Goût de Sang. (Challenge littéraire des canteurs - Édition N°2 - Thème : Le monstre du placard.

6 minutes de lecture

"Derrière la porte, il attend.

Yeux rouges et grandes dents.

Il se délecte de tes peurs,

Enfant fragile.

Il savoure tes pleurs,

Il a l'ouïe fine, il les entend.

Et, quand la Lune descend,

Il pousse la porte ; c'est toi qui l'entends.

Dès l'aube, il est pris de torpeur,

Recule alors la terreur.

Il s'efface et alors,

s'endort…

Mais, enfant, sache-le,

Ce soir encore,

Il te dévorera de l'intérieur !

***

Je vivais depuis longtemps dans cet endroit. Combien de lunes déjà ? Je l'ignorais à ce moment-là et je ne le sais toujours pas. Quoi qu'il en soit, le lever de soleil m'avait pris au dépourvu. Cette maison abandonnée, située à la lisière du bois, se présenta à moi, tel un havre. Alors, j'y suis entré en courant, afin d'investir la première cachette obscure venue ; pour m'endormir. Oui, il faut le savoir, dès l'aube, je suis pris de sommeil. Au crépuscule, je commence à sortir de ma torpeur, ensuite dès que la Lune monte, la nuit m'appelle et avec elle le goût du sang. Alors, je pars en quête de proies. Malheur à ceux qui viennent s'égarer sous la sylve, car ils n'ont aucune chance de m'échapper. Je les attrape. Les saigne. Dévore leurs chairs. Croque leurs os.

Enfin bref, j'avais une vie plaisante. Les nuits, je parcourais la forêt pour me nourrir, le jour la maison m'accueillait et me dissimulait ; le rêve.

Puis un jour, ils sont arrivés ; plus de maison abandonnée. Je me suis retrouvé coincé. Quelle était donc cette magie qu'ils avaient apportée ? Toujours est-il que dès la nuit suivante, si je suis certes sorti de mon placard, il me fût impossible de quitter la chambre. Ils avaient posé des meubles : un lit, une armoire, un coffre coloré, décoré de lutins et de fées (beurk). Des rideaux blancs aux fenêtres. Par le grand cornu ! Ils avaient même osé changer les carreaux cassés et la pièce s'était adoucie de lumières roses et bleues (rebeurk!). Tout ceci en une journée ? J'avais peine à y croire. Avais-je dormi plus que je ne le pensais ?

Pire encore, une petite créature sommeillait sous une couette fleurie : la progéniture des intrus. Pour moi, de la nourriture potentielle. Cependant, si je la dévorais, je n'en resterais pas moins prisonnier.

Je réfléchissais à mon dilemme alors que je salivais au-dessus du mioche endormi. Puis celui-ci bougea légèrement, ouvrit les yeux qu'il écarquilla et hurla. Sans demander mon reste, je filais. Très vite, la mère et le père sont venus le voir, ont tenté de le rassurer, de lui faire boire un peu d'eau. Il a continué à s'agiter en désignant la porte de mon refuge.

— Il est là le monstre, il est là !

Ses parents ont allumé toutes les lampes et ouvert en grand la penderie ! Blotti dans mon coin, je me disais : "Je suis cuit !" ; ils ont éclairé l'intérieur. À ma grande surprise, j'ai vu les humains examiner le vestiaire, les étagères, sortir plusieurs objets puis secouer la tête et assurer à leur rejeton :

— Ben non, il n'y a rien !

— Si je le vois ! Regardez, il a les yeux tout rouges, et des grandes dents, et il est tout poilu, et il pue !

À suivi de sa part un galimatias d'épithètes à mon endroit. Les parents se taisaient, un peu inquiets, devant l'assurance du bambin ; Avaient-ils peur qu'il perde l'esprit ? Quoi qu'il en soit, j'ai compris que les adultes humains ne me voyaient pas, ne me sentaient pas, au moins dans ces circonstances. Cela n'était-il un fait que la nuit ? Sans doute puisque dès la suivante, alors que j'ouvrais le battant grinçant, l'enfant hurlait :

— Il est revenu, il est revenu ! Ahhh ! Maman, papa !

Quelle musique délectable à mes oreilles, mes babines écumaient ! J'oubliais le ventre qui grondait ; étonnement la faim s'effaçait. Ce fut une seconde découverte : sa terreur me nourrissait ! Encore un sortilège ? Bien sûr, cela ne valait pas le velours du sang chaud qui coule dans ma gorge. La tendresse de la chair que mes dents déchirent. Le croustillant des os et leur succulente moelle. Cependant, quoi que différent, le plaisir était là et je m'en retrouvais rassasié.

Ainsi, au fil des jours, je ne m'insurgeais plus contre ma situation inédite, mieux, je l'appréciais ; j'en devins même dodu. Lui toutefois maigrissait à vue d'œil, des cernes noirs entouraient ses yeux, et son esprit chancelait et basculait de plus en plus vers la déraison. J'admirais mon travail, j'en étais si fier ! Au moins jusqu'à ce que je m'aperçoive que plus, il dépérissait, moins ma fringale était comblée. Je décidais donc de le laisser récupérer. Après tout, durant ma longue vie, j'avais déjà connu des périodes de disette ; je pouvais patienter.

