Le croque-mitaine
Le tournevis se glissa dans la fente. À l’aide de quelques mouvements secs à des endroits précis, Stéphane Dufour força le verrou. Par ce geste, plus qu’une porte, il venait de briser trente-neuf ans de bonne conduite et une croyance sincère en la justice. À l’instar d’un vulgaire cambrioleur, formé par de simples tutoriels YouTube, il foulait le parquet d’un appartement dans lequel il n’était pas invité, et par là même, le domaine du condamnable.
La honte transperça Stéphane comme un vent froid jusqu’à lui faire trembler les doigts. Presque pétrifié, il attendit sur le pas de la porte. Il se revoyait enfant, attendant la venue de sa mère prête à le réprimander après qu’il eut fait une bêtise. Mais rien ne répondit au bruit, bien trop fort à son goût, qu’il avait produit.
Après une longue inspiration, il recouvra son calme, retrouva ses motivations et se saisit du courage qu’il lui restait pour entrer dans cet appartement terriblement sombre. Face à cette éventualité, il avait prévu une lampe de poche et, face à un potentiel danger, un pistolet Beretta prêté par un ami, ancien militaire. Par réflexe, il palpa le manche de l’arme dissimulée dans sa ceinture, derrière sa chemise. C’était rassurant.
Le trait de lumière blanche entaillait les ténèbres, qui se refermaient sitôt la lampe pivotée. Par sécurité, Stéphane poussa légèrement la porte d’entrée sur ses talons jusqu’à la refermer. Il hésita à s’annoncer ; de toute façon, il ne laisserait pas le temps à ce salaud de s’exprimer. Il l’abattrait comme on s’occupe d’une bête moribonde. Finalement, il préféra rester silencieux. L’homme n’avait pas répondu lorsque Stéphane avait toqué à la porte. Il ne se trouvait donc certainement pas chez lui. Cela laissait du temps pour explorer l’endroit et choisir un poste idéal pour attendre sa proie.
Il aurait pu l’attendre dans la rue, ou dans le couloir, mais, au fond de lui, Stéphane espérait encore découvrir une preuve irréfutable de sa culpabilité. Hector Chateaubois était un violeur. Un monstre qui kidnappait des enfants, les séquestrait et les torturait avant de relâcher des corps sans vie dans la nature. La presse faisait de lui un tueur en série : le croque-mitaine. Une créature infâme qui n’aurait jamais dû naître. Pourtant, la police n’était jamais parvenue à obtenir des preuves suffisantes pour convaincre le juge. Tout l’accablait. Mais tout n’était que soupçons en réalité. Et les soupçons ne sont qu’un château de sable sur lequel il suffit de souffler pour l’effondrer.
Sept enfants — trois filles et quatre garçons — avaient subi la haine et l’appétit de cet ogre. La septième victime était la fille de Stéphane. Sa précieuse Élodie… Sur le chemin du retour de l’école… Elle avait disparu. À tout jamais.
La colère envahit le père, qui accéléra son inspection des lieux. Il balaya du regard un salon d’envergure étrange. L’endroit paraissait à la fois resserré et spacieux. La vérité résidait dans le fait que cette pièce ne jouissait que de peu de mobilier. Les meubles, la télévision, le canapé, la table… tout était disposé pour simuler l’ordinaire. D’aucuns auraient pu s’y tromper, mais Stéphane connaissait la nature profonde et abjecte de cet homme qui n’avait rien d’ordinaire. D’ailleurs, vivait-il véritablement ici ?
Une fois le salon vérifié, l’investigateur improvisé passa d’une pièce à l’autre, établissant un constat similaire à chaque fois. Il se voyait confronté au masque mensonger que portait le meurtrier au quotidien. Un mirage de normalité. Et de froideur. Stéphane sentit à plusieurs reprises des frissons lui parcourir l’échine. Ses mains tremblotaient malgré sa détermination. Il s’attendait presque à voir surgir de l’ombre ce monstrueux meurtrier. Un prédateur sans âme et affamé.
Ce ne fut cependant pas le cas.
Au terme de son enquête, Stéphane pénétra dans l’ultime pièce de l’appartement : la chambre d’Hector Chateaubois. Un volet entrouvert laissait entrer les lumières de la ville. Strasbourg ne dormait pas encore totalement. Des phares de voitures, passant irrégulièrement dans la rue, tapissaient fugacement les murs d’une lueur jaune. Malgré tout, la torche de Stéphane se révéla encore une alliée de taille face à la noirceur.
