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J’appartiens désormais à une caste. Propriétaire. Ce qui fait de moi quelqu’un de courtisé.

Ainsi que l’a fort justement fait valoir madame Dublanc Appelez-moi Ôde-Claire, pendant mes travaux, j’ai acquis le droit d’emmerder le monde sans m’excuser pour les nuisances, car je suis chez moi, et il faut bien que les âmailiorachions se raiâlisent… Dublanc a un accent très Saint-Germain-des-Prés (version moderne, plus Jack Lang que Sartre) et un discours paternaliste de gauche. C’est l’atavisme. Car il faut tavoir à l’aischprit que tous n’ont pas notre chansche ! Songeons aux anchiens, aux handicapais et aux pooovres, n’est-che pas ? Elle sait de quoi elle parle, car elle se frotte à la vie réelle sur les courts de tennis et chez l’esthéticienne. Certainement parce qu’ils ressemblent plus à leur père, j’adore ses fils, Raphaël et le petit. Des voyous, à l’inverse des beaux principes d’éducation qu’elle professe. Si les autres sont dupes de leurs manières, je vous rappelle que moi j’habite en dessous.

Ce soir, à la perspective de l’Assemblée générale, je suis un peu anxieuse, comme avant un oral.

[Humour d’atelier, cadeau de mon jeune collègue Kévin : « Deux pénis discutent : — Tu me sembles un peu tendu ? — J’ai un oral dans cinq minutes. »].

Voilà, voilà…

Je suis donc en avance devant notre salle polyvalente close, munie de l’ordre du jour reçu par la poste. J’ai tout bien lu les résolutions, de 1,1 Constitution du bureau, à 26,2 Demande d’accord pour le remplacement d’une baie vitrée selon courrier et devis joints à la présente convocation. Je révise, même si ce n’est qu’une réunion préparatoire. Une personne par logement. Notre escalier seulement. Le vrai vote aura lieu par correspondance, en raison des gestes barrières gnagnagna.

Maury, en maître à œuvrer indispensable et dévoué de la copro, ouvre le local. Je l’aide à disposer les chaises à bonne distance les unes des autres. Madame Ducamp, l’instit, remet un peu d’ordre sur la table de cantine où les petits élèves de l’immeuble travaillent à distance cette semaine. Plus besoin de se cacher dans les caves, c’est là qu’on mesure l’évolution depuis le premier confinement.

En plus de nous trois arrivent le flic au gentil chien dont je ne sais plus le nom, ni celui du maître d’ailleurs, le fils Fogelsong mandaté par sa mère et Aude-Claire Dublanc. Fleury et Roger boycottent. Ils m’ont instamment prévenue contre les réunions de copro, qui d’après eux, ne sont que prétextes au règlement public de conflits de voisinage.

En tout, nous sommes une douzaine. Sagement assis à nous demander quand on va commencer. Se saluant d’un signe de tête, souriant poliment sous le masque. Toussotant. Scannant la pièce pour la dixième fois. Jetant un regard furtif à notre téléphone. Se tortillant.

En dernier apparaît l’épouse de Louis, Tina. Étincelante, cliquetante même. Crème de jour à paillettes, bijoux fantaisie. Comme Maury, elle est élue au bureau, et donc elle s’installe à son côté, face à nous. C’est une belle femme, une fière beurette, un pitbull. Il en faut, je suppose, pour défendre une copropriété. Rappelez-moi de ne pas avancer la main. Il suffit qu’elle ouvre la bouche pour que je comprenne le pauvre conjoint, mon exquis Louis. Ce qui n’excuse pas. Depuis quand l’humour et la fantaisie s’écrasent-ils devant la force brute ? Depuis toujours, oui, est-ce que c’est une raison ?

Vient le sujet de la réfection des halls. Maury, on sent qu’il y va à reculons, lance :

— Avez-vous des interrogations sur les différents projets, tels qu’ils sont présentés dans le fascicule ?

Un doigt se lève :

— Pourriai-vous raicapitulai les altairnativeus (x ?).

Cette chère Aude-Claire n’a pas ouvert le document. Les autres non plus. Le seul qui a pris connaissance des devis pinaille sur des détails techniques : la qualité de la peinture, le taux d’usure des sols… Maury signale que ces points sont prématurés.

Je vous passe les questions à côté, les lacunes dans la compréhension des termes spécialisés, les avis déguisés en questions… ceux qui insistent à propos de leur autorisation de changement de fenêtres, ceux qui racontent leur vie, les rappels de contentieux vieux de plus de dix ans. Un bonheur… Je commence à réaliser dans quoi je mets les pieds. Maury finit par se dépatouiller de nos copropriétaires avec une patience et une diplomatie que je lui envie.

