Vive le progrès !

6 minutes de lecture

Brosse à cervelles :

Ces brosses de qualité vous permettront de nettoyer, dépoussiérer, laver, frotter, astiquer, récurer et rincer tout cerveau des maux suivants : colère, révolte, envie, ras-le-bol, indépendance, volonté et idées révolutionnaires.

Nous vous proposons aussi nos brosses de luxe BIO faites avec des poils BIO de ragondins BIO élevés localement par des éleveurs BIO. Plus douces et plus souples, elles vous faciliteront la vie et donneront un résultat bien meilleur !

Chapeau à ventilateur :

Ces chapeaux, bien fixés sur la tête grâce à de solides chaînes (et crochets si nécessaire), rafraichiront les pensées du porteur et feront s’envoler les réflexions trop développées. Son fonctionnement écologique assuré grâce à trois alternateurs éoliens !

Euphorisants :

Votre peuple est morose ? Donnez-lui ces petites pilules pour remonter son moral. Solubles dans l’eau pour une meilleure discrétion, ces merveilles de chimie décérébrante annihileront toute tristesse dans le cœur de vos sujets.

Attention : ne dépassez pas les cinq pilules par jour au risque de rendre votre peuple totalement et définitivement inactif.

Vendues par boite de trois.

Masques à sourire :

Une fois de plus, la plèbe gronde. Faite-lui porter ces ravissants masques souriants, et l’atmosphère se détendra comme par magie. De plus, pour un souci de développement durable, ces masques sont biodégradables et tomberont en poussière après quelques jours d’exposition à l’air libre. De quoi éviter bon nombre de taxes exorbitantes !

Chainettes pour les anciens :

Qui n’a pas, parmi sa population, de vieilles personnes, hommes et femmes, qui ne cessent de râler en s’écriant de leur ton paysan : « Tout fout l’camp ! »

Eh bien, grâce à cet article, vous empêcherez toute récrimination à ce sujet. Fixez simplement tous les objets présents sur votre territoire, et vous préviendrez ainsi la fuite du passé.

Vendues par lot de 7,3.

Boule quiès pour bouches :

En avez-vous jamais eu assez des plaintes incessantes de la masse grossière ? Faites placer dans les bouches des bavards ces boules quiès grand format qui obstrueront la voie à n’importe quelle protestation.

Pour des résultats de silence plus durables, voyez page 45 l’article « béton à prise rapide ».

L’article du mois !!!!

Le vêtement alambic :

Les recherches despotiques ont fait un pas spectaculaire en mettant au point ce bijou de chimie organique. Revêtu autour du corps, ce tube de verre remplie d’eau glacée refroidira les ardeurs de liberté présentes en quelques sujets mutins.

Offre spéciale nouveauté : achetez en trois, le cinquième est offert !

Articles de luxe :

Télévision :

Gare à cette machine qui n’est pas à mettre entre les mains de tous les tyrans ! Correctement utilisée, elle parviendra à crétiniser l’ensemble de la populace en quelques semaines seulement ! Il suffit pour cela que vous fassiez installer un poste au milieu de la grande place d’une ville pour que chaque soir, lors de la sortie des travailleurs, la foule se masse devant cette « boite à images » et reste ainsi figée jusqu’à la fin des émissions. Veillez toutefois à ne pas trop utiliser cet instrument, au risque de perdre irrévocablement la contribution de vos gens aux corvées habituelles.

Pour les puissants n’ayant pas encore autorisé l’électricité dans leur état, sachez qu’il existe des modèles à dynamos activés par les robustes pattes de ragondins. En ce cas, nous vous offrons la première heure de graines pour ces charmants animaux.

Le roi lisait l’énorme catalogue de « monarque actuel » reçu le matin même dans la boite aux lettres. A la vue chacun des articles, le souverain s’imaginait l’effet qu’il aurait sur ses sujets. Si certains des ustensiles lui semblaient peu efficaces, certains autres lui paraissaient d’une utilité indéniable.

" Mon cher premier ministre ! Voyez cela ! N’est pas merveilleux, tous ces progrès technologiques ? Bientôt, nous n’aurons même plus besoin de fournir à nos serviles contribuables de quoi mourir de faim. Quelles économies en perspectives ! "

Et le premier ministre de penser :

« Qu’est-ce que fais là, moi ? »

Et de dire :

" Bien sûr, sire. Votre incommensurable magnificence dont la coruscante splendeur éclipse même jusqu'aux ors éclatants de l’astre solaire a bien raison. Toutefois, si vous me permettez, oh monarque de droit et d’essence divins, d’exprimer mon misérable et obtus avis… "

" Parle ! " le coupa le roi que le protocole qu’il avait instauré quelques heures plus tôt lassait déjà.

