Pour l'amour d'une baby doll

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-- Je n’ai jamais pu assister à cette vente. J’étais cloué par la migraine, dans le lit rouillé de ma chambre d’hôtel. Un deux étoiles miteux, dans un faubourg quelconque. Je ne savais même pas si la bande faisait partie du stock. Lecouvreur était connu dans le milieu. Les chansons inédites d’Où sont les anges, ça vaut de l’or. Il n’aurait pas laissé passer ça. Mais il avait racheté ce tas de souvenirs juste avant de mourir. Il n’a pas eu le temps d’en vérifier le contenu.

-- Pourquoi avez-vous fait le voyage ?

-- J’espérais y trouver quelques objets intéressants, pour Le Globe. Et puis il y avait celle de la veille, où je comptais acquérir le polo de Karen. Il n’y avait qu’à rester un jour de plus à Biarritz.

-- Savez-vous d’où provenaient ces objets ?

-- C’est tout simple. Lorsqu’Isabelle Morizet achève Karen Cheryl, elle se débarrasse de tous ce qui rappelle sa carrière de chanteuse : disques d’or, costumes de scène, lettres de fans, etc. Ce fatras atterrit tout bêtement chez Emmaüs, et les bonshommes l’entassent dans un recoin de leur entrepôt, où ce trésor croupit dans l’oubli pendant plus de dix ans. Mais Lecouvreur, qui écrit un livre de souvenirs, et a une bonne mémoire, l’a racheté. Comment savait-il qu’il se trouvait là, plutôt qu’ailleurs, je l’ignore. Cela ne lui a pas profité : il a succombé à une crise cardiaque une semaine après. On savait que le type possédait des objets intéressants et ni Mortier, ni Girault, ni moi, n’allions laisser passer une pareille vente. Mais personne n’imaginait que la mythique bande en fît partie.

-- Rentré à Colombes, vous ne saviez donc toujours pas où elle se trouvait ?

-- Je fréquentais une certaine Constance, une folle…mais ça me permettait de hanter le milieu des fans de Karen, en espérant obtenir des informations… Quelques mois après cette vente, je tombe sur ce Mortier, un type qui tenait mal l’alcool, et qui se vante de posséder l’enregistrement. Je ne le crois pas trop, mais décide de creuser le bonhomme. Je lui laisse ma carte, et lui raconte tout ce que j’ai d’intéressant à lui montrer ici. Il semble prodigieusement intéressé, et notamment par les costumes de scènes.

-- C’est ainsi qu’a débuté votre relation ?

-- Il est venu ici des dizaines de fois. Il déblatérait sur Karen, ad nauseam. Il essayait de cacher son jeu, mais j’ai fini par comprendre qu’il voulait ce costume à tout prix. A force de le faire boire, j’ai compris qu’il faisait partie d’une espèce de secte… Je n’avais aucune chance de retrouver ce costume, mais je pouvais lui en proposer un ersatz, car je savais que Constance avait confectionné des copies de toutes les tenues de scène de Karen.

-- Corelli, c’était vous ?

-- Je ne voulais pas lui donner mon vrai nom. Elle était un peu toquée de moi. Mais je ne cherchais qu’à me servir d’elle. Car je ne voulais qu’une chose : la bande. Elle n’a jamais su mon adresse, j’avais un portable exprès pour elle, que j’ai jeté depuis.

-- Votre plan, c’était de proposer à Mortier un échange ? Le costume contre la bande ?

-- Avec un peu de chance, ça passerait. Au prix de quelques…pressions…je parvins à emprunter à Constance cette panoplie. Je ne voulais que ce simple troc, qui me permettait de mettre la main sur la seule chose que je désirais en ce monde : la bande. Avec ces chansons inédites que j’aurais eues pour moi tout seul, et le dernier solo de batterie de Karen, le plus mélodieux, le plus aérien parmi toutes ses prestations. Le projet était à mille lieues de germer, et cela ne se serait jamais produit sans la rencontre avec Mortier. Car sa dévotion à Karen était totale ; pour lui, révérer la Source de Vie n’était que déviance, idolâtrie, pour lui la Source de Vie c’était Karen, pas un vulgaire costume évocateur. Le costume, ce n’était que la parure religieuse de Karen, quand elle officiait en tant que dernière prêtresse du culte de Vénus, derrière la lucarne magique. Il voulait le costume comme une relique, comme un morceau de la vraie croix ou le suaire de Turin, comme une médiation pour accéder symboliquement à sa déesse ; il méprisait l’orthodoxie de la secte qui la tenait pour une simple messagère. Il m’a entretenu de longues heures sur sa théologie du nouvel âge cathodique. S’il n’avait pas été aussi introverti, Mortier aurait été une sorte de prophète, comme ces milliers de types qui tentaient leur coup, dans l’antiquité, et dont seule une poignée a réussi. Ou comme tous ces néo-puritains qui ont fondé leur église, leur petit fonds de commerce anabaptiste dans des localités perdues de l’Amérique profonde. Et c’est lui qui a semé en moi – en nous -- les germes du projet ; car à cette théologie il manquait l’essentiel : la rédemption par le sacrifice. Nous allons déguster un merveilleux champagne millésimé, après quoi je vous ferai visiter ma crypte.

