" 04 avril 1986
Ma chère,
Demain, je prends le bateau pour l’Amérique. Depuis cinq jours, je n’attends que ce moment, impatient de te retrouver… Alors je t’écris ces mots, parce que je pense à toi sans cesse et que le silence devient trop lourd.
Je t’imagine sur le quai, ta robe bleue à pois blancs flottant au vent, ton rouge à lèvres illuminant ton sourire. Rien qu’y penser, mon cœur s’emballe. J’ai tant à te dire… tant à t’avouer.
Depuis ton départ, je dors à peine. Mon esprit reste prisonnier de notre dernière conversation, juste avant que tu montes sur ce bateau. Il y a des mots que je n’aurais jamais dû prononcer. Je sais que je t’ai blessée, et je ne les oublierai jamais.
Partir pour te protéger était la seule chose sensée à faire. Je n’aurais jamais supporté qu’il t’arrive quoi que ce soit par ma faute. Ces mots, ce jour-là, n’avaient qu’un seul but : t’encourager à quitter le territoire, à te mettre à l’abri, loin de tout ce qui me suit…
Par mes choix, par mes actes, j’ai mis ta vie en danger. Et en t’écrivant ces lignes, j’expose également la mienne. Chaque mot que je couche sur ce papier est un risque. S’il tombe entre de mauvaises mains, ils sauront tout.
La mafia italienne est sur mes traces, plus proche que je ne le pensais. Hier encore, une voiture noire stationnait devant la maison. Ils savent. Peut-être même qu’ils savent pour toi.
C’est pour ça que je viens te rejoindre. Pour que nous soyons enfin réunis. Pour disparaître, tous les deux, avant qu’il ne soit trop tard. Ce soir, je serai escorté jusqu’au quai, afin de ne pas rater le bateau.
Je viens à toi, mon amour. Mais si, pour une raison ou une autre, je ne monte pas sur ce bateau demain… souviens-toi de cette phrase :
"Si le vent souffle du nord, ne m’attends pas."
Et si quelqu’un frappe à ta porte ou murmure ton nom, ne réponds pas. Pars immédiatement.
Je t’aime. Pour toujours.
Andrea "
La lettre, jaunie, a été retrouvée glissée dans la doublure d’une malle abandonnée. Dans le pli, une photo noir et blanc : Andrea, souriant, aux côtés d’un homme dont le visage a été méthodiquement arraché.
Sa femme, Luciana, n’a jamais reçu ces mots. Elle a refait sa vie de l’autre côté de l’océan, ignorant tout de l’angoisse et des sacrifices de son mari. Quant à Andrea, son sort reste un mystère : son décès n’a jamais été élucidé. La lettre repose là, silencieuse, témoin d’un amour brisé et gardienne d’un secret que personne n’aurait jamais dû connaître.