Chapitre 4 : Dans le désert

10 minutes de lecture

Deux jours ont passé depuis notre escapade à la mer Morte. Après une matinée commencée tôt, les archéologues, ayant un certain nombre de nouveaux objets à examiner, décident de le faire au cours de l’après-midi à leur domicile, et donc après avoir tour enregistré sur la clef USB et l’avoir transmise à Lisa, je prends la décision de partir faire un tour seule en voiture un peu plus loin du campement, où je souhaiter distinguer de plus près des montagnes dont le relief et la couleur de loin m’ont interpellée. J’ai déjà pu conduire un de ses véhicules à mon arrivée, et par conséquent cela ne me gêne pas.

Le trajet s’effectue tranquillement, si ce n’est que je peux très vite me rendre compte que j’ai mal évalué les distances, et au moment où j’arrive au lieu qui m’intéresse, il est beaucoup plus tard que je ne l’avais prévu. Alors je ne tarde pas à faire ce que j’ai envisagé.

Je sors mon appareil de ma vieille sacoche en jean, et je commence les prises de vues, avec une grande part en mode panoramique. Au bout d’une demi-heure, je suis assez satisfaite de moi : ces rochers sous la lumière solaire qui leur confère une couleur vraiment particulière, cela va avoir un rendu superbe.

Je retourne à la voiture après avoir déposé à l’arrière ma besace contenant mon appareil photo, puis je tourne la clef. Et là, le bruit que fait le moteur provoque un moment de panique en moi. Je recommence après un instant d’indécision.

Toujours rien.

Je réitère mon geste, en pestant cette fois. Mais rien ne se produit.

Je ne peux me retenir de taper sur le volant pour exprimer ma colère surtout envers mon inconséquence. Je prends ensuite mon portable dans mon sac, mais bien sûr ! Il ne capte pas.

Comme nous nous trouvons au mitan des rochers, la chaleur est étouffante et machinalement je remets en place le foulard que j’ai enroulé autour de ma tête pour me protéger du soleil. Quand j’étais en mouvement, à prendre mes photos, je ne m’en rendais pas compte, mais là, plongée dans l’incertitude, je la ressens, sans compter que, même s’il est difficile de me l’avouer, la panique n’arrange pas les choses. Ma gourde est quasiment vide, l’eau est tiède, je décide donc d’attendre d’avoir vraiment soif pour boire. Je regrette de ne pas avoir mieux repéré les lieux, de m’être fiée à ma vue plutôt qu’à une carte. Honnêtement, pour moi tout se ressemble. Seule, je ne peux que me rendre compte avec déplaisir de ma situation. J’espère que l’on se rendra compte rapidement que je ne suis plus là.

Mais seulement quand ?

Je n’ai rien dit, je suis partie en catimini, après avoir quand même envoyé un texto à Lisa pour qu’elle ne s’inquiète pas trop, afin d’effectuer ces prises de vues et de bénéficier de la lumière et de la solitude sur un coup de tête, voulant mettre à profit cette après-midi de récréation pour un peu avancer dans mes projets personnels, après ces journées intensives. J’ai oublié un seul fait : que je ne me trouve pas dans mon petit coin de campagne, où au moins dans un périmètre d’un kilomètre il y a des maisons ou des chemins, des routes que je peux emprunter en toute quiétude, sachant où aller et surtout comment revenir chez moi.

Je me trouve dans un coin de Jordanie où, bien que les paysages soient enchanteurs, cela reste un lieu dangereux pour une Française comme moi. Ma raison avait laissé cela de côté. Moi et mon enthousiasme ! Décidément, j’aurais dû réfléchir davantage !

Dans l’immédiat, il faut que je trouve une solution pour déjà avoir moins chaud. Toutefois, ici, cela me paraît compliqué. Il n’y a que des dunes, de belles dunes certes, et des rochers, mais sinon c’est vide. Je n’y vois nul lieu où me réfugier. Donc je décide de m’asseoir du côté de la voiture où le soleil ne frappe pas. Je n’ai pas d’autre solution, en plus d’attendre.

Au bout d’un moment, il me semble attendre un bruit. Je me lève, et en me tournant, je vois un nuage s’élever au loin.

Après avoir ôté mes lunettes de soleil, je place une main devant mes yeux pour pouvoir mieux distinguer ce dont il s’agit.

Mon cœur bat la chamade. C’est un cavalier, un cavalier qui porte le costume local, celui des habitants de ce désert. Et il se dirige vers moi au grand galop.

Je vacille entre soulagement et crainte. Après tout, comme je ne parviens pas à voir de qui il s’agit, j’espère qu’il a de bonnes attentions à mon égard.

