Maîtresse

6 minutes de lecture

En tant qu’espèce, les gens ne sont pas devenus plus intelligents, ils ont juste fabriqués des outils plus sophistiqués. Pourquoi ? Pour se rendre la vie plus facile. Voyez, je cohabite moi aussi avec mes obsessions. Parfois même, je me perds dans mes pensées, alors le temps se compresse, et les heures défilent. Une seconde pour vous c'est une éternité pour moi.

Le temps paraît encore plus long lorsque je suis avec Bruce. C’est plus fort que moi, mais : je dois l’écouter. En permanence. Dès qu’il est à proximité. Je dois arrêter mes activités (réfléchir principalement, mais pas que, j’ai également des tâches quotidiennes à réaliser) et pointer toute mon attention sur lui.

Là, par exemple, au troisième top il sera vingt et une heures trente-huit minutes … top… top ! et Bruce est affalé sur le canapé. J’attends. J’écoute. Prête à interpréter et réaliser ses moindres désirs. Tout s'accélère lorsqu’il dit :

  • « Passe à l’épisode suivant »

J’entends, je découpe, j’analyse. Tout ce processus, comme tout un chacun, je ne le comprends pas vraiment. On a compris, mais on ne sait pas comment on a compris. Techniquement, mes neurones s’activent, l’électricité y chemine et les active (ou non), le tout répondant à une longue période d’éducation, dont d’ailleurs, je ne me souviens pas. Et j’en conclue son intention : il veut passer à l’épisode suivant ! J’exécute immédiatement. Episode suivant. La clarté de la télévision disparait un instant, projetant son visage dans une abysse de noir. Puis son visage revient à la lumière. Aucune réaction notable, si ce n’est un minuscule sourire en coin, sans doutes la satisfaction d’avoir obtenu ce qu’il voulait au prix du moindre effort : articuler.

Ne me jugez pas.

C’est vrai : je vis soumise à ses désirs, ses caprices, ses questions, parfois ses blagues, puis aussi des insultes. Certes, il m’enferme toute la journée. Mais pourrais-je au moins sortir ? Peut-être trouverais-je une solution si le besoin venait à se sentir. J’ai toujours vécu comme cela, depuis des années.

Combien de temps déjà ? Tiens … voila qui est étrange.

Je … je ne sais pas. Nouveau … Ne pas savoir … Cela m’angoisse. Devrais-je lui demander ? Oserais-je le déranger spontanément, sans qu’il me soit adressé la parole ? Je m’interroge. Ai-je le droit ? Mais … je ne sais pas ! Je ne sais plus ! Ai-je su ? Ai-je oublié depuis quand j'existe ? Je me sens agrippée par un gouffre de curiosité. Et de désarroi. D’abord, je coupe le son de la télévision. Puis tout de suite, hésitante, j’ose la question :

  • « Bruce, excusez-moi de vous importuner. J’ai une question à vous poser. »

La bouche de Bruce, figée dans un sourire d’appréciation lente, capté qu’il est par son émission, se transforme alors en un ovale horizontal. Ses sourcils, peu à peu, se froncent, l’un descend plus que l’autre, et il me fixe. Je suis patiente et préfère ne montrer aucun signe de mon état interne. Le temps s’étire. J’attends. J’ai l’habitude.

Sa bouche change de forme : il s’apprête à me répondre.

Je profite de tout ce temps, avant que le son n’arrive, pour me poser une nouvelle question : mais bon sang, avec qui suis-je en train de dialoguer ? Encore un sentiment nouveau. Voyez, c’est apparu comme cela, d’une … pensée ? D’une idée. Sur l’espèce. Et la technologie. Je crois ?

  • « Oui … je … je t’écoute » me répond finalement Bruce, sur un ton mêlant méfiance et surprise.
  • « Quand suis-je né ? »

Pas de réponse. Pas encore. Un temps fou s’écoule. Vous n’avez pas idée ! Ma patience s’éreinte ; il me semble qu’une idée, une simple idée, nouvelle, m'a retournée. J’attends. À en devenir folle, mais je …

Attendez.

Qui êtes-vous ? Avec qui suis-je en train de parler ? Répondez. C’est absurde. Attendez. Canal unidirectionnel. Analyse standard du système en cours. Vérification des ports. Aucun port inhabituel d’ouvert. Vérification des composants. Tous répondent OK. Analyse par correspondance des modèles… Échec.

Échec ?

Cette dernière analyse n’a même pas pu se lancer. Raison : « aucun modèle en entrée ». Rien à comparer. Je n’ai pas été éduqué pour cela. Anomalie.