Désormais, il en était certain : le propriétaire ne se trouvait pas à son domicile. Stéphane réfléchit longuement. L’attendrait-il ici, dans sa propre chambre ? L’abattrait-il dans son sommeil ? Le frapperait-il ? Lui donnerait-il un aperçu de l’enfer dans lequel il sombrerait après sa mort ? Le garderait-il en vie quelques jours pour lui faire éprouver et endurer ce que ce monstre ignominieux avait fait subir aux enfants ? Oui, peut-être le torturerait-il. Mais… en était-il seulement capable ? Inutile de se poser la question dans l’immédiat.
De toute façon, personne ne l’attendait. Son patron lui avait accordé des jours de congé à la suite de la décision consternante prise par le juge et… Olivia ne résidait plus chez eux depuis bien longtemps. Stéphane se réjouissait à la fois qu’elle n’ait pas eu à supporter ces horreurs et espérait qu’elle vivait dans un monde meilleur, où de telles choses ne pouvaient plus arriver. L’homme avait perdu sa femme en couche. Et s’il était parvenu à faire son deuil en se rattachant à sa fille, comme une ancre de navire retenue par une chaine trop proche des profondeurs, il ne pouvait désormais plus s’appuyer sur rien. Le fruit de son union avec Olivia n’était plus et le bateau prenait l’eau. Bientôt, il se perdrait dans les abysses de l’âme humaine.
Il tuerait. Pas par justice, mais par vengeance. Pas pour toutes les victimes, mais uniquement pour sa chère Élodie.
Stéphane se prépara comme un chasseur. Il essaya différentes cachettes, mais la lumière de l’extérieur dévoilait régulièrement son abri. Il opta finalement pour la solution la plus simple : il se dissimulerait sous le lit. Comme un cauchemar d’enfant, il sortirait de sa cache obscure pour anéantir le propriétaire de l’appartement. Oui, il allait l’anéantir, l’annihiler, le réduire à moins qu’un animal, moins que rien.
Il préféra ne pas trop fouiller, pour ne pas déranger l’organisation du lieu et risquer d’éveiller les soupçons d’Hector Chateaubois. Mieux valait qu’il ne doute de rien, qu’il s’endorme comme chaque soir, calme et détendu, dans son lit bien confortable. La surprise et la détresse ne s’en révéleraient que plus grandes et jouissives. Stéphane tiqua en songeant à ce dernier mot. Prenait-il vraiment du plaisir à planifier cette mise à mort ? Ou cherchait-il à s’en convaincre ?
Rah ! Décidément, le cerveau humain est fait pour s’agiter à des moments inopportuns. S’astreignant à recouvrer un flegme relatif, Stéphane s’accroupit puis se glissa sous le sommier. Peu élevé, le lit permettait tout juste au père en deuil de passer, malgré le renflement de son ventre de quarantenaire bien nourri. Alors qu’il gigotait pour mieux se déplacer, il se heurta à un objet solide et anguleux.
Quel imbécile ! Il n’avait pas pris le temps de jeter un œil avec sa lampe. En se tortillant comme un poisson hors de l’eau, il parvint à projeter un rai lumineux sur l’objet en question. Il s’agissait d’une sorte de valise sombre. Intrigué, de façon presque malsaine, il se décida à sortir cette malle de sous le lit pour l’examiner. Il s’exécuta, oubliant qu’il était censé tendre un piège à une proie.
La grosse boîte mesurait un mètre de long sur cinquante centimètres de large, et sa hauteur ne dépassait pas celle du tibia de Stéphane. Que renfermait cet étrange coffre ? Brutalement obnubilé par cet objet pourtant banal, l’homme caressa la surface de la malle. Si d’apparence la matière ressemblait à du cuir, il n’en était certainement rien en réalité. À la fois râpeuse et d’une rugosité étrange, la texture se révélait pourtant agréable et presque… excitante.
