Chapitre 16 : Seth
Les acclamations vibrent encore dans ma cage thoracique. Mon corps bouillonne, porté par une adrénaline qui refuse de descendre alors que nous quittons la scène. D'habitude, je m'autorise un ultime plongeon dans la foule sous l'œil dépité de la sécurité, mais pas cette fois. Mon esprit a déjà déserté l'Arena. Il ne vise qu'un objectif : la retrouver.
Je n'ai jamais été aussi pressé de passer sous la douche et de rejoindre le meet and greet. C'est alors que Jayson passe un bras derrière ma nuque et agresse mes tympans :
— La vache ! T'étais déchainé ce soir. C'était un truc de ouf.
— Et ce discours... quel romantique ! Je ne savais pas que tu étais aussi fleur bleue, ironise Riven avec un rictus moqueur.
Un grognement m'échappe en attrapant la bouteille d'eau et la serviette qu'il me lance.
— N'empêche, plus j'y pense, plus je me dis qu'on aurait dû lui dire la vérité avant.
Damon, lui, ne saute pas partout. Son regard accroche le mien, lourd d'un doute qu'il traîne depuis les coulisses.
— Quel rabat-joie toi, le corrige Jayson en lui ébouriffant les cheveux. T'en connais beaucoup qui ne seraient pas heureuses avec surprise pareil ?
— Exactement, conclus-je avec une assurance presque insolente. Elle va adorer. Qui ne voudrait pas d'une chanson qui lui est dédiée devant vingt mille personnes ?
Leurs voix se perdent déjà derrière moi tandis que je rejoins les coulisses.
Le jet glacé de la douche ne suffit pas à calmer la transe dans laquelle je suis plongé. Chaque goutte d'eau semble marteler le rythme de cette chanson, celle que j'ai rajoutée à la setlist à la dernière minute et chantée avec toutes mes tripes. Comme si mon cœur avait pris le contrôle de la scène. C'était parfait.
Je n'avais que son visage en tête, ce sourire qui lui plissait légèrement le nez quand l'émotion débordait. Le reste du monde n'existait pas. Dans chaque clameur, je n'entendais qu'une célébration de sa personne.
Je crève de fierté. J'ai pris tout ce qu'elle représente pour moi et je l'ai projeté sur la plus grande scène de ma vie. Mon message est transmis, et de la plus belle des manières !
J'ai bien compris que rien ne garantissait sa venue, même en loge. Mais le simple fait d'imaginer son regard posé sur moi m'insufflait des frissons. Je voulais l'impressionner, lui montrer cette part de moi que je n'arrivais pas à lui dévoiler. L'Arena était bondée, mais je n'ai chanté que pour elle.
C'est ridicule, au fond. Ce n'est censé être qu'une fille rencontrée sur internet.
Un sourire de gamin s'étire sur mes lèvres alors que j'enfile ma tenue. J'ai refusé le débardeur banal que m'a proposé l'assistante. Pas question de finir en costard-cravate non plus, mais il me faut un haut qui claque. Quelque chose qui rappelle que je suis Seth, tout en restant son partenaire de jeu nocturne.
Je marche vers la salle, une main nerveuse dans mes cheveux encore humides. C'est comme si l'assurance qui m'habitait sur scène s'était évaporée à mesure que je redevenais un simple mortel.
L'image de ses yeux brillants s'impose déjà à moi, ces larmes de bonheur que je rêve de sécher moi-même Je me languis de surprendre ce petit tic de ses doigts tortillant l'ourlet de son sweat quand elle est concentrée. Ce détail qui me donne envie de poser ma main sur la sienne pour l'apaiser.
Je prends une grande inspiration avant de pousser la porte. Le tumulte m'assaille de plein fouet : les cris stridents, les rires, les téléphones braqués sur nous. D'ordinaire, ce bruit me galvanise. Ce soir, il m'agresse. Chaque cri de fan me fait l'effet d'un larsen.
Je souris mécaniquement, mais mon attention balaie la file d'attente avec une frénésie que je ne contrôle plus.
