Chapitre 13 : Kalie

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Mon premier réflexe au réveil est de me jeter sur mon téléphone. Deux notifications brillent dans l'obscurité de la chambre.

Damon_MS : On vient d’apprendre le plan de Seth… En vrai, te prends pas la tête. Au pire on se verra dans un endroit plus privé.

S7th_ : Je vais voir ce que je peux te trouver. Je te tiens au courant.

L’idée de Damon est douce, rassurante. Un filet de sécurité tissé avec de bonnes intentions. Mais une petite voix aigre au fond de moi, une griffure dans ma gorge, refuse de s'en contenter. Pourquoi devrais-je encore me cacher ? Pourquoi je serais la seule à rester dans l'ombre pendant que les autres respirent la lumière ?

La journée s’étire, interminable. Entre deux dossiers au boulot et les discussions croisées avec mes colocs, mes yeux reviennent sans cesse vers l'écran éteint. Des vibrations fantômes me brûlent la cuisse, alors que mon téléphone soit posé devant. Je saute sur chaque notification, mais ce n'est jamais la pièce jointe tant espérée.

​C’est seulement le lendemain, alors que la lumière décline déjà, que le téléphone vibre enfin.

S7th_ : J’ai récupéré les photos du repérage et un plan simplifié staff. Rien d’officiel. Je peux pas plus, désolé. Dis-moi si ça t’aide.

Je télécharge le fichier. Ma mâchoire se décrispe. La scène, les coulisses, les accès techniques… pas clairement, pas proprement, mais suffisamment pour commencer à comprendre.

Je serre l'appareil contre mon cœur, les yeux clos, comme si je tenais la carte d'un trésor ou la clé de ma propre cellule. Un pas de plus vers notre rencontre.

Les heures qui suivent ne sont qu'une plongée obsessionnelle dans l’architecture de la salle. Pas un vrai plan. Plutôt un puzzle : des photos prises pendant le repérage, des schémas simplifiés, des captures floues. Je zoome, je compare, je relie.

Ben finit par s'installer à côté de moi, déposant deux tasses de café. Il ne dit rien, mais sa présence solide contre mon épaule apaise un peu mes tremblements.

​Le stylet survole la vitre, nerveux. Ma main s’emballe. J’entoure en vert ce qui ressemble à des issues de secours. Je condamne de croix rouges les couloirs étroits, ceux qu’on devine sur les photos, là où les murs semblent se rapprocher.

​— Tu as vu ce petit renfoncement ? En cas de cohue, ça peut être utile, remarque-t-il doucement.

Aussitôt, je souligne le renfoncement avec ferveur. Mes traits se font de plus en plus hachés. Je trace le chemin depuis le parking jusqu'à la loge, une ligne qui se met à zigzaguer au rythme de mon pouls.

Je vois la foule sur mon plan, cette masse de corps anonymes qui pourraient me broyer. Son bourdonnement résonne déjà dans mes oreilles.

Astrid passe régulièrement la tête par la porte, le regard lourd d'une vigilance silencieuse. Elle m'impose des pauses avant que je ne m'enfonce trop loin dans ma folie du contrôle.

Le document devient un chaos de couleurs. Ça ne veut plus rien dire. Juste des traits, des cercles, des flèches qui s’écrasent les unes sur les autres.

Un gros “ICI ON RESPIRE !!!” s’impose, accompagné de flèches éparses qui pointent vers ce qui pourrait être les bouches d'aération ou accès extérieurs. À chaque fois que mes yeux croisent ces mots, mes poumons se gonflent d’air malgré moi.

​Le concert n'est plus une date sur un calendrier, c'est une vague d'émotions qui s'apprête à déferler. Les messages de la bande agissent comme des rappels de la réalité.

JayzOFF : Le concert va être une tuerie ! Oublie pas les bouchons d’oreille. Conseil de pro ;)

Mes doigts restent suspendus au-dessus du clavier. Partagée entre une terreur brute et une excitation que je n’avais pas ressentie depuis des années.

À force de fixer l’écran, mes yeux me piquent. Les traits colorés se confondent, se superposent. Je ne sais plus si je cherche à comprendre ou à me rassurer. Je repose enfin la tablette. J’ai besoin de parler à quelqu’un. De sortir tout ça de ma tête.

Le soir même, je frappe deux petits coups à la porte d’Astrid. Elle me laisse entrer et nous nous installons sur son lit.

​— J’ai peur, je lâche dans un souffle. Je vais paniquer, c'est sûr.

​— On va y arriver, répond-elle avec cette certitude qui me manque tant. Tu l’as dit toi-même : tu veux essayer. Pas de regrets.

​— Je connais les trajets par cœur, mais la foule… C’est imprévisible.

​Elle fixe le plafond un instant, ses doigts tambourinant un rythme invisible sur ses genoux.

— Et si tu mettais ton casque avec de la musique à fond ? Je te tiens la main de la voiture à la loge, je te lâche pas. Comme pour le supermarché !

Elle marque une pause, observant mes mains qui torturent un fil lâche de sa couverture en polaire. D’un coup, elle se redresse et me regarde dans les yeux.

— On va définir un mot ! Si tu le dis, je cherche pas à comprendre et on rentre. Je sais pas moi. Concombre ? Voyage ?

Un sourire se dessine sur mes lèvres. Une liste de critères s’affiche immédiatement dans mon esprit alors que je cherche le mot parfait.

— Chameau ! m’écrié-je, le cœur bondissant dans ma poitrine. C'est bien chameau. Facile à dire, et en plus c'est pas un mot que je peux dire sans faire exprès.

Un rire un peu trop haut, un peu trop nerveux m’échappe.

— Ça m'étonnerait qu’ils montent sur scène à dos de chameau.

L’ambiance s’allège un instant. On dérive sur d'autres sujets, des potins de bureau, la couleur d'un futur vernis à ongles, des banalités qui agissent comme un baume.

Plus tard, seule dans mon lit, je parcours une dernière fois les lignes de couleur sur ma tablette. C’est devenu illisible. Un gribouillage paranoïaque dans mon propre langage.

Un dernier message fait vibrer le matelas juste au moment où je sentais mes paupières s'alourdir de fatigue.

​The-Riv : J'ai parié avec Jay que tu serais la plus stylée de la loge, demain. Je t’en supplie, ne me fais pas perdre mes 20 balles.

Je ferme les yeux sans répondre, le sourire encore là, alors que mon estomac se serre. Mes doigts échappent le téléphone qui s'enfonce dans le creux du matelas. Je ne suis sûre de rien, sinon d'une seule chose : demain, mes jambes devront me porter. Je vais mettre un pied devant l'autre jusqu’à cette loge. Le reste... le reste, c'est du bonus.

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