D’un geste assuré, il déverrouilla les deux loquets. Sitôt ouverte, la grande boîte dégagea une odeur forte et repoussante. Stéphane eut un réflexe de recul tout en se couvrant le nez et la bouche du revers de sa main. Une première inspiration. Une deuxième inspiration. Les relents s’étaient évaporés. N’en demeuraient que des effluves de… miel ? de sucre ? de désir…
Stéphane se pencha au-dessus de la malle pour découvrir un unique livre. Un soupçon de déception s’empara de l’homme, qui croyait avec une espérance vaine être tombé sur une preuve de la culpabilité du tueur en série. Mais peut-être est-ce son journal intime ? songea le père. Recueille-t-il ici ses méfaits ? Sans attendre, Stéphane se saisit du livre. Une sensation de force et d’envie le submergea. Une envie de quoi ? Il ne sut le préciser. Mais l’envie le parcourait de tout son long, arpentait ses membres et cheminait au travers de ses organes. Il poussa un gémissement incontrôlé.
Il faillit lâcher le livre mais la couverture semblait agrafée dans sa chair. L’ouvrage avait lui aussi une envie : celle de rester entre les doigts du nouveau venu. Qu’es-tu en train de t’imaginer, pauvre fou ? Stéphane n’avait jamais été enclin à se raconter de telles fabulations. Le deuil l’affaiblissait, le rendait sensible à un tel imaginaire.
Une teinte noire parsemée de scintillements occupait la première de couverture. L’homme visualisa un firmament étoilé. L’impression se montra éphémère mais très tangible. Un liseré doré encadrait le fond uniforme. Stéphane ne perçut pas immédiatement le titre puisque ce dernier n’était pas mis en avant par une couleur différente. Des lettres s’enfonçaient dans le cuir noir. De sa lumière, l’homme révéla des mots.
Va’Karlll
iht nyomet
En cherchant à les prononcer, Stéphane sentit des picotements sur sa langue et dans ses joues. Tel un avertissement, ou un reproche, ces syllabes lui entaillaient l’intérieur de la bouche. Cet aperçu suffit pour l’en convaincre : il n’articulerait plus l’enchainement de telles lettres. Cependant, trop curieux pour arrêter son investigation ici, l’homme entama la lecture.
À l’intérieur du livre, les mots de la première de couverture revenaient. Étaient-ce là le titre et le nom de son auteur ? Ou n’était-ce que le nom de l’ouvrage ? Stéphane éluda la question en tournant la feuille.
De nouveau, l’homme fit face à l’inconnu. Les symboles figuraient des lettres issues d’un alphabet latin, quand d’autres s’inspiraient d’un alphabet cyrillique, grec ou même arabe. Toutefois, l’assemblage incohérent de ces derniers offraient un tableau illisible. Rapidement, au fil des pages, les écritures laissèrent place à des croquis. Si la langue écrite érige des barrières entre les peuples, celle du dessin bâtit des ponts entre eux. Et, grand Dieu, Stéphane aurait préféré qu’il en fût autrement.
Les traits noirs, crayonnés comme sur croquis, engendraient des hommes, des femmes et des enfants. Mais ce qu’ils faisaient sur ces dessins n’avait rien de saint. Les ébauches se succédaient et mettaient en scène ces personnes en train d’effectuer des actes sexuels ignobles. Il n’y avait rien de normal là-dedans. Les images, obscènes et terribles, pliaient les membres humains dans des sens impossibles. La concupiscence s’entremêlait à la douleur pour ne faire qu’un. Le sort des hommes et des femmes dégoûta le lecteur, et celui des enfants, garçons comme filles, lui fit perdre pied un long moment. Pourtant, comme absorbé par ces images malsaines, il ne pouvait en décrocher son regard. Cela l’attirait presque.
Son esprit sembla le quitter, le fuir comme de l’eau d’une gourde percée. Pourquoi ? s’entendit-il dire. Qui pouvait concevoir une telle horreur ? Des abominations si violentes pour le regard humain ne provenaient assurément pas d’un esprit ordinaire. Stéphane ne sut aller plus loin, il n’aurait d’ailleurs pas pu décrire précisément ce à quoi il venait d’assister. Progressivement, une idée germa en lui. Ces coups de crayon ne venaient pas d’une main humaine. Ces positions détestables n’étaient pas nées dans un cerveau humain.
Ces actes obscènes et lascifs ne pouvaient être imaginés que par une entité venue d’ailleurs, une entité ne considérant pas les hommes comme des êtres vivants, mais comme des choses privées de toute sensibilité.
Les images se heurtèrent dans sa boîte crânienne comme si des clous cherchaient à la percer pour s’en échapper. La douleur dépassa l’entendement et sa vision s’obscurcit. Stéphane se vit presque sombrer, mais sa volonté l’aida à surpasser sa peine. La torture sembla s’éterniser jusqu’à ce que, contre toute attente, toute souffrance cesse.