D'un coup, une silhouette de dos m'arrête net. Même silhouette, même posture légèrement voûtée. Elle s'agrippe à un mec qui lui murmure quelque chose à l'oreille. Mon cœur rate un battement.
Puis elle se tourne. Ce n'est pas elle. J'expire, mais le soulagement est de courte durée. Le doute revient aussitôt.
Les minutes passent sans que je les voie vraiment. Je signe des autographes, j'enchaîne les poses pour les selfies, mais je suis en pilotage automatique. Mes mains tremblent légèrement quand je rends un marqueur à une fan.
"Elle n'est pas là", chuchote une voix dans ma tête.
Je fouille du regard l'entrée des VIP, guettant le moindre mouvement. Rien. Aucune trace de ma petite gameuse.
Je sors mon téléphone : aucune notification. La conversation défile sous mes doigts, comme si son prénom allait clignoter par magie. Je m'accroche à l'idée qu'elle m'aurait prévenu si elle ne venait pas.
— Tu la vois ? m'interroge doucement Damon.
Je ne réponds pas tout de suite. Je garde le sourire, un peu trop crispé, fixant un point invisible au-dessus de la foule.
Ma tête remue négativement, mais je m'efforce de garder une façade confiante.
— Elle a sûrement eu un souci à l'entrée. La sécurité fait toujours chier avec les VIP.
C'est alors que je repère sa coloc. J'avais passé tellement de temps à guetter ses réseaux pour y débusquer un reflet de Kalie que je la reconnais instantanément. Elle se tient là, plantée au milieu du chaos, le regard fixe.
Ses traits sont sévères, presque hostiles, et détonnent au milieu de la foule. Je me dirige vers elle, l'estomac noué, espérant voir surgir Kalie de derrière son épaule. Je lui tends la main dans une tentative de politesse qui sonne faux :
— Salut. Astrid c'est ça ? Kalie n'est pas encore là ?
Astrid ignore ma main. Elle reste murée dans son silence avant de s'avancer vers moi, brisant le périmètre sacré des VIP. Son regard n'est pas celui d'une spectatrice en colère, mais celui d'un juge prononçant une sentence.
— Elle est en sécurité, loin de toi...
Son anglais approximatif donne à ses paroles une lourdeur tragique, comme si elle ne maîtrisait pas la violence des mots qu'elle emploie.
— En sécurité ? Comme si j'étais un danger. C'est absurde !
Ses paroles me laissent médusé. Moi, le danger ? Je suis celui qui veut la protéger, celui qui l'a réconforté quand elle n'allait pas bien l'autre jour...
Ses yeux ne lâchent pas les miens alors qu'elle lâche avec une froideur polaire :
— J'espère seulement qu'elle ne finira pas aux urgences à cause de vous. Heureusement, il est avec elle. Lui, il sait gérer.
Je fronce les sourcils, le cœur s'emballant.
— Qui ça ?
— Ben. Celui qui la ramasse quand vous, vous jouez aux rockstars.
Le prénom me percute : Ben, le coloc, le grand frère surprotecteur. Sans réfléchir, je lui demande de me suivre à l'écart. Je n'entends même plus la stupeur des gars ni les ordres de mon manager que j'envoie balader d'un geste agacé.
La porte claque. Je m'efforce de parler lentement malgré l'inquiétude qui monte.
— Pourquoi ? Qu'est ce qu'il s'est passé ? Elle s'est blessée ?
Un rire nerveux la parcourt, un rire sans joie qui me frappe comme une insulte.
— C'est vrai que je ne devrais pas en demander trop à un mec qui la fait venir dans un putain de concert...
Elle marque une pause cruelle, et chaque seconde de silence est une agonie.
— Tu as transformé ses traumatismes en spectacle. Tu les as chantés devant des milliers de personnes. Tu lui as menti pendant des mois. Tu pensais quoi ? Qu'elle allait te sauter au cou ?
Je reste sans voix. Je ne parviens pas à assimiler la violence de ses accusations. Rien n'est logique. Rien ne se passe comme prévu...
