Chapitre 2 : Le réveil étrange
(Arthur)
J’ouvris les yeux sur le plafond de la chambre, traversé de poutres métalliques. Il était faiblement éclairé par une lumière naturelle qui filtrait à travers les baies vitrées du loft. Un silence complet et inhabituel me saisit.
Machinalement, mon bras se tendit vers le verre d'eau sur la table de chevet. Dès l’instant où mes doigts l'effleurèrent, une sensation intense remonta le long de mon bras. Je perçus la micro-texture du verre sur mon épiderme, les stries invisibles laissées par le moule, la variation d'épaisseur entre la paroi et le bord. Je mesurais le poids exact de l'eau à l'intérieur, la tension de surface, la fragilité de la matière. Et surtout, je sentis le point précis où le verre céderait si je le serrais un peu plus.
Je retirai mes doigts précipitamment en m’enfonçant dans le matelas. Le verre était intact. Mais pendant deux secondes, j'avais tenu entre les doigts quelque chose que je pouvais réduire en poudre d’une simple pression.
Je me relevai, laissant glisser le drap. Une deuxième salve m’envahit. Le drap était aussi léger qu’une feuille de soie, je sentais chaque fibre essayer de s’accrocher. J’aurais pu les compter. Je me sentais bien plus lourd, bien plus dense. Cette saloperie est encore active.
Je levai la main devant moi. Elle avait l'air normale. Ma main, mes doigts. La même paume avec les mêmes lignes. Je fermai le poing lentement pour le tester. La sensation fut immédiate, étrangère. Je sentais le frottement de chaque tendon sur l'os, les phalanges frottaient les unes contre les autres comme du granit. Mon poing fermé était l'équivalent d'une masse de chantier. Pas vu de l'extérieur mais de l'intérieur.
Je rouvris la main, lentement. Je posai ma paume à plat sur ma cuisse. Le plancher de la chambre gémit sous mon pied quand je me levai. Pas un simple grincement. Le son d'une fibre écrasée sous une presse hydraulique. Je me figeai, les yeux baissés vers mes pieds nus sur le bois. Je n'avais pas forcé, je m'étais juste posé. Je fermai les yeux, formulant malgré moi une prière pour mettre fin à ces hallucinations.
Qu’est-ce qu’on a fait ?
*****
(Léo)
Le premier son qui me vint fut une agression. Pas le bourdonnement habituel du vieux frigo, on aurait plutôt dit un Boeing qui décollait. J’ouvris les yeux dans mon sursaut, plaquant les mains sur les oreilles. Je n’en étais pourtant pas à ma première gueule de bois.
La lumière du salon filtrait à travers les stores. Des particules de poussière étaient en suspension dans les rais lumineux. Une mouche volait parmi elles. Je voyais chaque battement d’aile, d’une lenteur alarmante.
Le temps redémarra, d’un coup, à m’en retourner l’estomac.
Vomir, j’avais envie de vomir. Je voulus me lever pour rejoindre les toilettes. Mes muscles réagirent instantanément. J’étais debout en un bond. Mon corps réagissait vite. Trop vite. Je fixai la porte de l’autre côté de la pièce. Mes jambes répondirent aussitôt. Je sentis l’air résister contre ma peau comme une formule 1 en soufflerie. J’avais traversé la chambre en une demi-seconde. Ma vision devenait floue, mon souffle se faisait court. Je fermai les yeux pour me calmer.
Le bruit frigo, mais pas seulement. Le crachotement d’une voiture dans la rue, le grincement d’un volet à l’étage supérieur, une conversation à l’entrée de l’immeuble. Tous les sons saturèrent en un sifflement qui me pétait le crâne. Mon cœur tapait contre mes côtes, chaque battement douloureux, trop rapide. Je crus qu’il allait exploser.
Et tout s’arrêta.
Je rouvris les yeux, le circuit hydraulique de notre bon vieux frigo geignait comme il l’avait toujours fait. Je tendis l’oreille. Rien d’autre ne venait.
Putain, Lambert, c’était quoi ?
Art’ était déjà debout, un café à la main face à la ville. Il avait une gueule de déterré.
— Ça va, Art’ ? T’as une sale gueule.
Il ne répondit pas immédiatement. Je ne savais pas s’il était stone ou à moitié endormi.
— P’tain, Art’, je sors d’un de ces trips !
Il finit par se retourner pour me dévisager. J’avais l’impression d’être sondé.
— La même. Juste quelques secondes. Dieu merci. C’était quoi, Léo ? Tu fais chier ! “Un booster”, tu parles !
— Mais Lambert ! Je l’ai vu de mes propres yeux ! Un cacheton et la transformation. La seconde d’avant c’était un zombie, celle d’après il était chaud pour un marathon !
— J’m’en fous, Léo... Plus jamais ça. Promets-le-moi !
Je le regardai, ne sachant quoi répondre sur l’instant. Il se tenait là devant moi, tenant précieusement sa tasse comme si elle pouvait se briser. Il avait les traits durs d’un père qui faisait la morale à son fils.
Une énergie électrique traversa mon échine. Une voix dans ma tête s’alluma. Ne le jure pas. On est des dieux. Dis-lui qu'on recommence.
Il soutenait mon regard. Ses mains se mirent à trembler et pour la première fois de ma vie, je vis une peur d'enfant au fond de ce regard d'adulte. Si je disais la vérité, je le perdais. Je déglutis pour ravaler le poison, renfoncer la bête au fond de ma gorge.
— Promis, Art’. C’est fini.
Il relâcha sa respiration et ses épaules s’affaissèrent avant de se retourner péniblement. Il porta la tasse à ses lèvres. Dans ma gorge, les mots avaient un goût de cendre.

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