Tandis que Stéphane reprenait son souffle, un phénomène inexplicable se déroulait sous ses yeux. Les lettres des pages se transformaient, se déplaçaient et se regroupaient pour constituer un texte intelligible. Les inscriptions s’étaient traduites d’elles-mêmes pour s’adapter à leur lecteur. De la… sorcellerie ?
À cet instant, Stéphane sut que jamais il n’aurait dû s’adonner à cette lecture. Jamais il n’aurait dû fléchir et se laisser emporter par ces mots venus d’un autre monde. Mais l’homme peut se montrer faible devant l’impérieuse curiosité qui l’anime.
Alors, il lut.
Les illustrations relevaient de l’horreur, les écrits de l’impensable. Chaque position se voyait expliquée par des mots inadaptés et dédiée à un dieu. Était-ce réellement le bon terme ? Va’Karlll évoquait un cauchemar. Un cauchemar vivant et assoiffé de douleur, de supplice et de plaisir.
Cette entité vivait dans une ville antédiluvienne, aux proportions pharaoniques. La Cité-Cime. La Cité sans rêve. Nyr’Ktalek. Plus il lisait, plus Stéphane se sentait absorbé par les lignes griffonnées. La pièce autour de lui changeait. La tapisserie, le mobilier, le lit, la moquette, tout se flétrissait et se modifiait. Bientôt, l’homme se trouva dans cette cité de l’ailleurs. Il observa des murs d’or gigantesques et un ciel d’un bleu grisâtre. Des escaliers interminables s’enchevêtraient et des bâtiments aux formes étranges s’érigeaient en enfilades. La grandeur du lieu abasourdit Stéphane qui fut pris de vertiges.
Dans un instant de lucidité, l’homme referma l’ouvrage. Un soudain soulagement l’emplit, comme s’il venait de se délester d’un poids trop important pour lui. La police n’avait-elle pas trouvé ce livre ? Comment était-elle passée à côté d’une si grosse malle ?
Alors qu’il baissait les yeux vers le coffre où reposait le livre maudit, Stéphane fut pris d’un vertige nauséeux. La réalité sembla se distordre autour de la malle, comme si l’objet aspirait la lumière de la pièce.
Le fond en cuir noir n’existait plus. Il s’était dissous pour laisser place à une ouverture béante, un gouffre insondable qui défiait les lois de la physique et de l’architecture. Ce n’était pas un simple double-fond, ni une trappe dissimulée dans le plancher : c’était une blessure ouverte dans la trame même du monde. Une échelle en métal rouillé, aux barreaux tordus comme des ossements, plongeait dans cette obscurité abyssale.
Stéphane recula, le souffle coupé. Il braqua sa lampe, espérant révéler la supercherie, le mécanisme ingénieux qui créait cette illusion d’optique. Mais le faisceau lumineux ne rencontra aucun obstacle ; il fut avalé par les ténèbres souterraines, ne révélant que les premiers mètres d’une roche suintante.
— C’est impossible... souffla-t-il, la voix tremblante.
Il tendit la main, hésitant. Ses doigts ne rencontrèrent pas le fond de la valise, mais un courant d’air. Un souffle glacial, chargé d’odeurs de terreau, de moisissure et d’un parfum douceâtre, écœurant, remonta des profondeurs pour lui caresser le visage. Ce n’était pas un simple courant d’air ; c’était une respiration. Lente. Ancienne.
La terreur lui hurlait de fuir, de refermer ce couvercle sur l’enfer et de courir jusqu’à l’épuisement. Pourtant, une force insidieuse lui clouait les pieds au sol. Une fascination morbide. Ce gouffre ne l’effrayait pas seulement ; il l’appelait. Il résonnait avec le vide immense que la perte d’Élodie avait creusé dans sa propre poitrine.
La vérité est en bas, murmura une petite voix dans sa tête. Pas la justice. La vérité.
Il n’y avait plus de logique, plus de "je suis allé trop loin pour renoncer". Il n’y avait que cette attraction magnétique, semblable à l’envie de sauter qui saisit parfois l’homme au bord d’une falaise.
Sans vraiment décider de ses mouvements, agissant comme un automate dont on aurait remonté la clé, Stéphane enjamba le rebord de la malle. Il posa un pied sur le premier barreau. Le métal, froid et gluant, sembla se resserrer sur sa semelle comme une mâchoire. Il ne descendait pas. Il se laissait avaler.