Pourtant, c'est exactement ce dont je rêvais : pouvoir enfin la serrer contre moi. Je voulais découvrir son parfum, son rire sans le filtre d'un micro. La vraie Kalie, pas celle à travers un écran.
Elle est fragile, oui... mais pas à ce point. Ses mots dépassent sa pensée.
— Elle est timide, mais...
— Elle ne t'a rien dit ? Ce n'est pas de la timidité, merde !
Astrid me coupe et pianote nerveusement sur un traducteur avant de me tendre l'écran. La lumière du téléphone me brûle la rétine. Le mot est là, écrit en toute lettre, froid, clinique, irrévocable.
AGORAPHOBIE.
Je le fixe jusqu'à ce que les lettres s'embrouillent. L'ampleur du mal que j'ai pu lui faire, sans le vouloir, m'échappe encore.
Je saisis mon portable, tente de la joindre. Rien. Chaque tonalité sonne comme un reproche. Je veux insister, mais Astrid me l'arrache des mains et raccroche.
— Arrête ! Tu en as assez fait.
Elle fouille dans son sac et me tend des papiers en se détournant déjà vers la sortie.
— Tiens. Je ne peux pas lui rendre, ça la tuerait, et j'ai pas le cran de les jeter... N'y vois surtout pas de la gentillesse ou un cadeau.
Elle sort, me laissant seul avec mon silence et ces feuilles qui tremblent entre mes mains.
Je serre les dents, le sang martelant furieusement mes tempes.
Pourquoi elle me l'a caché ?
Je ne pouvais pas savoir.
Elle aurait dû me le dire.
On ne cache pas un truc pareil !
Je bouillonne, prêt à froisser le papier dans un accès de rage, quand mes yeux s'attardent sur le premier portrait.
Je reconnais Jayson. Ses traits, croqués avec une tendresse infinie, tranchent avec son sourire habituel des photos de presse. Son regard y est un peu absent, capturant cet instant précis de fin de session studio où la fatigue se mêle à la plénitude. Même sa cicatrice à l'arcade a trouvé sa place sur le papier.
Ma colère vacille.
Je fais défiler les feuilles, les doigts tremblants sur le grain du papier. La fibre artistique de Kalie me saute aux yeux quand je tombe sur mon propre visage. Ce n'est pas juste du dessin, c'est de l'observation pure. Chaque coup de crayon est une preuve qu'elle nous a écoutés et déchiffrés pendant des heures derrière son écran.
Au final, elle me connaît mieux que moi-même, et pourtant, moi, je ne l'ai pas vue.
Le tambourinement du manager à la porte finit par m'arracher à ma stupeur. Je range les dessins avec une précaution infinie, comme si je craignais de briser ce qu'il reste d'elle.
En sortant, mon manager me fustige du regard. Il s'approche, son souffle court contre mon oreille, et me glisse :
— Seth, t'as intérêt à te reprendre. T'as pas le choix. Tu vas aller faire un grand sourire aux groupies qui ont payé dix fois le prix d'un billet normal... Tes problèmes c'est plus tard, ok?
Plus aucune trace d'Astrid quand je rejoins le groupe. Je sens le poids du regard des gars, chargé de questions auxquelles je ne peux pas répondre. Je me contente de nier d'un mouvement de tête, les paupières closes.
Le meet and greet reprend. Je rejoue la comédie, simulant l'enthousiasme avec une précision chirurgicale. Sourire, poser, signer. Le cycle est sans fin.
Les flashes des appareils me frappent comme des décharges. Les compliments, eux, me brûlent plus qu'ils ne me réconfortent. S'ils savaient... ils verraient le monstre que je suis devenu en me prenant pour un dieu.
Autour de moi, le groupe exulte encore. Ils savourent chaque seconde, portés par l'inertie du succès, sans voir qu'on a brisé Kalie en plein vol.
