4. Concert

7 minutes de lecture

Nous entrons dans l’Arsenal de Metz à 18 h 45. Il y avait déjà énormément de monde, ce qui m’étouffa instantanément. Cela ne s’arrangerait pas : tous les billets ont été achetés d’après mes parents. Je dois avouer que c’est une perspective qui ne m’enchante guère. Je n’aime ni les bruits forts ni la foule, et j’apprécie encore moins lorsque les deux se réunissent.

Je me sens déguisée. Cela m’apprendra à posséder la même morphologie qu’elle : elle a pu me prêter des vêtements. Pas qu’ils soient moches ou ringards, ou que porter ses habits me gêne. Elle a beaucoup plus de goût que moi et je ne m’inquiète pas de ces points. Non, ce qui me dérange, c’est que la jupe a perdu des centimètres par rapport à ce dont nous avions convenu. Elle m’arrive à mi-cuisse au lieu d’être au genou et elle me moule au point d’épouser tous mes mouvements. Heureusement, je parviens à me déplacer avec, tout comme avec les chaussures. Elles sont plutôt confortables, me dis-je en marchant sans souffrir. Cependant, je suis gênée par mes cils plus longs que d’ordinaire. Ils apparaissent aux abords de mon champ de vision, ce qui me dérange, en particulier lorsque je les ferme. Et pour finir, j’ai l’impression d’avoir trois kilos de produits sur le visage. Ma mère s’est amusée, il n’y a aucun doute !

J’ai pu m’observer dans le miroir avant de partir. Je ne ressemble pas à un clown, contrairement à ce que j’ai cru, bien au contraire : c’est extraordinairement discret, pour le nombre de produits utilisé. Je n’ai pas pour habitudes de porter des vêtements si près du corps, ou de mettre du maquillage. « On n’a qu’une seule jeunesse, profite ! » m’a répété ma mère lorsqu’elle a vu la moue que j’affichais quand j’ai eu le droit de m’observer de la tête aux pieds dans un miroir. Un coup d’œil rapide en sa direction m’a permis d’estimer mon capital : d’après sa tenue, similaire à la mienne, j’avais au moins les 50 prochaines années devant moi ! Cependant, j’ai gardé ma remarque pour moi, je n’ai pas eu le cran de le lui dire.

Objectivement, je ne peux pas dire que mon reflet était affreux. La jeune femme qui me scrutait dans le cadrant semblait plus sûre d’elle, plus féminine, plus en accord avec son âge, également. Ce qui m’a le plus surpris était son regard. Il était envoutant. Le fard violet, le crayon, le liner et le mascara — oui, j’ai eu le droit à un cours complet, à mon plus grand désespoir — mettaient en avant la couleur chocolat des pupilles d’une manière inhabituelle. Le tout s’accordait subtilement avec la jupe, puisqu’elle possédait des reflets similaires. Malgré cette teinte soutenue que je n’avais pas dans ma garde-robe, le reste de la tenue comportait en majorité du noir : ce que j’approuvais au plus haut point. D’un certain point de vue, mes vêtements étaient sobres, même si c’était loin de correspondre à ma définition du terme. Le haut dévoilait mes seins d’une façon que je ne me serais jamais permise, sans pour autant être excessif, en comparaison avec ce que ma mère portait. L’ensemble mettait en avant ma taille fine et mes hanches. « Tu es un 8, avec des formes là où il faut, comme il faut », avait-elle décrété, satisfaite d’elle-même en contemplant son œuvre enfin finie. Je faisais entièrement confiance en son analyse morphologique, cependant je n’ai pas l’habitude d’exposer autant ma silhouette. Ce n’est pas en raison d’un complexe particulier : mon corps me plait. Mais je préfère être dans un cocon douillet plutôt que de tout montrer.

C’est impressionnant la façon dont les tissus de mes vêtements s’adaptent au moindre de mes mouvements. C’est comme avoir une seconde peau. Nous arrivons à nous installer en zigzaguant entre les personnes présentes dans la salle. Cette ambiance m’étouffe, j’ai la sensation d’avoir affaire à une marrée qui veut m’asphyxier à chaque instant en me volant mon oxygène. Pour ne rien arranger, nous sommes placés au milieu. Cela me promet un mauvais moment à passer, mais au moins il rendra mes parents heureux. C’est le plus important actuellement. À l’inverse de moi, ils sont dans leurs éléments dans ces lieux bondés. Ils échangent avec les inconnus comme s’ils étaient leurs amis depuis toujours. C’est une facilité qui m’échappe au plus haut point.

Durant une pause, j’en profite pour aller me chercher de quoi m’hydrater et me rafraichir. Il faut que je fasse attention à mon maquillage avec la chaleur qu’il règne dans la salle, une préoccupation inhabituelle et totalement superficielle. Je laisse ainsi mes parents en pleine discussion avec un groupe de personnes en attendant la suite du concert. Je ne leur accorde même pas un regard en me dirigeant vers les stands de boissons. J’espère qu’ils ne bougeront pas pendant mes instants solitaires volés.