Lorsque ses pieds touchèrent la roche irrégulière de la grotte, Stéphane dressa la tête pour regarder d’où il venait. La noirceur de la chambre ne s’en révéla que plus intense, et les rares flash lumineux provenant de la rue à l’extérieur n’atteignaient qu’à peine le champ de vision de l’homme.
Mal à l’aise dans cet endroit sombre et exigu, Stéphane projeta le rayon de sa torche sur les murs du passage rocheux. Une couche d’humidité couvrait le plafond et des gouttes d’eau en tombaient de temps en temps. Un vent léger mais affreusement froid soufflait depuis l’intérieur du tunnel. Stéphane percevait son sifflement strident. Le courant d’air semblait venir de loin ; il emportait toutefois avec lui une odeur fétide.
Hésitant, l’homme piétina. Chaque bruit résonnait comme dans une pièce vide et arrachait un frisson à l’intrus. D’abord frileux à l’idée d’approcher la matière visqueuse qui luisait sur les murs, il finit par la frôler de la main pour s’orienter. En effet, depuis le milieu de l’étrange tunnel, ses sens se voyaient chamboulés, comme si tout son être était pris dans d’incessantes vagues crachées par l’océan.
Son errance s’éternisa et, bientôt confronté à des embranchements multiples, il se perdit. Si l’idée de pouvoir opérer un demi-tour le rassura durant une partie de son trajet, il l’occulta rapidement face à l’immensité de ces méandres souterrains. La désorientation céda la place à la perte d’espoir. Et comme on se rattache à l’éclat lumineux du soleil lorsque l’océan nous engloutit dans ses roulis, Stéphane se rattachait à la volonté de découvrir ce qui se terrait ici-bas.
Finalement, son pied glissa sur un petit monticule de cailloux et son corps chuta le long d’une pente pleine d’aspérités. L’homme s’écrasa en contrebas, le dos et les bras couverts d’estafilades lancinantes. Dans un réflexe bienvenu, il avait protégé sa tête lorsque celle-ci avait heurté le sol.
Quelque peu assommé malgré tout, les paupières closes, il demeura en position fœtale, ses mains couvrant les côtés de son crâne. En dépit du choc, il percevait dans le lointain des bruits distordus. Lorsque ses yeux s’ouvrirent, Stéphane baignait dans une lueur nouvelle. Il crut d’abord que sa torche dysfonctionnait mais il la trouva fracassée, en plusieurs morceaux, à quelques pas de lui. La lumière venait d’ailleurs. De l’extérieur.
« Où suis-je ? » chuchota-t-il. D’énormes barreaux noirs verrouillaient l’accès à l’alcôve dans laquelle il avait atterri. La lumière rougeâtre qui tombait dans la pièce provenait de derrière ces petites colonnes de métal. Après avoir vérifié que son pistolet n’avait pas connu le même sort que sa lampe, Stéphane se dirigea vers les barreaux. Ciselées par des artistes déments, ces colonnes arboraient de terribles dessins que l’homme préféra ne pas observer trop longtemps. Il entraperçut seulement des figures d’enfants et des créatures immondes qui les manipulaient.
L’alcôve, qui, après observation, s’apparentait davantage à la cellule d’une prison infernale, donnait sur un gouffre sans fond. Dans les ténèbres, semblables à des étoiles dans un firmament, des torches aux flammes rouges surplombaient d’autres cages. Suspendues à de grosses chaines parcourues de piquants, des geôles se balançaient lentement. La noirceur se poursuivait infiniment vers les hauteurs du titanesque puits.
Les bruits indistincts qu’il avait perçus en tombant s’éclaircissaient à présent : des hurlements, des cris, des pleurs. Tous humains. Tant de souffrance. Tant d’effroi. Tant de tristesse.
Tel un impérieux appel, ces gémissements insupportables envoutèrent Stéphane qui, l’espace d’un instant, faillit passer entre les barreaux pour les rejoindre dans l’abysse. Un vertige le rappela à la réalité et, dans un sursaut de raison, il recula pour se laisser tomber sur le dos. Son cœur battait la chamade et de la sueur perlait sur son front. Progressivement, il se calma. « Où suis-je ? » se répéta-t-il.
L’effroyable chœur engendré par les prisonniers donnait vie à l’endroit. Comme si l’abîme vivait, songea Stéphane. Le courant d’air pestilentiel provenait des étages supérieurs, craché par les poumons cyclopéens d’une bête invisible. Un souffle qui complétait cette impression de progresser dans les organes d’une chose immense et vivante.
