L'Éclipse (Challenge littéraire des Canteurs n° 8 - Le téléphone sonne.)
Et l'ire des dieux frappa l'imprudent,
Et celui-ci glissa là-bas,
Là où le soleil obscur régnait,
Où les égarés se perdaient.
Et des profondeurs jaillirent des serpents,
De feu et de diamant,
Prêt à tout dévorer ;
La grande dévastation débuta...
Il régnait un calme glauque quand Lucas poussa la porte grinçante et vermoulue du cabanon de son grand-père ; un héritage dont il comptait se défaire au plus vite. Il avait besoin d'argent frais pour payer ses créanciers qui le pressaient, sa main droite était (encore) là pour le prouver ; il y manquait un doigt. Un avertissement qui précédait une injonction : il lui restait à peine une semaine pour rassembler l'argent et éviter une amputation supplémentaire ou une disparition définitive. Arriverait-il à vendre ce bien délabré avant la fin du délai ? ; c'était un challenge ardu.
Tout de même, il s'étonnait de ce legs de la part d'un vieillard irascible qui, la dernière fois qu'il l'avait vu, l'avait expulsé de chez lui en le maudissant. Ce souvenir le mettait mal à l'aise, couplé avec les largesses posthumes de son aïeul, son stress augmentait et il n'était pas loin de penser que le vieux l'avait piégé tant ce revirement ne lui ressemblait pas.
Puis, il s'en voulut de penser cela. Après tout, il n'avait jamais été un petit-fils exemplaire. Les rares fois où il était venu lui rendre visite s'était pour lui demander de l'argent afin qu'il puisse faire face aux conséquences de ses addictions, que ce soit le jeu ou la drogue : il se devait au moins d'être reconnaissant.
Il entra dans une pièce en désordre, qui sentait la charogne. Dégouté, il fronça le nez et s'empressa d'ouvrir les volets et les fenêtres pour aérer. Cela lui révéla un endroit dégradé et il réalisa que sans travaux, il ne parviendrait pas à le vendre à la hauteur de ses espérances, car, bien sûr, il n'avait pas le moindre sou vaillant en poche pour financer lesdits travaux. Il se demanda qui voudrait d'un truc pareil perdu en pleine forêt. Pas grand monde en réalité.
Mais, il était au pied du mur. Pour s'en sortir, il allait devoir y travailler sérieusement. Et, la première chose à faire dans l'instant, c'était de nettoyer ! Et il avait du boulot ! Entre un monticule de sacs-poubelle entassés près d'un fourneau antédiluvien, et une ribambelle de cendriers qui débordaient, d'innombrables autres taches s'imposaient à lui.
Le seul point d'eau du cabanon – qui n'avait que le minimum de confort – se situait dans le coin cuisine ; un antique robinet de cuivre surplombait l'évier encrassé de trainées brunes aux origines pour le moins douteuses. Évidemment pas de chaudière. Il dénicha toutefois un vieux seau rouillé et une bouteille de détergent basique et se mit courageusement à l'ouvrage.
Quand il eut terminé, il planait encore dans l'air de vagues relents malodorants, mais cela restait supportable. Quelques rangements supplémentaires plus tard et il s'emparait d'un tas de livres. Ceux-ci étaient destinés à un bouquiniste qu'il connaissait ; il comptait bien en tirer quelques euros, mais se disait qu'au pire, il l'en débarrasserait. En sortant de la cabane, il trébucha et deux tombèrent sur le sol.
Il soupira. Puis rangea la majorité dans le coffre de son véhicule, avant de ramasser les derniers : un recueil de berceuses illustrées et un banal livre de poche jauni et écorché par le temps. Machinalement, il lut le titre, qui l'intrigua, voire le troubla ; l'éclipse. Il hésita, puis décida de le garder.
Quelques minutes plus tard, il quittait les lieux en décidant qu'il reviendrait le lendemain, avec d'autres produits afin de parfaire le nettoyage.
Une fois de retour dans son modeste appartement. Il posa sur la table basse une dizaine de lettres. La moitié d'entre elles se distinguaient par la mention en lettres capitales suivante : dernier avis avant poursuites. Cela ne le préoccupa pas plus que cela, il s'agissait de plis officiels. Ce qui l'inquiétait davantage était la simple note trouvée parmi elles sur laquelle était noté : J- 5.
Il se laissa tomber sur son canapé, se massa ses tempes douloureuses, et ferma les yeux. Il parvint à se détendre un peu ; le début de migraine reflua, et il se rappela du livre de poche qu'il avait conservé. il fouilla les poches de sa veste, de son jean ; sans succès. Il comprit qu'il l'avait laissé dans sa voiture. Aussitôt, il ressortit.