Paragraphe suivant : installation de double vitrage dans la loge du gardien.

Tina :

— Franchement je ne suis pas pour lui accorder ce cadeau. Il prend ses aises, cette année. Je suis systématiquement obligée de lui rappeler de faire les plinthes et les interrupteurs. Il a besoin d’être recadré. D’accord, il rend des services. Aux nouveaux arrivants surtout. Mais il faut comprendre qu’un gardien n’est pas payé pour bavarder sur les paliers, seulement pour y passer la serpillière. Moi, si mon patron s’aperçoit que je monte un colis à la voisine au lieu d’être à mon poste, je suis réprimandée.

Oh, ce vocabulaire ! J’ai un froncement, qu’elle saisit au vol, évidemment. Sa posture me défie d’émettre ne serait-ce qu’une réserve. Après une infime pause, elle continue :

— Je peux vous dire qu’il passe exactement une minute trente à aspirer le hall tous les jours.

Elle n’a rien à glander de ses journées ? Son patron, qu’elle sert si bien, il la paye en télétravail pour qu’elle chronomètre les employés des autres ?

Elle insiste :

— Je vous promets que si je suis réélue, je fais de la surveillance des tâches incombant au gardien mon cheval de bataille pour la prochaine mandature. Pour en finir avec la résolution 14.7, il a bien assez chaud pour ce qu’il transpire. Entre nous, dans la maison que nous lui payons en Normandie, il n’a pas de double vitrage et ça lui convient très bien.

Vous le savez, la colère est ma pire ennemie. Aussi rare que dévastatrice. Pour l’enrayer, je lorgne la fenêtre, dont je projette ensuite l’ombre rétinienne sur le mur blanc, derrière Tina la führerin. Je me concentre sur le rectangle sombre. Je dois avoir l’air halluciné. Toujours mieux que la regarder, elle. Car je me méfie également de mes yeux. Combien de profs je me suis ainsi aliénés, alors que je réalisais de gros efforts pour ne pas leur renvoyer leurs âneries au visage ? C’est le handicap du surdoué… Les copains me connaissent, ils disent que ma cible passe instantanément pour un sombre abruti. Qu’est-ce que j’y peux ?

Malheureusement, la femme de Louis n’en a pas terminé avec sa bile : le gardien rechigne aussi à sanctionner les véhicules extérieurs par le biais des stickers fabriqués exprès par la copro. Ce paresseux se plaint d’être insulté par les mécontents. Après avoir moi-même ramassé un de ces autocollants, un jour que j’avais emprunté la caisse de ma mère, je me souviens lui avoir asséné que la méthode revenait à répondre à une incivilité par du vandalisme. J’avais eu un mal de chien à gratter les morceaux sur le carreau, ça m’avait exaspérée. Le gardien était tout péteux, coincé entre le marteau et l’enclume. Je suis contente qu’il ait adhéré à mon point de vue !

Cependant, afin de démontrer l’utilité du dispositif, Tina se targue d’aligner elle-même, sur son temps libre, dix à vingt voitures tous les week-ends. Dans l’intérêt commun. En effet, certains contrevenants l’attaquent. Et alors ? Elle est dans son droit !

Le syndrome du justicier. Bien sûr. Ça m’échappe :

— Tu expliqueras au gardien le plaisir que tu en retires ?

J’admets, j’ai dérapé ! Me voilà bonne pour l’heure de colle. À part le fameux regard, les profs détestent aussi que tu mettes les rieurs de ton côté. Quoique, paradoxalement, seul le flic sourit. Les autres ont l’air plutôt d’accord avec elle.

Je ne m’attarde pas à la fin de la réunion. Lors du petit tour que je m’autorise devant le bâtiment pour me calmer, Sylvain m’entreprend :

— Tu sais, la réfection des halls ? J’ai un devis contradictoire d’un copain qui n’utilise que des matériaux écolos.

Bordel, ils se sont mis d’accord pour me pousser à bout ? Je vais m’emporter contre les produits inefficaces que les nouvelles normes nous imposent à l’atelier, sauf qu’il enchaîne :

— Au fait, Joseph passe la nuit chez toi demain ?

Les nouvelles vont vite. Joseph a donc prévu de squatter… En raison du couvre-feu, cela paraît évident, même si c’était resté implicite. Qu’a-t-il révélé à Sylvain de notre premier rendez-vous ? La pression.

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