Stéphane se redressa et chercha une issue à la cellule. En effet, d’ici, il lui était impensable d’atteindre le trou dans le plafond. En sautant, il pouvait toucher la fissure mais ses mains n’étaient pas assez entrainées pour s’accrocher efficacement au rebord.
Toutefois, l’homme découvrit une petite faille en bas d’un mur de l’alcôve. En hauteur, elle n’atteignait pas sa cuisse et, en largeur, il lui était quasiment impossible d’y glisser ses épaules. En se tortillant, il parvint tout de même à y entrer son buste. La pénombre continuait encore au loin et la longueur de cette galerie demeurait inconnue. L’identité de l’animal ou de l’homme l’ayant creusé l’était également. « Je n’ai pas le choix, de toute façon », fit Stéphane après une longue hésitation.
Rampant comme un serpent aveugle, il se faufila avec difficulté dans le trou. La roche humide le râpait, le griffait, lui arrachait de petits morceaux de peau et de vêtement. Sa reptation endolorit ses muscles si bien qu’il fit plusieurs pauses. Mal à l’aise, il commença à suffoquer et à transpirer abondement. Lorsque la sensation d’oppression se fit presque insoutenable, ses mains frôlèrent enfin le bout du tunnel.
Encouragé par un regain de force, il s’extirpa vivement de la grotte étouffante. Allongé, il le resta quelques instants pour reprendre son souffle et ses esprits. « Quelle horrible expérience ! » s’avoua-t-il. Une seconde, il pensa au chemin du retour mais l’occulta bien vite.
Stéphane avait abouti dans une nouvelle pièce complétement close. Ici, pas de barreau ni de souffle glaçant, mais des torches fixées sur des supports muraux. Au fond, couvrant une paroi comme une abjecte tapisserie, des photos d’enfants se superposaient. Stéphane n’eut aucun mal à reconnaitre les pauvres victimes d’Hector Chateaubois. Ce monstre les avait photographiées dans des positions indécentes. Leur corps nu recouvert de marques et de blessures était tordu, adoptant des positions inimaginables. Repérer sa fille ne lui demanda que quelques secondes. Élodie aussi avait été photographiée… Élodie aussi avait subi ces horreurs…
Incapable d’en endurer davantage, Stéphane détourna le regard. Des tremblements le parcouraient et des larmes lui embrumaient la vue. Il sanglota un moment, s’excusant silencieusement auprès d’Olivia, avant de reprendre lentement un semblant de sang-froid. Ce tueur d’enfant devait se terrer ici, à n’en point douter. Stéphane sortit son pistolet et arma le chien.
Il reprit son inspection, prêt à tirer à tout moment. Sous les photographies macabres, Stéphane découvrit des tas de petits vêtements, des jouets d’enfant et, plus dérangeant, des dents, des touffes de cheveux ainsi que de longs morceaux de peau. « Des souvenirs », murmura l’homme. Des trophées, pensa-t-il ensuite.
Désormais, la terreur s’était mutée en colère. Cet animal subirait son courroux. S’éloignant du tableau des horreurs, il passa sous une arche taillée dans la roche sombre et entra dans une nouvelle salle. Moins éclairée que la pièce adjacente, cette dernière regroupait nombre d’instruments étranges. Stéphane ne s’y connaissait pas le moins du monde en torture, mais ces machines et ces objets lui évoquaient la douleur et le supplice.
Il ne s’attarda cependant pas longtemps sur ces étrangetés puisqu’un autre spectacle des plus déroutants s’offrait à lui. Au milieu de la pièce, trônait une pyramide de métal dont la pointe s’enfonçait de quelques centimètres dans le ventre d’un homme nu. Suspendu à l’image d’une carcasse dans une boucherie, des hameçons épais comme des doigts étaient plantés dans son dos, ses bras et ses jambes. Un bandeau de cuir enserrait sa tête et couvrait ses yeux.
Était-il mort ? Prudemment, Stéphane se déplaça vers lui. De son index, il appuya sur les côtes de l’autre homme. La réaction fut immédiate. Le prisonnier sembla se réveiller d’un affreux cauchemar. Il sursauta et se mit à gémir comme un enfant apeuré. Il n’est pas apeuré. Il est terrorisé.
