Le bijou

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Rien ne me disposait à utiliser une canne. L’âge sans doute et cette répugnance à m’encombrer d’objets inutiles affranchissaient mes mains d’outils parasites. Oublieux, sujet à l’étourderie, ces articles finissaient immanquablement dans les mains d’un autre ou bien aux objets trouvés. J’étais de ceux qui repartaient d’une soirée sans le livre qu’ils avaient emporté pour s’occuper l’esprit le temps du voyage. Cet abandon n’était motivé par aucun acte manqué gouverné par l’irrépressible besoin de venir rechercher le bouquin mais par l’ennui qu'il procurait.

C’est donc les mains libres, fermées dans mes poches crevées, indices de mon infortune, cheminant désoeuvré autour de l’étang, traînant des pieds, culbuté dans l’éboulis de mes pensées, que je fis la connaissance de ce fringant vieillard dont la beauté condamnait à l’approximation de l’âge.

Droit, les mains posées sur le pommeau d’une canne, fixant le paysage avec l’acuité de ces gens qui ont vécu, il était assis sur l’un de ces bancs dont les planches vieillottes, usées, fissurées, à la peinture écaillée par l’humidité et les chaleurs successives, contraignent le promeneur essoufflé à mesurer la solidité de la structure avant de s’asseoir.

Je ne l’avais jamais vu auparavant. Spontanément, pour partager, sans doute, une mémoire, friand de ces récits originaux dont les petits riens, enguirlandés de subjectivité, jalonnent l’Histoire, je m’assis à côté de lui.

Il tourna la tête vers moi. Je baissais instantanément les yeux. Je ne pus supporter la profondeur de son regard et l’abîme obscur que je perçus dans ses pupilles. Les miennes s’attardèrent sur sa canne.

Sa voix douce et chaude atténua le malaise.

— Elle est très ancienne, tu sais.

Il la manipulait avec un soin particulier. Il caressait de ces doigts fuselés par des ongles ciselés la boule de cristal facetté, plantée au sommet et serti d’une bague en or relevée de deux hippocampes en or.

— Elle est magnifique.

— Merci.

Il se leva. Je suivis.

— Je vous reverrai, dit-il en me tendant sa main.

Je la lui serrais. Elle vibra dans la mienne. Il sourit.

— À bientôt.

Je ne répondis rien. Il s’en alla avec la prestance naturelle de ces gens qui ont définitivement réglé leurs arriérés.

Les années passèrent et je finis par décrocher un diplôme national d’art. Deux années plus tard, je devins expert en libéral dès l’obtention d’un double Bachelor, art et joaillerie.

Un soir, on frappa à la porte. Je n’attendais personne. Je regardais par le judas. Au début, je ne voyais rien, puis comme si ma vue s’adaptait à l’étroitesse de l’œil de bœuf, j’aperçus une boule de cristal flanquée de ses deux hippocampes. C’était le vieil homme de l’étang. J’ouvris la porte un peu trop franchement. Le vieil homme sourit.

— Entrez.

— Merci.

Il inspecta rapidement les lieux.

— Ce n’est pas très grand mais c’est très agréable.

Il me regarda et sourit.

— Bravo pour tes diplômes.

— Merci.

Il s’assit sur le canapé.

— Vous voulez boire quelque chose ?

— Oui, volontiers.

— Un martini gin ?

— Parfait.

Je lui tendis le verre.

— Je vous remercie pour l’aide financière que vous m’avez accordé.

— Ne t’inquiète pas de ça.

— Il faudra bien que je vous rembourse.

— Pas nécessairement.

Je le regardais surpris.

— C’est ce qu’on avait conv...

— Je vais te donner l’adresse d’un tailleur inconnu mais très compétent.

Il me tendit une carte de visite.

— Vas-y de ma part.

Devant ma perplexité, il ajouta.

— Il suffit que tu lui donnes la carte.

Au seuil de la porte, il se retourna et me tendit la main. Je lui remis un chèque qu’il refusa.

— À bientôt.

Il disparut dans l’escalier. Je refermais la porte. La sobriété de la carte de visite me surprit. Juste le nom de la boutique et l’adresse sur un fond crème. Je m’attendais à quelque chose de plus sophistiqué.

Dès le début de l’après midi, je courus chez le tailleur. C’était une petite boutique au fond d’une cour. Elle ne payait pas de mine. J’entrai. Un carillon à vent tintinnabula. Un vieillard appuyé sur une canne semblait assoupi.

— Bonjour, que puis-je faire pour vous ?

Je m’approchai et lui tendis la carte.

Il me dévisagea et sourit. Il sortit un complet veston.

— Essayez-le.

Il m’indiqua la pièce d’essayage. Je revins transformé.

— Parfait.

— Je vous dois combien ?

— Je verrai avec votre bienfaiteur, ne vous inquiétez de rien.

Je m’en allai.

— Votre canne, n’oubliez pas votre canne.

Je me retournai.

— Je n’ai pas…

Il me tendit une canne identique à celle de mon vieux compagnon. Je me regardai dans une psyché. L’ensemble révélait chez moi une assurance nouvelle, une stature.

Le vieillard sourit face à cette métamorphose.

— Au revoir, monsieur, dit-il, une fierté dans les yeux.

Je sortis. Au seuil de la lourde porte de l’immeuble, je pris une grande inspiration. J’allais me confronter au réel. Allait-on se moquer de moi ? J’écartais cet état d’esprit empreint de fragilité. Plein d’un courage renouvelé, je frappai le sol de ma canne. J’aperçus sur le sol un objet brillant. Je le ramassai. Entre mes doigts, un bijou scintillait. Je faillis m’évanouir. C’était de l’or à 24 carats, de l’or pur à 999/00, le poinçon orné d’un hippocampe l’attestait. Le diamant serti sur la bague élevait son prix à plus de 20000 euros. Je retournai sur mes pas pour le présenter au vieil homme mais la boutique était fermée. J’enfilais le bijou sur l’annulaire droit. Il s’adapta parfaitement à mon doigt. C’est dans ces circonstances que je foulais le trottoir riche d’une nouvelle envergure.

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