Chapitre 6 : Émotions
Nous nous garons à proximité de la colonne du Pharaon, puis nous passons devant le monument du serpent, assez surprenant avec cette forme de cube surmontée d’un serpent enroulé. La chaleur est difficile à supporter, mais Jabir fait souvent des haltes où nous pouvons nous désaltérer et profiter du paysage. La montée est rude et les chemins chevriers sont ardus et escarpés, cependant j’apprécie cette longue excursion qui sera ma dernière dans ce pays.
Une fois en haut, il est trop tard pour visiter le mausolée, néanmoins ce n’est pas le plus important, car la blancheur de la pierre qui le constitue se détache sur le ciel de manière époustouflante, déjà que vue d’en bas elle était assez remarquable. Ce lieu est également un lieu de pèlerinage, biblique et, en cette fin de journée, c’est calme. J’ai face à moi un coucher de soleil enchanteur qui auréole les rochers d’une polychromie surprenante. Tant de gammes de couleurs réunies en un seul moment, je n’en reviens pas. Du plus haut sommet des montagnes que forme la cité nabatéenne, je mitraille ce magnifique panorama qui offre une vue à trois cent soixante degrés, veillant à faire les bons réglages pour que je puisse avoir le meilleur résultat attendu possible. Puis je finis par ranger mon appareil dans mon sac à dos, pour profiter simplement du paysage et contempler face à moi le Deir, le célèbre monastère de Pétra qui apparaît ridiculement petit à cette distance.
Je grave cette vue unique dans ma mémoire. Cela fait partie de ces instants qui ne se produisent qu’une seule fois dans une vie, et j’en profite pleinement.
Je sors de ma contemplation quand Jabir me prend la main, puis me fait lentement pivoter vers lui en m’attrapant par la taille. Je sentais depuis que nous étions partis une tension dans son corps qui gagnait peu à peu le mien. Et je comprends pourquoi.
Son intense regard noir plonge dans mes prunelles gris bleu, sa tête s’incline lentement vers la mienne. Et je me noie dans la profondeur de l’abysse où il m’emporte lorsque ses lèvres se posent sur les miennes. Elles sont d’une douceur exquise.
Peu à peu, la douceur fait place à la passion, et son étreinte se fait plus forte. Nos deux corps se touchent.
De mon côté, j’ai l’impression que le temps ne s’écoule plus, que le sablier a arrêté quelques instants de faire tomber les grains de sable. Je me sens bien, à ma place, et c’est tout ce qui compte. J’oublie tout autour de nous, j’oublie que je pars dans deux jours, j’oublie que tout va trop vite, j’oublie que je ne verrai sans doute plus jamais cet homme, que ce n’est qu’une histoire sans lendemain, qu’un coup de cœur. Enfin, je tente de m’en persuader, car c’est la première fois que je ressens cela, et honnêtement je savoure cette émotion.
Mais très vite, je me reprends, et je le repousse. Je croise son regard, ces prunelles noires étincellent, pourtant il n’insiste pas davantage. Au contraire, nous nous mettons en route et il me saisit doucement la main pour m’aider à descendre les rochers. Il y a aussi ce bras qui ceint ma taille que je n’écarte pas, parce que ce moment intense, je veux qu’il dure. Je veux continuer à percevoir sa chaleur autour de moi. Je me sens en sécurité, comme chaque fois qu’il est à proximité de moi. Au cours de notre descente, je me demande comment Jabir trouve son chemin, mais honnêtement face à ce paysage nocturne, je n’ai aucun regret d’être venue. Aucun regret par rapport à ce qu’il s’est produit là-haut non plus.
Néanmoins, quand nous approchons de la moitié du chemin, ses bras se détachent de ma taille, et cette chaleur me manque soudainement, même si je comprends pour quelle raison il fait cela. Cette volonté de discrétion me convient. Je n’ai pas envie que le regard des autres gâche ces instants. Je n’ai pas non plus envie de répondre à des questions.
Alors que nous sommes presque arrivés en bas, il m’attrape le bras et il me retourne contre lui, interrogative.
— Je crois qu’il va falloir parler de ce qu’il s’est passé là-haut, de ce qu’il se passe en général entre nous deux. En tout cas, j’espère ne pas t’avoir heurtée ? s’enquiert-il à voix basse.
Sur le moment, ce tutoiement me surprend, car il n’a pas pour habitude de l’utiliser, ou du moins je ne l’ai jamais entendu jusqu’à maintenant dans sa bouche, même avec ses collègues. Toutefois, je comprends que pour lui c’est sa façon d’exprimer les choses. Mais quoi, c’est autre chose !
Je secoue la tête au bout d’un poignée de secondes, alors que je recommence à marcher :
— Je ne sais pas…
— Demain, tu vas bien à l’hôtel ?
— Oui, et je passe également la journée dans la capitale où je compte visiter le musée archéologique avec Lisa, puis je pars après-demain.
Je l’entends alors murmurer :
— Déjà.
Mais comme cela a été énoncé dans un souffle, j’ai un doute. En outre, il se reprend très vite et déclare à voix basse :
— Il faudra que nous nous voyions demain, si possible. Je vais trouver une solution.
Étant donné que nous sommes parvenus au véhicule, je ne réponds pas, et d’ailleurs je ne sais que répliquer. Le soir est là, et je suis fatiguée. Par chance, la descente a duré moins longtemps que la montée, et Jabir, de la même façon qu’à l’allée, maîtrise parfaitement ce type de conduite en milieu escarpé.
Arrivée au campement, je lui chuchote un merci. Ne sachant que dire de plus, je me rends à la tente commune pour grappiller de quoi dîner. Là, je trouve de quoi me faire une salade et un reste de kenafeh, une pâtisserie feuilletée et trempée dans un sirop, à base de cheveux d’ange, de fromage et de pistaches que j’ai découvert le jour de mon arrivée et que j’affectionne. Je remplis une bouteille de thé à la menthe, puis j’apporte cela à ma tente, où après avoir fait une toilette rapide, je me restaure, pour enfin me coucher. Après cette rude montée, mes muscles ont besoin de repos.
Mais ce baiser, cette étreinte m’empêche de m’endormir rapidement. Je sens encore le velours de ses lèvres sur les miennes, la chaleur de ses mains dans mon dos. Dans ma tête résonne son ton de voix, doux, tendre et assuré. J’espère qu’il trouvera un moyen pour que nous nous voyions.

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