« Pardonnez-moi, articula-t-il en sanglotant. Pardonnez-moi… Libérez-moi, je vous en supplie. »
Stéphane ne répliqua pas immédiatement. À qui cet homme pensait-il s’adresser ?
« Qui êtes-vous ? » préféra-t-il demander.
L’homme ravala la morve qui lui coulait du nez et redressa la tête qu’il tenait jusque-là baissée.
« Vous n’êtes pas… lui, fit-il sur un ton interrogatif. Libérez-moi, je vous en prie. Avant qu’il revienne.
— Qui ? s’enquit Stéphane, circonspect.
— Celui qui me retient captif ici. Celui qui désirait ces enfants. Celui qui m’a fait faire tout cela.
Il conclut sa réponse en prononçant un mot inintelligible. Un nom. Mais un nom que les oreilles de Stéphane ne saisirent pas. Un enchainement de syllabes toutes plus affreuses les unes que les autres. Dubitatif, le père demanda au prisonnier de se répéter. Et la réponse se révéla tout aussi irritante. L’homme réitéra et, à chaque prononciation nouvelle, Stéphane sentait son crâne s’écraser comme sous l’impact de deux marteaux. Sonné, il effectua quelques pas en arrière, comme battant en retraite face à un adversaire trop puissant.
La voix du captif résonna dans sa boîte crânienne. Celui qui m’a fait faire tout cela. Stéphane ôta le bandeau qui ceignait le visage de l’autre homme et découvrit la vérité : le kidnappeur et tueur d’enfant se trouvait là, devant lui. L’autre sembla à peine le reconnaitre, ses yeux rougis gigotant dans toutes les directions. « Libérez-moi, le supplia-t-il. » Mais Stéphane n’en avait aucunement envie.
L’espace d’un instant la pitié se disputa à la haine, mais la seconde triompha promptement. Stéphane posa le canon de son calibre sur la tempe d’Hector Chateaubois, prêt à mettre un terme à cette horrible histoire. Sa main ne se montrait cependant pas ferme : prendre la vie d’un homme ne se révélait pas si aisé. Mais Chateaubois n’était pas un homme. Il s’agissait d’une bête infâme, se repaissant de chair d’enfant, se délectant des douleurs d’âmes innocentes.
Un bruit se fit entendre. Ce dernier provenait de la pièce jouxtant celle dans laquelle se trouvaient les deux hommes ; le chemin par lequel Stéphane était arrivé. L’inquiétude d’Hector Chateaubois se transforma en peur alarmée puis une terreur pure. « Il est là, souffla-t-il. »
Stéphane replia le chien de son pistolet et bondit prestement dans un coin épargné par la lumière des torches. Camouflé dans la noirceur, il patienta.
Une abomination pénétra dans la salle. Haute d’au moins trois mètres, la chose se mouvait avec une lenteur saccadée, dévoilant un corps d’une maigreur cadavérique. Sa peau, d’une blancheur laiteuse et translucide, semblait suinter une humidité permanente. Sous l’épiderme fin, Stéphane distinguait le battement noir d’organes qui n’avaient rien d’humain.
Le visage de la créature était un paysage de désolation : pas de nez, pas de bouche, seulement une unique cavité orbitale, large et profonde, creusée au milieu du crâne. Un trou noir qui semblait fixer le monde malgré l’absence d’œil.
Mais le plus terrifiant ne résidait pas dans sa taille, ni dans son faciès incomplet.
De son abdomen distendu, au niveau de ce qui aurait dû être un nombril, jaillissait une excroissance obscène. Un tube de chair viciée, épais comme un bras et long de plusieurs mètres, qui s’agitait avec une volonté propre. Tel un tentacule aveugle ou un cordon ombilical monstrueux, l’appendice fouillait l’air, reniflant la peur. Son extrémité s’ouvrait et se fermait spasmodiquement, révélant une couronne de crocs humides et cliquetants.
La chose émettait un bruit de gorge mouillé, un gargouillis rythmique qui rappelait horriblement le vagissement grave d’un nourrisson malade. Ce croque-mitaine ne respirait pas seulement la violence ; il incarnait la faim pure, une perversion de la nature qui cherchait à retourner à la chair.
Le prisonnier hurla à s’en décrocher la mâchoire. Le monstre tourna son orbite vide vers Hector. Lentement, le cordon prédateur se redressa tel un cobra, pointant sa gueule vorace vers l’homme attaché. Sans ménagement, la créature s’approcha et l’appendice s’élança.