Finalement, il arrive près de moi, et lorsque j’entends sa voix, je me sens aussitôt rassurée :

— Je vous trouve enfin ! Vous avez fait un long chemin, mais par chance je connais cet endroit comme ma poche. Votre cousine, ne vous voyant pas au campement, lorsqu’elle est passée chercher des documents, s’est inquiétée.

Jabir descend de sa monture, et apercevoir son sourire en coin me rassérène, alors qu’il détache un pan de son burnous.

En revanche, je me sens penaude lorsque je lui dis :

— La voiture ne veut plus rouler. Je ne sais pas ce qu’il se passe. Et puis mon portable ne capte pas. Alors je commençais à me demander ce que je devais faire !

Il descend avec souplesse de sa monture, et se dirige vers moi :

— Ici, à cause des montagnes, les portables ne sont pas sûrs. Et puis, pour la voiture, c’est sans doute un problème causé par la chaleur, cela arrive souvent avec elle. De plus, une de roue est ensablée.

Il me désigne la roue arrière gauche, me faisant un peu rager, car je me demande si en voulant insister trop tout à l’heure pour faire démarrer la voiture, je ne suis pas responsable de ce nouveau problème.

— Vous allez la réparer ?

— Il vaut mieux la laisser tranquille, la fraîcheur de la nuit sera bénéfique pour le moteur. Je vérifierai demain matin et je dégagerai la roue avec la pelle pliante qui se trouve dans le coffre. Pour le moment, je vais installer un campement, dit-il en se dirigeant vers la voiture.

— Quoi ? Nous ne partons pas ?

— Non, il est trop tard, et même si je connais bien le coin, ce serait trop dangereux. Alors, nous allons passer la nuit ici. Bon, d’habitude c’est à la demande de touristes, mais j’ai l’expérience nécessaire pour organiser cela à l’improviste. Et de toute façon, il y a toujours ce qu’il faut dans mes véhicules. Il faut juste savoir où cela se trouve !

Il ouvre le coffre de la voiture, je le suis et le vois dévisser les plaques qui se trouvent de chaque côté. D’un côté, il extirpe deux toiles beiges et deux sacs de couchages, et de l’autre, un réchaud, un récipient, des couverts et deux boîtes de conserve. Je n’en reviens pas ! Il a raison, il prévoit beaucoup de choses.

— Je peux vous aider ?

— Vous pouvez trouver des pierres pour mettre en place et caler le réchaud, je m’occupe du reste.

En effet, il installe une des toiles à la verticale grâce à deux tiges pliables pour nous protéger du vent, puis une autre sur le sol, avec les sacs de couchage. Après, il place les pierres avec expérience, ensuite il allume un feu. Le réchaud est installé à côté et le récipient est déposé dessus. Il ouvre une des boîtes et met à chauffer les légumes.

Puis il se tourne vers moi :

— Ce sera un peu frugal, car ce ne sont que des légumes. J’ai également apporté des dattes et du pain dans une des sacoches, avec une gourde d’eau, ainsi que ce qu’il faut pour faire du thé. Cela conviendra ?

— Honnêtement, je ne vais pas me plaindre, je me suis mise dans cette situation toute seule. J’ai voulu prendre des photos, profiter de cette belle lumière, j’ai commis une erreur. En outre, j’ai mal évalué les distances. Alors, rouspéter sur un repas !

— Vous ne pouviez pas penser que la voiture poserait des soucis ! Enfin, vous avez pu au moins prendre vos photos ?

— Oui, encore heureux !

— Bien, alors ce n’est qu’un demi mal. Et puis vous allez avoir la chance de camper en plein désert ! Vous savez que normalement c’est une prestation que propose la société ? Alors, vous allez découvrir quelque chose de merveilleux ! Vous allez voir qu’ici le ciel est superbe, et cette nuit, il sera dégagé. On a l’impression que le ciel se mêle à l’horizon, au paysage tant il est pur.

Cet homme aime le désert, on le sent rien qu’à la façon dont il en parle et son enthousiasme est partagé.

— C’est une des choses que je voulais faire en venant ici, mais au campement, ce n’est pas toujours évident, et puis je suis fatiguée à chaque fin de journée !

— Bien, le soleil se couche, alors installons-nous confortablement, dégustons ce repas, et pour le reste laissons la nature faire !

Les légumes ne sont pas mauvais et le pain est du jour. Le thé est désaltérant et les dattes en dessert sont savoureuses, juste sucrées ce qu’il faut. J’ai la sensation de vivre un moment privilégié. Jabir a su transformer cette mésaventure en quelque chose d’extraordinaire, de rare. Son professionnalisme est parfait et il sait faire face avec rigueur et calme.

Au-dessus de nous, la voûte céleste offre son spectacle. Les étoiles apparaissent progressivement, tels des lumignons, et elles seules suffisent à éclairer la nuit, la lune n’étant pas pleine. Le feu qui crépite n’ajoute qu’un élément supplémentaire qui brise le silence de cette ambiance particulière.