J’hésite entre un jus de pomme et un jus d’orange, tous les deux sont vendus à un prix excessivement cher. D’un coup, je suis bousculée sans ménagement au point d’être projetée à un mètre sur le côté. Une situation qui commence à devenir une mauvaise habitude, à remédier, et vite. Je me tourne en toute hâte dans le but de râler sur la conduite de l’intrus, lorsque l’identité de la personne m’en empêcha. Toute ma colère s’est envolée aussi rapidement qu’elle est arrivée.

— Il faudrait qu’on arrête de se croiser de cette manière.

— À qui le dites-vous, je suis affreusement confus de ma maladresse.

Ses yeux sont d’une sincérité impossible à mettre en doute : il est autant gêné que moi.

Je me surprends moi-même en prolongeant cette conversation :

— Je ne pensais pas trouver quelqu’un que je connaissais ici.

Oui, je suis réellement soulagée de voir une tête reconnaissable dans la marée, cela me donne l’impression qu’elle ne veut pas entièrement m’écraser sous son poids.

— Vous aussi vous n’êtes pas venu de votre plein gré ? tente-t-il de plaisanter. Qui vous accompagne ?

— Mes parents, je soupire. Et vous ?

— Une bande d’amis a eu un désistement de dernière minute… Je ne souhaite pas vous déranger davantage. Bonne fin de soirée. À lundi.

Je lui retourne la politesse avant de m’engouffrer dans la salle surchauffée de nouveau, désireuse d’oublier cette rencontre encore une fois humiliante. Je repense à la remarque de Kelly en me disant qu’elle ne peut pas être plus éloignée de la réalité. Heureusement, mes parents n’ont pas bougé et sont encore en pleine conversation avec le même groupe d’amis que lorsque je les ai quittés. Je préfère cette situation plutôt que la précédente en espérant que la fin arrive bientôt. Je me fais la plus petite possible, ce qui n’est pas bien compliqué du haut de mon mètre 57.

— C’est génial que nous nous soyons rencontrés ! j’entends mon père s’extasier auprès d’une femme blonde aux yeux verts à ses côtés.

— Mais attendez, vous n’avez pas encore vu tout le monde ! assure-t-elle. Akim est parti chercher des boissons : il faut que vous le rencontriez ! Il va vous plaire, j’en suis persuadée.

Effectivement, Akim et mon père deviennent instantanément amis, tout comme avec ma mère, bien que dans une moindre mesure, il est impossible de nier la complicité naissante. Ils sont déjà en pleine élaboration d’un planning pour se revoir dans un autre lieu, plus tranquille. Une sorte de bar, je crois comprendre, sans pour autant chercher à approfondir le sujet. Je suis silencieuse pour conserver au maximum ma cachette. Enfin, jusqu’à ce que les deux parlent de métier.

— Je suis prof d’histoire à la fac de Metz, confie Akim.

— Comme c’est étrange ! Ma fille est justement en master d’histoire ! Vous devez la connaitre. Suzie, ma chérie ! hèle-t-il en me cherchant dans la foule, sans s’apercevoir que depuis le début de sa conversation je me dissimule derrière lui.

Bien évidemment, il me repère vite et je dois renoncer à ma retraite.

— Viens voir ! dit-il en m’empoignant le coude, grisé par la coïncidence. J’ai trouvé ton prof !

Il est loin de s’imaginer que j’avais tout mis en œuvre pour éviter cette situation. Il ne comprendrait pas mon point de vue, de toute façon, et il est hors de question que je lui explique dans sa totalité.

— Que le monde est petit, je lui réponds en essayant de garder un ton joyeux pour faire bonne figure. Bonsoir Monsieur Rahlani !

Je note néanmoins qu’Akim Rahlani a eu un temps de réaction plus lent que la moyenne. Je crois deviner que lui non plus ne se fait pas à l’idée que nous nous croisons en permanence. Paradoxalement, c’est dans cette ambiance tamisée que je l’observe le mieux, loin des étudiants trop curieux et avides de ragots. Il est habillé d’une façon plus décontractée que d’ordinaire, ce qui lui va très bien aussi, même si j’ai une préférence pour le style universitaire. Sa chevelure est plus en désordre, également, mais toujours magnifique. Quand je comprends que durant mon inspection, il fait de même avec moi, je pique un fard en me détournant. Mais, lui reprend une conversation civilisée avec un grand sourire.

— Je me disais bien que le visage de Valérie me disait quelque chose ! affirme-t-il avec un soupçon d’entrain surjoué.

— Bien évidemment ! Elle et Suzalie se ressemblent comme deux gouttes d’eau ! S’amuse mon père.

Ma mère arriva pour rouspéter comme chaque fois qu’elle l’entend prononcer ce genre de phrase :

— Mais si Olivier ! C’est aussi ta fille et ça se voit ! Je ne l’ai pas faite toute seule. Et elle a tes manières.

Je prie le plus fort possible pour que cette soirée finisse rapidement. Par bonheur, je suis écoutée, car la suite du concert s’annonce dans les haut-parleurs.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Vous aimez lire Charline Elsa Milemi ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0