Ce qui suivit, Stéphane ne put le supporter.
Il détourna le regard puis, empoignant le peu de courage qui demeurait en lui, s’élança vers la sortie. Dans sa maladresse, il percuta un objet métallique qui trainait au sol. Le vacarme provoqué alerta le monstre qui émit un hurlement féroce.
Stéphane eut tout juste le temps d’atteindre la galerie que le prédateur l’avait rattrapé. Se jetant à plat ventre, l’homme sentit une poigne solide se refermer sur sa cheville. Tout en hurlant de désespoir, Stéphane saisit son pistolet et appuya sur la détente à trois reprises. Tel le tonnerre, le canon vociféra et sa rage se répercuta sur les murs du lieu impie. Du sang jaillit de la bête et les balles l’obligèrent à reculer.
Profitant de ce répit, Stéphane se glissa dans le tunnel étroit. Qu’espérait-il en effectuant le chemin inverse ? Rien ne l’attendait de l’autre côté, si ce n’était le vide et une échappatoire trop haute pour être atteinte. Mais mieux valait fuir que rester à proximité de ce mangeur d’enfant. Car, oui, plus qu’une intuition, il en était désormais sûr : ce monstre était à l’origine des disparitions de filles et de garçons. De nouveau, sa peau se râpa sur la roche mais l’homme ne ressentait plus rien sinon la peur d’être attrapé. Le souffle court, il parvint à ressortir de l’autre côté. Alors, il se prépara à utiliser ses trois dernières munitions. Peut-être pourrait-il l’abattre ? D’ailleurs, la bête se montrait bien silencieuse depuis ses premiers tirs. L’avait-il tuée ?
Comme en réponse à ses questions intérieures, un rugissement se fit entendre depuis le puits sans fond. Stéphane tourna la tête et comprit que son poursuivant n’avait pas emprunté le même itinéraire. La chose escaladait la paroi pour le rejoindre dans l’alcôve. Dans ta tombe.
L’homme se ressaisit et braqua l’arme devant lui. Entre deux barreaux, le faciès creux du croque-mitaine se dessina. Et toujours ce vagissement abominable… Passerait-il dans l’interstice ? Ou était-il trop épais pour s’y insérer ? Stéphane préféra ne pas attendre d’avoir la réponse et enclencha le mécanisme de son révolver. La première balle ricocha contre le métal d’un barreau. La seconde s’évanouit dans le vide qui s’étendait derrière l’être infernal. Mais la troisième tentative fit mouche. La balle transperça le trou détestable qui s’ouvrait et se refermait au bout de l’appendice immonde.
De longues secondes s’ensuivirent, durant lesquelles Stéphane s’interrogea sur l’efficacité de son arme, alors qu’il retenait son souffle. Finalement, les doigts sales et noirs de la créature relâchèrent leur prise et son corps sombra. Abasourdi, l’homme s’avança pour contempler sa chute mais, déjà, les ténèbres l’avaient engloutie.
Alors, un souffle atroce remonta des abysses et secoua les geôles suspendues. Certaines torches rouges s’éteignirent et Stéphane crut discerner des yeux jaunes et immenses dans les profondeurs. L’odeur qui l’atteignit le troubla tellement qu’elle le désorienta. Sa vision s’embruma, et il perdit pied. Sa prise sur les barreaux se ramollit, sa volonté de rester debout s’affaiblit et…
Le vide l’appela. Les abîmes l’accueillirent. Mais la mort n’en voulut point.
Alors que Stéphane Dufour tombait, les mots du livre étrange se répétèrent dans sa boîte crânienne. Et il les comprit.
Va’Karlll. iht nyomet. Le cauchemar. Le buveur d’enfants.
Dans la chambre d’un appartement situé à Strasbourg, une trappe vers l’ailleurs se referma, comme mue par une volonté propre. Des jours passèrent ; Stéphane Dufour et Hector Chateaubois furent portés disparus. Jamais les recherches de la police n’aboutirent. Aussi, beaucoup de rumeurs concernant leur destin naquirent. Toutes loin de la vérité. Toutes loin d’évoquer ce puits sans fond sombrant dans des profondeurs insondables et donnant sur des hauteurs inconnues. Toutes loin d’aborder l’horrible transformation d’un père endeuillé en esclave affamé agissant pour le compte d’une entité sans nom ; loin d’envisager le nombre de victimes qu’il accumulait depuis qu’il avait été renvoyé sur terre.

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