Aussitôt le dernier fan parti, je me rue dans ma loge. D'un revers de main, je balaye tout ce qui traîne sur la petite console. Bouteilles d'eau, maquillage et accessoires dérisoires s'écrasent au sol dans un fracas qui me soulage à peine.
Je dépose les quatre portraits avec une lenteur presque religieuse. Le papier est froid sous mes doigts, figé dans un instant qui n'existe déjà plus.
Mon attention dévie vers le miroir. Je scrute ce visage que je ne reconnais plus, ce type imbu de lui-même qui a fermé les yeux sur l'épreuve qu'elle essayait de surmonter. Chaque détail de mes propres traits m'écœure. Tout ça pour quoi ? Pour l'impressionner, lui en mettre plein la vue...
Je détourne les yeux, incapable de soutenir mon propre reflet.
Pendant que je jouais les héros, Ben la ramassait à la petite cuillère. Lui. Pas moi. Moi, je reste là, enfermé dans cette loge, incapable de la contacter ou courir la rejoindre.
Je réalise que je pleure seulement en voyant le papier s'assombrir sous l'effet de mes larmes. Je recule d'un pas, terrifié à l'idée d'abîmer ses œuvres avec mon chagrin.
Je me laisse tomber dans un fauteuil, le souffle court. La réalité me percute : pendant que je croyais la rendre heureuse, elle tremblait ailleurs, incapable de respirer.
Damon est le premier à franchir le seuil. Il s'arrête net, examinant le bordel étalé au sol. Lui qui avait eu des doutes, qui avait tenté de tempérer notre excitation, reste muet. Aucun reproche facile dans son regard, juste une peine immense qui me fait plus de mal qu'un sermon.
— Elle ne viendra pas, lâché-je d'une voix atone. Ce n'était pas de la timidité... c'était de l'agoraphobie. Et moi, je l'ai exposée à son pire cauchemar, sans consentement... Je n'ai aucune excuse...
L'aveu tombe comme une guillotine, glaçant l'atmosphère déjà pesante de la loge.
Jayson entre et presse mon épaule. Sa poigne est ferme, dépourvue de ses habituelles taquineries. C'est le geste d'un frère qui réalise, trop tard, qu'il a aidé à construire le mur qui vient de nous tomber dessus.
Riven s'approche de la console. Il joue nerveusement avec son briquet, le faisant tourner entre ses doigts avant de le ranger brusquement. Ses yeux dévorent les portraits. Il ramasse alors le sien et l'emporte, comme on décrocherait un tableau avant d'abandonner une maison en ruines.
Les autres lui emboîtent le pas, me laissant seul entre ces quatre murs.
Avachi sur le canapé, je laisse la journée tourner en boucle dans mon esprit. Je revois les centaines d'occasions ratées qui auraient pu éviter ce désastre.
Je sors mon téléphone, les doigts crispés au-dessus du clavier. D'ordinaire, les mots m'obéissent, ils sont ma force, mon armure. Mais ce soir, la page reste blanche. Devant l'ampleur du désastre, je ne sais plus comment lui parler.
Le courage me quitte, je n'ose pas lui écrire ce sms.
Ma respiration se dérègle, saccadée. Je m'arrête un instant, les yeux brûlants. Je ravale un sanglot, me redresse tant bien que mal, et déclenche le message vocal. Ma voix se brise sur la première syllabe.
— Je voulais pas te piéger. J'avais juste peur que si tu savais qui j'étais, tu me fuies. Je ne voulais pas détruire ce qu'on a construit.
Je renifle légèrement et me racle la gorge avant de reprendre :
— Et c'est exactement ce que j'ai provoqué... Je t'ai fait mal et je mérite que tu me détestes... Chaton.... Je suis désolé...
Je ne le réécoute pas, je l'envoie tel quel. Sans espoir qu'elle l'écoute ou qu'elle y réponde un jour. Je n'attends rien, ni pardon, ni réponse.
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!!!!! Important !!!!
Etant donné que je n’ai que très peu de retour sur cette platforme. Je ne vais publier la suite que sur Wattpad : https://www.wattpad.com/story/405121692

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