" Je crois que ce n’est pas exactement de ceci que votre peuple a besoin… "

" Hum, tu as raison. Pour mes chers cerfs, il faut la crème de la crème. Sans doute les articles de luxe pourront-ils… "

Le roi s’arrêta et pointa de son index boudiné un objet étrange et moderne entouré d’étoiles colorées et d’inscriptions garantissant la résistance et l’ « écologicieté ».

" Voilà ce qu’il me faut ! C’est ça, ce dont j’ai besoin ! "

" Que votre majesté ne se mette en colère, mais cet instrument coûte une fortune… "

Le regard du roi fut la seule réponse qu’il donna. Quelques instants après, une main attrapa le royal conseiller au cou. Le pauvre ex-premier ministre ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit tandis que la poigne du bourreau le tirait derrière une tenture.

" Quel paquet ! Quel paquet ! " s’enthousiasmait le roi en sautillant autour d’une énorme boite faite de planches de bois clouées. " C’est magnifique, incroyable… oh, que je suis émoustillé ! "

" J’en suis persuadé. " s’écria le nouveau premier ministre en effectuant une obséquieuse courbette. " Je tiens à vous préciser que notre fournisseur vous a accordé une légère remise étant donné que vous allez payer cet article en cent-treize onéreuses mensualités seulement. "

" Ouvrez-moi ceci ! " ordonna le roi qui n’avait pas écouté.

Quand les douze boites et les vingt-six cartons disposés en poupées russes furent ouverts, la salle du trône se trouva emplie de petits morceaux de polystyrène. Du dernier emballage à peine plus gros qu’une table basse, le premier ministre extirpa à grande peine un mode d’emploi international. Le roi arracha quant à lui un petit boitier des mains du livreur. Une fois déchiré, l’étui révéla une télécommande à peine plus grande qu'un livre.

" Oh ! Oh ! Oh ! Oh là, là, là, là ! Oh ! Oh! Oh, ça alors ! Par moi-même ! " s’écriait le roi devant cette perle rare de technologie. " Faites immédiatement quérir les grévistes ! "

Quelques minutes plus tard, une dizaine d’hommes furent conviés par autant de bottes dures à entrer dans la pièce encore encombrée. Une fois les paysans affalés sur le dallage, le roi pris en main son récent achat, et sans plus attendre, le pointa sur les victimes.

"Quel bouton ?" demanda l’enthousiaste souverain.

"Le vert, en haut à gauche." répondis le premier ministre, empêtré dans les différentes versions dépliantes du manuel d’instructions.

"Décérabrage !" s’écria le monarque en appuyant sur le commutateur.

Aussitôt, une lumière clignota sur le devant du boitier. Les paysans prirent alors un air hagard et émirent des bruits témoignant de peu de présence d’esprit.

"Que je m’amuse ! Que je m’amuse !" exulta le roi. "Qu’en pensez-vous, cher premier ministre ?

Aucune réponse ne sortit des lèvres du conseiller royal dont les yeux vides soulignaient une non-protection contre les ondes néfastes. Le potentat n’en eu cure, trop absorbé par son appareil.

"Je me sens comme un enfant devant une confiserie !" s’exclama sa majesté en se frottant les mains. "Qu’essayer d’autre ? "

Au hasard, il appuya sur le bouton « au travail ». Cette fois-ci, le devant du boitier s’ouvrit pour laisser passer une longue tige métallique au bout de laquelle un gant montrait la porte du doigt. La fine barre de fer s’étendit jusqu’aux cerfs, puis vint leur tapoter le front. Neuf des dix hommes quittèrent alors la pièce avec des allures de zombis.

"Mais ! Il y en a un qui est encore là ! Punition ! Punition ! Je vais le punir, ce scélérat, ce régicide, ce bandit, ce traitre, ce parjure, cet esclavagiste, cet indélicat, ce cuistre, ce rustre, ce butor, ce malotru, ce cocus, ce malandrin, ce…

Vomissant une mélopée d’injures, le roi appuya sur un bouton rouge en forme de tête de mort. Une nouvelle baguette en acier s’allongea et brandit un marteau en bois au-dessus de la tête du désobéissant sujet. La masse s'écrasa sur l’homme qui fit de même. Le roi se mit à rire.

"Que de merveilles vais-je pouvoir faire avec cet engin. Vive le progrès ! Vive le progrès ! "

" Agah… " balbutia le premier ministre.

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