À toi, mon arrière-grand-père
Coucou papy,
Ça commence à faire longtemps que tu es parti.
Parfois, je pense encore à toi et à ton crâne chauve si brillant. J’étais persuadée, quand j’étais petite, que j’aurais pu y voir mon reflet. Ça me faisait sourire. Et aujourd’hui encore, ça me fait sourire… et un peu pleurer.
Tu nous manques.
Tu nous manques à tous.
J’espère quand même que tu as pu nous observer le jour de ton enterrement.
Même si, avec les cousins, nous étions tous les quatre effondrés devant ta tombe — ça, j’espère que tu ne l’as pas vu.
Mais tu sais, juste à côté du cimetière, il y avait un parc pour enfants.
On avait quoi… entre huit et quatorze ans ?
Et par je ne sais quel pouvoir, on a réussi à oublier la mort autour de nous.
L’espace d’un instant, on a retrouvé notre innocence.
On a ri.
On a joué.
On s’est amusés.
Et quand on repense à ce jour, nos rires reviennent.
Et je sais que tu en aurais été heureux.
Je sais que tu aurais été là, assis sur un banc, à sourire en nous regardant.
Tu nous aurais pris dans tes bras à la moindre larme.
Et on sait que ça ne sera plus jamais le cas.
Depuis ton départ, la vie continue, comme elle peut.
Nous, tes arrière-petits-enfants, on grandit. On travaille.
Certains sont partis loin, d’autres passent encore près de ton appartement.
Les choses changent, mais pas tant que ça non plus.
Tes petits-fils, eux, sont toujours à peu près au même point.
Ce qui a le plus changé, ce sont les relations.
Tu sais bien comment ta fille nous a toujours traités…
Tu étais le seul à nous aimer sincèrement, sans conditions, sans calcul.
Ton départ a été brutal. On n’était pas prêts. Personne ne l’était.
Tu étais le pilier de cette famille.
Le seul vraiment raisonnable.
Le seul vraiment juste.
Et depuis que tu n’es plus là, tout s’est effondré doucement.
Tes enfants ont fini par briser le lien que nous avions avec mamie.
Depuis une semaine, elle est en EHPAD, et nous ne voulons plus la voir.
Je suis désolée, papy. Je sais que ça te briserait le cœur.
Mais elle a brisé le nôtre.
Depuis ton départ, les morts se sont enchaînés.
Dans notre seconde famille — celle que toi seul respectais vraiment — les maladies s’accumulent, les épreuves aussi.
Notre dernier arrière-grand-père est parti il y a quelques mois.
Et comme toujours, l’héritage rend les gens fous.
On dit souvent qu’on espère que tu ne vois pas ce qu’il se passe ici-bas.
Tu serais trop déçu.
De ta fille.
De ton fils aussi.
Mais surtout de ta femme.
Avec Emma, on a toujours essayé de trouver du temps pour voir mamie.
Même quand ça nous compliquait la vie.
Même quand ça demandait des détours.
Juste pour quelques minutes avec elle.
Et pourtant, elle nous traite comme des déchets.
Seule ta dernière arrière-petite-fille compte à ses yeux.
Toi, jamais tu n’aurais fait ça.
Jamais tu n’aurais fait de différence.
Jamais tu ne nous aurais fait sentir de trop.
Ne te méprends pas, papy.
On est heureux qu’elle aime la petite. Elle n’a pas eu la chance de te connaître comme nous.
Mais ça fait mal d’entendre qu’il n’y a qu’elle dans sa vie.
Ça fait mal d’être sans cesse comparés.
À nos cousins.
À nos parents.
À ceux qui auraient “mieux réussi”.
Et maintenant, elle m’ignore.
Sans raison.
Je ne lui ai jamais rien fait. Je ne lui ai jamais rien dit.
Tu sais ce qu’on se répète tout le temps, aujourd’hui ?
“Si papy était là, ça ne se passerait pas comme ça.”
Et c’est vrai.
Si tu étais là, tu aurais remis les choses à leur place.
Tu nous aurais protégés.
Tu nous aurais rappelé qu’on vaut quelque chose.
Qu’on mérite d’être aimés.
Notre famille est un peu partie avec toi.
Aujourd’hui, on se voit surtout par obligation.
Les seules relations presque intactes sont celles entre cousins.
On s’aime toujours très fort, tous les quatre.
Et évidemment, avec Emma, on est toujours très proches de papa et maman.
Notre famille s’est quand même un peu agrandie.
Emma a un copain depuis quelques années.
Tu l’aurais adoré.
Il est mécanicien, comme toi.
Ta Clio chérie est chez ton fils maintenant.
Il roule toujours avec.
J’en ai encore l’odeur dans le nez.
Et tes casquettes étaient encore accrochées dans le couloir la semaine dernière.
Juste en face de la porte d’entrée.
On dirait qu’elles t’attendent.
Tu te souviens du banc où tu t’asseyais avec mamie ?
Il va être détruit.
Ça fait bizarre.
J’ai l’impression que tout change.
Et que c’est encore une partie de toi qui disparaît.
Les arbres autour ont été abattus.
Tu ne reconnaîtrais sûrement pas la ville dans laquelle tu as vécu plus de cinquante ans.
Tu nous manques, papy.
Tu méritais de nous voir devenir adultes.
Tu méritais de voir ce qu’on est devenus.
On pense à toi.
Avec tout mon amour.

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