Il revint peu après, posa l'ouvrage, gagna son coin cuisine et se prépara un encas. Ceci fait, il s'installa sur son canapé, grignota, but une gorgée de bière, ouvrit "L'éclipse" il dévora les premières lignes :
" Il est des lieux si sombres, si maléfiques, tellement effroyables, que l'on doute qu'ils puissent exister. Pourtant, ils sont là, tapis dans les recoins obscurs de vos âmes, prêt à jaillir ; à vous détruire. Vous qui lisez ses lignes, soyez averti, vous les visitez à vos risques et périls."
"C'est quoi ces conneries ?, murmura Lucas. Cependant, sans pouvoir sans empêcher, il continua sa lecture. Totalement hypnotisé, il posa son encas et sa bière. Alors que hors de l'appartement la nuit tombait progressivement, il se perdait dans les mots…
Soudain, il tressaillit, regarda autour de lui. Un calme pesant l'oppressa ; tout était sombre. Sur la table, les lettres, de même que la note menaçante, voisinait avec sa boisson à peine entamée et sa collation amollit.
La tête lourde et l'esprit hagard, Lucas fixa la pendule au mur qui marquait quinze heures et s'étonna qu'il fasse encore nuit. Il se leva péniblement pour se rendre à la fenêtre, tira le rideau et resta bouche bée ; du dehors émanait une phosphorescence crépusculaire. Ouvrant la croisée, il leva les yeux sur le ciel. Sa stupéfaction s'accentua. Le soleil était bien présent, mais masqué par la Lune ; tous les alentours était baigné d'éclipse. Soudain un cri abominable retentit. Il referma précipitamment et terrorisé, retourna sur le canapé ou il se recroquevilla.
Il tenta d'aller au-delà de cette peur qui le happait, en vain, alors qu'hors de chez lui les hurlements se multipliaient en force, en horreur, en inhumanité. Puis ceux-ci cessèrent ; Lucas s'apaisa légèrement. Un coup violent fit alors trembler sa porte d'entrée : il cria : la peur redoubla. Un second coup ; il crut que son cœur allait exploser. Il ferma les yeux. Ses poings et ses lèvres se serrèrent et des larmes de sang s'en écoulèrent. Les heurts sur le vantail continuèrent jusqu'à ce que la porte casse et que le bruit cesse ; Lucas trembla. Un son diffus naquit ; le souffle de Lucas se suspendit. Le son devint souffle, puis sifflement ténu, avant d'être assourdissant. Lucas ouvrit les yeux, son sang se glaça dans ses veines ; une terreur incommunicable lui serra la poitrine ; il hurla ; son téléphone sonna. Il ne l'entendit pas ; il sombrait alors que des serpents de feu ondulaient vers lui, sur lui. Bientôt, ils furent si nombreux qu'ils revêtirent Lucas de leurs reptations et l'enflammaient...
Devant la porte de l'appartement, deux hommes à l'allure patibulaires frappaient avec insistance depuis dix bonnes minutes en vociférants. Puis voyants que cela n'avait aucun effet, ils défoncèrent le battant. Aussitôt, une odeur âcre les saisit à la gorge. Ils grimacèrent de dégout et l'un d'eux s'exclama.
— Putain, il a fait quoi le Lucas ici ?
— J'en sais rien, mais ça slingue !, rétorqua l'autre qui alla ouvrir la fenêtre.
Cela améliora un peu l'air ambiant. Ils fouillèrent l'appartement. sans trouver la moindre trace du locataire, mais remarquèrent non sans étonnement qu'il avait laissé son téléphone derrière lui. Ils se dirent que le patron n'allait pas être content et que cette fois Lucas n'éviteraient pas le pire quand il mettrait la main sur lui. Ils fouillèrent encore, afin de trouver peut-être quelques trucs de valeur, sans succès. Puis l'un des colosses ramassa un livre qui trainait sur le sol, lu le titre, le feuilleta puis le rangea dans sa veste.
Son comparse rigolard s'exclama :
— Je savais pas que tu savais lire Stan.
— Qu'est-ce que tu crois ? Au moins j'ai d'la culture moi !
L'autre redoubla de rire, et s'arrêta devant le regard menaçant de son comparse. Peu après, ils vidaient les lieux, Stan, sans pouvoir s'en empêcher, ressortit le livre, relu le titre, sourit et le glissa dans sa poche ; il avait hâte de commencer !

Annotations