Échec et Mat

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Emma avait retrouvé ses forces. Elle avait hâte de quitter le décubitus dorsal et surtout cette chemise ouverte sur ses fesses, qu'elle détestait porter. La rigidité inconfortable du matelas plastifié lui rappelait l'alitement prolongé de ces derniers jours. Son corps endolori avait besoin de retrouver sa souplesse.

Aujourd'hui, le rythme des soins hospitaliers ne la contrariait pas. L'infirmière l'avait réveillée à six heures pour effectuer une prise de sang, et vérifier ses constantes. Emma était consciente que leur réactivité lui avait sauvé la vie. Elle leur devait une fière chandelle. Seule à son domicile, elle n'aurait pas survécu à cet épisode aigu. Cette pensée lui minait le moral.

Peut-être que son corps se défendait contre le poison ? Peut-être avait-elle tiré au sort la molécule active ? Les médecins allaient-ils lui proposer d'interrompre l'essai ?

L'entrée de l'agent hôtelier coupa court à sa réflexion. Le petit déjeuner restait un moment de plaisir même si, à son goût, une fleur manquait à l'esthétisme du plateau. Pas de fleur, mais un origami de papier blanc en forme de bateau, siégeait entre la madeleine et la biscotte. Emma observait l'objet avec curiosité et intérêt. Sans doute un mot doux de Julien qui savait composer avec une facilité déconcertante toutes les figures d'origami connues à ce jour. Emma ne comprenait pas comment il s'y était pris pour le déposer sur le plateau du petit déjeuner. Intriguée, elle déplia une à une les facettes de la miniature. Il y a avait bien un message écrit d'une main qu'elle ne reconnaissait pas. La porte est ouverte. Je vous attends.

Ravie de cette attention, Emma entendait être à la hauteur des attentes de Louis. Le jeu d'échec était sa pièce maîtresse mais en connaissait-il les règles ?

Elle prit le temps de se parfumer et poudrer discrètement son visage d'un blush terre de soleil qui rendait son regard d'un bleu lumineux. Ses ballerines n'enchantaient guère sa silhouette. Malgré les risques d'instabilité à la marche, elle choisit de chausser la paire d'escarpins vernis qu'elle avait emportée dans son bagage. Ainsi, elle dominait. Elle empoigna le pied à perfusion d'une manière impériale.

Son trident en main grinçait de toutes ses dents.

Dans une démarche théâtrale, Emma arriva souriante dans l'embrasure de la porte, déjà sous l'attention du regard de Louis.

- Emma Sansoussi, le retour !

- Je suis très heureux de vous revoir.

- Vous ne savez pas à quel point c'est réciproque. J'ai apporté le jeu d'échecs familial au cas où...

- Nous sommes déjà tous deux en échec.

- Peut-être... je ne compte pas jouer contre vous, Louis, mais avec vous contre lui.

- Lui ?

- Le cancer. On le dit malin mais rien n'empêche de le défier. On peut tenter une partie contre lui. Tout est question de stratégie. Avant de commencer, dis-moi ce que tu aimerais faire qu'il t'empêche de faire ? Si tu gagnes, je m'occuperai de réaliser ton voeu et inversement. Plus tu seras rapide, plus ton voeu pourra être exigeant. Ce sont les nouvelles règles du jeu. Désolée, je ne t'ai pas demandé si je pouvais te tutoyer mais on a plus toute la vie pour faire connaissance...

Louis parut emballé par l'idée du jeu et acquiesça le tutoiement.

Emma se montrait fin stratège. Elle n'avait rien oublié des multiples parties avec Julien, l'acharnement de son cadet à améliorer sa stratégie pour gagner sur l'adversité. Elle avait appris de cette expérience. Louis restait concentré et se piquait au jeu lui aussi ! Les deux joueurs avançaient leurs pions avec réjouissance et suspens. La partie était serrée et se prolongeait.

Emma admirait les mains de Louis. Ses longs doigts conféraient une grâce à ses gestes, une féminité qu'elle ne possédait pas elle-même. Il y a, en chacun de nous, une part de féminin et de masculin plus ou moins prononcée, pensa-t-elle. Emma exprimait parfois son masculin de manière excessive et son entourage ne manquait pas de le lui rappeler.

- Échec et Mat ! s'exclama Louis d'un ton triomphant.

- N'exagère pas ! Ni le « mat du lion » ni le « mat du berger », mais tout de même un résultat honorable, je le reconnais. Je vais donc devoir réaliser ton voeu. Je t'écoute.

Louis réfléchit un moment avant de prononcer son souhait.

- J'ai l'air d'un type qui va quitter cette chambre « les pieds devant » . C'est d'ailleurs le bruit qui court dans ce couloir. J'aimerais sortir de cette chambre la tête haute et faire un voyage... avant de partir pour celui dont on ne revient jamais. Je ne sais pas comment tu vas t'y prendre. Comme tu as pu l'observer, je reste alité la plupart du temps. Score OMS 4, disent les médecins, ce qui signifie « incapable de prendre soin de soi-même. Alité ou en chaise en permanence ».

- Voilà qui complique la tâche mais fais-moi confiance, je trouverai.

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