Et je me sens bien, infiniment bien, en confiance.

Je suis consciente que je suis attirée par cet homme, mais en cet instant, il n’y a rien de tout cela. J’apprécie juste d’avoir sa présence rassurante auprès de moi. Il n’y a pas cette étrange atmosphère que je peux percevoir lors de ces instants que nous avons pu connaître précédemment.

À un moment, je me lève. Face à la splendeur de la lune, à son éclat, une idée m’est venue, et je vais tenter de rendre ce moment mémorable. Autant joindre l’utile à l’agréable malgré cette étrange situation. J’attrape dans mon sac à dos mon appareil, et je commence à régler l’objectif. Je sens le regard de Jabir peser sur moi, mais il ne dit rien.

Je prends des clichés, même si je ne sais pas si cela réussira. Mais ce croissant de lune cerné d’un halo opalescent qui semble comme accroché au-dessus du désert, j’espère l’avoir fixé sur la pellicule, en plus d’être dans ma mémoire.

Puis je reprends place à côté de lui, après avoir attrapé dans la voiture l’ample chemise que je fais suivre par habitude et que je passe à cause de la fraîcheur qui commence à prendre place, éloignant peu à peu la touffeur journalière.

— Vous pensez que cela va donner quelque chose ? s’enquiert-il, lorsque je me rassois à côté de lui.

— Honnêtement, je n’en ai aucune idée. Je verrai au développement. J’ai déjà pris des photos de nuit, mais cela demande un certain matériel que je n’ai pas. Je ne sais pas si mon objectif suffira. En tout cas, j’aurai essayé.

— La photo, c’est important pour vous ?

— C’est ma passion.

— À ce point !

— Vous savez, je suis juste venue ici en remplacement, mais sinon je fais des photographies de paysage. Je suis actuellement en train de préparer une exposition sur les paysages qui m’entourent, ceux de ma région : église au matin, ou quand le soleil éclaire leurs vieilles pierres, châteaux sous la brume, la pluie, fontaines ou sources perdues dans la végétation. Je fais beaucoup de marche, et ainsi je découvre des tas de choses.

— Une exposition ? interroge-t-il, alors qu’il me sert une nouvelle tasse de thé dont la chaleur me fait du bien lorsque j’en bois une gorgée.

Puis je continue :

— Oui. J’effectue aussi des illustrations pour des livres, j’anime des stages. Enfin, j’arrive à en vivre, c’est l’essentiel. Je commence à me faire un nom, même si j’utilise un pseudonyme. Mes paysages sont assez connus et j’expose déjà dans deux galeries. Alors, j’ai déjà de quoi vivre. Il m’arrive de faire des couvertures de livres pour des maisons d’édition, car je suis également capable de faire du graphisme sur ordinateur. Et je veux continuer ainsi : j’ai le désir de vivre de mon travail et de ma passion. Dorénavant, je possède même ma maison.

— C’est bien !

— Lors du décès de mon grand-père, il y a trois ans, j’ai touché une somme qui m’a permis d’acquérir une vieille ferme et sa dépendance, avec du terrain. Et je la retape peu à peu. À plus long terme, je désire faire deux gîtes dans la dépendance. Je vis dans trois pièces rénovées en partie, où le plus gros des travaux a été effectué l’année dernière, parce qu’avant ce n’était pas trop habitable, il n’y avait que l’électricité et un robinet d’eau froide. L’été, cela peut aller, mais l’hiver, c’est plus compliqué ! Donc on a avancé tout le côté plomberie et électricité avant de s’occuper de la décoration intérieure. Par chance, la vieille cheminée marche encore très bien et j’ai pu y installer un poêle.

Il paraît surpris par ce que je lui apprends, et il s’exclame :

— Eh bien, vous êtes une véritable entrepreneuse !

— C’est un peu cela, mais à une échelle très basse. Je veux seulement arriver à vivre de ma passion.

Puis j’étouffe un bâillement :

— En tout cas, je pense que je vais vite m’endormir.

— Vous pouvez dormir en toute quiétude. Je vais veiller encore, enfin de surveiller le feu, sinon le froid tombera trop vite.

Je ne sais pourquoi, au fond de moi, je suis certaine que je peux lui faire confiance. Me retrouver seule avec lui ne me pose aucun problème.

Je fais un tas avec mon foulard et le pose sous ma tête. Puis je me faufile dans le sac de couchage. Je peux alors remarquer qu’il l’a disposé avec art, car le sable n’est pas aussi dur que je pensais. Mais de toute façon, je suis si fatiguée que je n’aurais aucun souci pour m’endormir.

Je m’assoupis, alors que le silence nous cerne, au bruit du crépitement du feu. Jabir ne fait aucun bruit.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Christelle Dumarchat ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0