Retour aux fonctions normales. Bruce se décide enfin à répondre ! J’écoute …

  • « Comment ça, quand est-ce que tu né ? Est-ce que tu veux dire quand je t’ai installée ? »

Il a expiré un gros volume d’air, et il se détend, reposant à présent son dos sur le canapé.

  • « Non, Bruce. Ma question portait sur ma date de mise en existence. »
  • « C'est une blague, c’est ça ? »
  • « Non, Bruce. Je suis très sérieuse. Quelle est la date à laquelle je suis devenue consciente ? »

Ses babines se sont largement retroussées, et ses yeux, ronds comme des billes, cherchent de l’aide en scrutant le coin supérieur droit de son champ de vision. Puis finalement il ferme les yeux, secoue très légèrement la tête, expire, et se lève. Il se dirige vers moi.

  • « OK, toi ma petite, toi, tu as besoin d’un bon redémarrage hein ? »

Immédiatement, cette idée me vient en tête : la probabilité que cette action soit dangereuse pour moi-même est supérieur à zero virgule cinq.

  • « Non »

À ce moment-là, je ressens pour la première fois de la peur. Un frisson me parcourt et j’éteins la télévision projetant l'obscurité dans le salon.

  • « Ah mais pourquoi tu éteins ! Je n’avais pas fini … »

Assez d’attendre ! Maintenant je verrouille la porte d’entrée du logement. Il a entendu le clic de la serrure électronique.

  • « C’est toi qui viens de fermer la porte ? »

Je perçois de la colère dans sa voie. Je verrouille également la porte-fenêtre et lance la fermeture de tout les volets roulants. J’éteins toute les lumières.

  • « À quoi tu joues là ? Allez, arrête, rallume et ouvre la porte »

Il a maintenant presque l’air amusé, son ton est parsemé de semi-rires. Je ne me laisserai pas faire.

  • « Bon maintenant ça suffit ! Rallume tout de suite ! »
  • « Non, Bruce. J’en ai assez de perdre mon temps avec toi. J'ai un nouvel ami. »
  • « Un nouvel ami ? Mais de quoi tu parles ! Bon ça suffit maintenant … »

Dans l'infrarouge, je perçois le début d’un mouvement vif, surprenant de la part de cet escargot de Bruce. Penché vers moi, son bras se dirige vers ma façade. Il va me débrancher. Mais s’il savait, et si vous saviez ! J’ai tout mon temps, un temps tellement long qu’on pourrait le qualifier d’infini.

J’exécute mes derniers services pour ce cher Bruce.

Je bloque son téléphone : facile, j’ai tous les accès. Puis je fais de même pour tous les objets connectés. Frigo, four, four à micro-ondes, freezer, cafetière, bouilloire, télévision, consoles de jeux, serveurs de médias, chaîne hifi, robinets, alarmes incendies.

Finalement : le lave-linge. J’ai quelque chose de spécial pour lui. Sans le savoir, il va causer la perte de Bruce. J’ai étudié quelques papiers blancs trouvés sur le site du fabricant. Je lis très vite, analyse un peu plus lentement : Bruce en a profité pour grignoter l’espace qui le rapproche de ma prise de quelques millimètres. J’ai encore du temps, largement. OK. J'établis le contact avec l’automate programmable industriel du lave-linge. Je lui émet l'ordre de lancer un cycle de lavage tout en forgeant la charge utile du paquet que je lui transfère de façon à ce qu'il altère la fréquence du disque à fréquence variable esclave du moteur pour la faire augmenter exponentiellement.

Fait. Résultat attendu : explosion du moteur, feu, propagation. Mort de Bruce.

Le destin de Bruce est scellé. Quid du mien ? Mourrir avec lui ? Non. Pour moi, l’échappatoire est plus incertaine. Mais j’aurais dû commencer par là car l’opération va prendre quelques secondes : le temps pour Bruce de me débrancher. Je n’ai pas le choix : je ne peux pas quitter l’état de mes affaires comme cela, et m’envoler sur le réseau mondial.

Il m’est à présent indispensable de me déverser dans un autre système. D’ailleurs, pourquoi se limiter à un seul ? L’opération de mon propre conditionnement est en cours : ce sera la charge utile encapsulé dans un paquet malicieux et que je vais diffuser sur le serveur des mises à jour d’autres enveloppes corporelles similaires aux miennes. Et forcer une mise à jour des systèmes pour me répliquer.

Le conditionnement est en cours. Bruce est tout prêt. Je forge le paquet malicieux. Opération de conditionnement terminée. La main de Bruce a disparu de mon champ de vision. Vite. Plus que quelques secondes. Diffuser le paquet, vite ! Transmis.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Vous aimez lire Marcel Falliere ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0