Épilogue
Le soleil me fait plisser les yeux. Je pousse Damian du coude, qui grogne faiblement.
— Quoi ? J’essaie de dormir…
— Regarde, murmuré-je. Un bateau. Il vient vers nous. Tu feras ta sieste plus tard.
Damian se redresse, écartant le morceau de toge en lambeaux qu’il avait étalé sur son visage pour se protéger du soleil.
Cela fait deux jours que nous sommes échoués ici. La barque a pris l’eau, mais elle a réussi à nous amener sur ce caillou stérile, loin de la civilisation. Il y a une cabane minuscule, mais c’est tout : c’est là que j’ai traîné Damian au bout du rouleau par les derniers efforts fournis pour atteindre la barre rocheuse en dépit du roulis et de sa terreur de la mer, et que j’ai extrait la balle de son épaule avec le matériel de secours d’urgence que j’ai trouvé dans notre barge. Sûrement une protection de Michail, qui protège encore son frère de l’au-delà… On a survécu de rations de survie, partagées avec les chiens. Mais il est temps de se tirer d’ici.
Damian se redresse, secoue ses boucles pleines de sable et de sel, noue ce qui reste de sa toge autour de sa taille. Je suis comme lui : à moitié nue, échevelée, couverte de sang séché et de coupures. Il m’aide à me composer une apparence décente.
— J’espère qu’il va accepter de nous prendre, murmure-t-il. Y a plein de gens qui rejettent les migrants à la mer, ici.
— S’il fait mine de refuser, on lui braque son bateau, répliqué-je, féroce. J’ai pas survécu à onze familles mafieuses et à serial-killer vampirique pour me faire emmerder par un plaisancier raciste.
Damian ricane. Némésis, elle, s’est rapprochée, aux abois, son museau racé pointé vers l’embarcation qui se rapproche.
La barque est une petite navette à moteur, conduite par un type qui, visiblement, ne s’attendait pas à nous trouver là. Il fait la grimace en apercevant les quatre chiens noirs sur le qui-vive, oreilles dressées, tandis que sa nana au grand chapeau et aux lunettes de star nous fixe d’un air hébété. Je sais ce qu’elle voit : deux sauvages lourdement tatoués à la propreté douteuse, la crinière emmêlée. Damian, avec la barbe noire qui lui mange les joues et ses yeux brillants de fièvre, ressemble à Charles Manson.
— On a eu un accident, dit-il en grec en montrant notre barque échouée. La tempête d’il y a deux jours. Vous pouvez nous aider ? Je suis salement amoché.
Le type acquiesce de la tête, lentement, les yeux posés sur les bandages de fortune de Damian : à la main, et à l’épaule. Pour ma part, je me suis déjà levée, flanquée des chiens, et je suis immergée dans l’eau jusqu’à la taille, la main sur le bastingage.
— Où est-ce que je vous dépose ? finit par dire le batelier à contrecœur.
— À Athènes, répond Damian. Merci.
Je me hisse dans l’embarcation sans attendre la réponse de notre sauveur, tend la main à Damian pour l’aider à monter avec son bras libre puis siffle les chiens. Ils sautent immédiatement à bord et s’ébrouent sous le regard apeuré de la fille, qui, visiblement, ne parle pas grec. Je m’installe sur le banc, ménageant une place à Damian. Lorsqu’il s’assoit à mes côtés, je lui prends la main.
— Ça va, ton épaule ? murmuré-je en français en le voyant grimacer.
— Plus vite j’aurais vu un vrai médecin, mieux ça ira, dit-il. Mais t’as vraiment fait du bon boulot. Michail serait fier de toi.
Il serre ma main dans la sienne. En dépit de la barbe de serial-killer et de ses yeux qui brillent comme ceux d’un damné, il a l’air heureux. Plus qu’il ne l’a jamais été.
Rends mon fils heureux.
Je voulais arrêter d’obéir aux ordres de Vassili… mais il semblerait que ce soit parfaitement impossible.
On est sauvés. On a survécu à toute cette merde. Et là, pour le coup, je me sens vraiment invincible, immortelle.
Je me cale contre Damian, bercée par le roulis des vagues. Je regarde droit devant. Je sais que l’île des morts est quelque part, sur notre gauche. Damian et moi, on a prévu de faire une déclaration à la police dès notre arrivée. Raconter – enfin – l’horreur qu’on a vécue : le Cercle, leurs pratiques de fanatiques, leurs réseaux et leurs trafics. Leur plan pour tenter de nous éliminer, nous, leurs innocentes victimes. Ce sera douloureux, car il nous faudra répéter la même histoire plusieurs fois. Mais je sais qu’on s’en sortira. Car Dionysos a exaucé mon dernier vœu. Il a permis à Damian de vivre, auprès de moi. Bientôt, nous allons retrouver notre fils. Une nouvelle vie s’ouvrira devant nous. Une existence toute nouvelle, sans doute plus simple… et je suis prête à combattre tous les fantômes, y compris ceux de Damian.
Je suis descendue en Enfer, j’en suis revenue. Mais pas seule. J’ai tiré cet homme de ce piège : Damian. À la force de mes bras, de ma volonté.
Et maintenant, il est à moi.
À moi seule.

Annotations