, la prudence n’est qu’une prison. Sans prudence, la hardiesse n’est qu’un tombeau.
Le vieux chevalier s’assit sur un tronc d’arbre abattu, son regard transperçant Charlie.
— Puisque tu as voulu nous priver de nos jambes, Charlie, tu donneras les tiennes à la compagnie. Tu porteras le sac de farine et les outres d’eau de Korr et d’Althéa pendant toute la marche vers la rivière Pils. À pied.
— Mais maître ! intervint Henry, touché par la sévérité du châtiment. C’est trop lourd pour elle !
Furino tourna vers lui un regard d’acier.
— Si elle flanche, Henry, tu porteras son sac en plus du tien. C’est cela aussi, la hardiesse : assumer le poids de ceux qui tombent. On ne laisse personne derrière, mais on ne laisse aucune faute impunie. Préparez les sacs. Nous partons dans une heure.
Silas, qui était resté silencieux, s’approcha de Charlie et lui posa une main sur l’épaule. On aurait cru à première vue à un geste de réconfort, mais il en était tout autre. Il maintenait une pression ferme sur l’épaule de la frêle apprentie.
— Tu as entendu le maître, petite, dit-il avec son sourire poli qui ne montait jamais jusqu’aux yeux. Portes, et apprends à marcher. C’est moins noble que de monter à cheval, mais c’est ainsi qu’on commence à devenir un écuyer.
Henry regarda ses mains ensanglantées. Le poids de son épée lui parut soudain dérisoire face à celui que Charlie allait devoir porter.
C’est alors que des bruits de sabots sur la terre battue s’élevèrent de la lisière du bois, suscitant l’état d’alerte parmi la petite troupe.
Bientôt, une escouade d’une douzaine de cavaliers émergea des fourrés, le soleil jouant sur les plastrons d’acier poli et les pans de soie bleue de leurs tuniques et de leurs bannières. C’était la maison Natoli. À leur tête, un homme au visage fin, dans une armure de joute bien trop ornementée pour une traque en forêt, tirait sur les rênes d’un destrier massif dont le mors écumait.
Aux yeux d’Henry, le contraste était cruel. D’un côté, les soldats de Natoli : rutilants, fiers, montés sur des bêtes de guerre. De l’autre, les écuyers : des silhouettes disparates aux cuirs usés et aux cottes de mailles ternes, bien qu’huilées avec un soin religieux. Seul le cheval noir de Furino semblait appartenir au même monde que les nouveaux venus.
Le chevalier Natoli ne daigna pas mettre pied à terre. Il tira sur ses rênes pour faire caracoler sa monture, forçant Furino à lever les yeux vers lui.
— Del Fiore, lança-t-il d’une voix haute. Nous avons perdu assez de temps avec vos méthodes. Mes hommes ont trouvé des traces fraîches sur la rive ouest de la rivière Pils.
Furino ne se courba pas. Il ne fit aucun geste de déférence. Il se contenta de planter ses pouces dans sa ceinture de cuir, son regard fixé sur celui du noble avec une tranquillité qui frôlait l’insolence.
— La forêt ne rend pas ce qu’elle prend par la précipitation, Messire Del Gorino, répondit Furino d’une voix calme. Avez-vous vu les feux, ou seulement les empreintes ?
Le chevalier s’empourpra. Dans les rangs derrière lui, des soldats Natoli échangèrent des regards gênés. Ils connaissaient la réputation de l’homme à la canne de bois. Ils savaient qu’il était l’un des Sept, un Skirmjan dont la lame pouvait fendre la pierre. Traiter un Skirmjan comme un valet de ferme était un jeu dangereux, même pour un fils de comte.
— Nous avons trouvé une broche aux armoiries de la maison, reprit le noble en ignorant la question. Ils font route vers la chaîne des Puy, dans le Duché des Dovergnacs. Je crains bien qu’ils emmènent dame Hildana, ma sœur, vers les sommets. Si nous ne les interceptons pas avant le col, nous la perdrons.
Furino hocha lentement la tête. Il se tourna vers sa troupe. D’un seul regard, l’atmosphère changea. Les chamailleries autour de Charlie s’éteignirent instantanément.
— Vous avez entendu, dit Furino. Le repos est fini. Silas, prends Gisèle et Althéa et préparez une avant-garde. Henry, aide Charlie à sangler les bêtes de bât. On part dans l’instant.
On vit alors la milice s’animer avec efficacité.
Chaque écuyer connaissait sa tâche. Pendant que les soldats de Natoli restaient figés dans leur superbe, les apprentis de Furino vérifiaient les fers des chevaux, ajustaient les sangles des sacs et s’assuraient que chaque épée sortait de son fourreau sans accros et sans bruit.
C’était leur rôle le plus formel : celui de serviteurs de guerre. Ils étaient les mains qui pansent et réparent, les dos qui portent et se plient, mais aussi les yeux qui voient ce que certains chevaliers en armure préféraient ignorer.
— La légende, et sa milice d’écuyers… lâcha Del Gorino avec dédain.

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