Ses nuits ainsi apaisées, il retrouva le sommeil, la joie de vivre, bref, il engraissa. Moi ? Je perdit du poids. Une lune passa ; le grincement du placard à son ouïe repris. Avec celui-ci sa terreur, ses pleurs, son désespoir et pour moi de succulents repas.

Ainsi, nous partagions cette situation faite de terreur et de plaisir infini, puis d'apaisement et de disette ... Je m'en trouvais très bien. Mais il était écrit que cela ne durerait pas. Les parents de leurs côtés, ayant tout essayé, se tournèrent vers le surnaturel. Leur enfant disait vrai ; il y avait un monstre à chasser.

La sorcière surgit à la faveur de la nuit. Je m'éveillais à peine. Dans le lit : point de proie. Par contre, j'entendis nettement, par la fenêtre ouverte, le bruit de ferraille de sa voiture antique. Peu après, elle entrait en compagnie des parents.
Elle marqua un temps d'arrêt, avant d'hocher la tête et d'assurer.

— Oui, il est tout près !

Alerté, j'osai sortir un peu. Elle pivota brusquement vers moi. J'ai pu voir son visage, ridé, blafard, encadré de cheveux gris, et surtout ses yeux, blanchâtres ; elle était aveugle. Pourtant, son regard vrilla mon esprit, l'évalua, et enfin le morcela. Je ne fus surpris que quelques instants ; elle faillit m'avoir ! Tant bien que mal, je parvins à mettre un barrage mental, puis contre-attaquer. Cela l'ébranla à peine.

De vive voix, elle s'adressa à moi :

— Tu ne parviendras pas à me prendre à défaut, monstre.

Ensuite, elle dit aux autres :

— Patientez dehors.

Ainsi me laissèrent-ils face à elle.

— Tu as deux solutions : rester ici et me combattre en épuisant ton énergie à un point tel que tu en mourras, ou alors quitter cette maison, qui deviendra vite plus qu'inconfortable pour toi.

Je l'écoutais, la contemplais, l'envisageait ; oui, je le lui concédai, elle semblait puissante. Cependant j'avais affronté des ennemis ô combien plus forts que cette sorcière. J'avoue quand même que j'étais dans une situation plus avantageuse alors. Entre autres, je n'étais pas piégé dans un lieu clos. Elle avait l'avantage du terrain. Je fus surpris tout de son offre : peut-être que cette certitude qu'elle affichait était une façade ?

Je restais silencieux. Poursuivais mon observation. Puis, elle déclara :

— Tu t'interroges, n'est-ce pas, sur ma décision de t'octroyer une voie de sortie ? Sache que je le fais pour ce que tu fus autrefois, pauvre esprit perdu qui devint monstre malgré lui.

Que racontait-elle ? Pourtant, ses mots m'atteignaient. Ils remuaient en moi un souvenir si lointain que je l'avais oublié jusqu'ici. Une réminiscence, faite de terreur, de douleur. Je la repoussais de toutes mes forces, me recroquevillais dans mon placard.

— Tu n'y échapperas pas, si tu restes là, cette mémoire d'autrefois te détruira.

Progressivement, elle s'insinua en moi. Mes barrières vers Jadis se levèrent l'une après l’autre, mirent mon âme à nu, me projetèrent vers un passé oublié ; mes dents se serrèrent, mon refus jaillit :

— Non !

Et, pour que tout s'arrête, je l'attaquais, passais à travers elle ! Stupéfait, je compris, qu'ici, il n'y avait que son esprit. Par ailleurs, autour de moi se désagrégeaient les couleurs, les murs, les meubles et les rideaux.

— Commences-tu à comprendre ? me lança-t-elle.

Oui, lentement le puzzle se mettait en place. Autour de moi la pièce redevenait délabrée tel que je l'avais connue lors de mon arrivée, je me voyais étendu dans ce lit. Fragile, vulnérable, tendre et consumé de peur ; en réalité, je ressemblais à l'enfant dont je m'étais repu ! De toutes mes forces, je repoussais cette vérité, me ruait hors de la chambre, hors de la maison et m'échappais sous la protection des arbres...

Depuis, j'en reste à l'écart, sans réellement admettre ce que la sorcière m'avait révélé. J'ai trouvé une grotte dans laquelle je me réfugie dès l'aube. La nuit, je chasse les imprudents, les égarés, les désespérés ; la Lune est mon alliée.

Et, si parfois, je passe non loin de la maison, je m'en détourne bien vite. Décidant qu'il vaut mieux oublier mon humanité passée ...

Ma seule réalité ? Je suis un monstre, un prédateur, je chasse et je me réjouis de me repaitre de chair et de conserver à jamais le goût du sang.

Et il en sera toujours ainsi !

Annotations

Vous aimez lire Beatrice Luminet-dupuy ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0