Après avoir descendu une bouteille de Cristal Roederer 1986, nous descendîmes dans la fameuse crypte. On y accédait par une porte blindée, qui donnait sur la pièce où j’avais trouvé l’ordinateur et les munitions. Elle était circulaire, éclairée d’une étrange lumière ambrée, qui semblait provenir de nulle part. Des niches ornées de statues en ponctuaient la paroi. A première vue celles-ci ressemblaient à ces figures de saints en bois polychrome du dix-huitième siècle, mais on réalisait vite qu’il s’agissait de personnages populaires contemporains. Je pouvais reconnaître Mike Brant, Joëlle Mogensen, Joe Dassin et Claude François. J’eus plus de mal à reconnaître Dalida, tant elle ressemblait à ces madones que l’on promène sur les chars de la Semaine sainte, à Murcie, Naples ou ailleurs.

-- Les Anges sont ici, dit Robert. Promus au rang d’immortels par leurs destins tragiques, la grâce de leur art offre un refuge aux désespoirs de notre époque médiocre. Nous autres, engoncés dans la Stase, devons une reconnaissance éperdue à ces fleurs fauchées dans la pleine maturité de leur talent. Ils ont payé de leur personne, ils figureront dans les manuels d’histoire.

-- Et cette niche vide ?

-- Celle-là est la niche du dernier ange. Karen. Car Protée allait bientôt rejoindre notre Panthéon, une fois que Mortier et moi eussions accompli notre plan. Karen qui était en sommeil, en danger de disparition imminente, depuis que son double égoïste avait brutalement mis fin à son existence. L’icône redevenue petite bourgeoise du Landerneau médiatique – presque une attachée de presse – s’opposait sadiquement à toute réédition des prestations de la star, afin de continuer sa banale carrière d’intervieweuse. Tout comme les anciennes midinettes de province, les « beaufs » méprisés du Val d’Oise qui se souvenaient encore de tous les émois qu’elle leur avait donnés quand ils avaient onze ans, nous autres qui avions compris qu’elle était le dernier ange, le bouquet final qui préludait au retour indéfini à la Stase, à la léthargie culturelle, à ce monde de chiens crevés au fil de l’eau maussade et végétatifs, nous souffrions comme des damnés. Nous accumulions tout ce que nous trouvions sur Youtube, Facebook, le site de l’Ina ; nous collectionnions les vinyles, les coupures de presse, les interviews de la presse pipole, les romans-photo qu’elle avait fait dans les canards de télé, les posters dédicacés de Podium et OK. Nous rachetions à des mémères indifférentes leurs vieilles VHS de Ma voyante préférée, Les filles d’à côté, Hugo Délire. Il y avait même un type qui avait retrouvé la tête géante de Karen, faite pour un char du carnaval de Nice. Sans parler de cette Constance qui avait reproduit tous les costumes. Mais tout cela ne suffisait pas. Nous n’étions qu’un noyau dur d’illuminés, déconnectés du monde. Sa mémoire s’étiolait imperceptiblement. Ses vidéos culminaient à cinq cent mille vues, alors que le clip historique de J’ai encore rêvé d’elle tournait à un million par mois. Joëlle n’avait pourtant qu’un filet de voix, mais qu’on l’ait retrouvée morte à vingt-neuf ans, d’un mystérieux arrêt cardiaque – les Ardisson et autres raclures qui ne savent que salir prétendent que c’est d’une overdose, mais moi je sais que c’est faux, je sais que ça ne peut pas être, ce serait comme prétendre que la Passion du Christ, le martyre des apôtres, n’auraient été que des séances sado-maso qui auraient mal tourné – le scandale de ce jeune corps privé de vie, c’est uniquement grâce à cela que tous les mois un million de personnes écoutent encore J’ai encore rêvé d’elle, sans même y voir un sommet de l’art du contrepoint, alors qu’une transcription pour piano, à trois ou quatre voix, ferait de ce chef-d’œuvre l’égal des plus belles pièces du Clavier bien tempéré. Et puis il y avait ces conneries de droits d’auteur. Des comptes brutalement clôturés, alors qu’on aurait dû les inscrire au patrimoine mondial de l’Unesco pour leur minutieux travail de conservation. C’était comme si l’histoire bifurquait vers une mauvaise voie, comme si une injustice colossale était en train de se commettre, dans l’indifférence générale, avec la complicité de la principale intéressée. Ce n’était pas tolérable.

-- Comment avez-vous échafaudé votre plan ?

-- Lorsque j’ai proposé à Mortier la Source de Vie, ou plutôt son ersatz, il m’a dit que ça ne l’intéressait plus. Je croyais qu’il était bourré, alors je suis revenu à la charge quelques jours plus tard. Je m’en souviens encore, il était assis au bar, ses yeux brillaient, on aurait dit qu’il avait de la fièvre. Il m’expliqua que pour que Karen devienne immortelle, il fallait conclure sa carrière par un sacrifice. Le sacrifice d’Isabelle Morizet. Agamemnon sacrifia sa fille, il y a longtemps, pour que le vent souffle. Nous allions faire de même, pour que se lève à nouveau le vent de la joie. Le vent du peuple. Le vent de la France. Le vent d’un art authentiquement populaire, celui qu’appelaient de leurs vœux tous mes tartuffes de la Sorbonne, les premiers à vomir dessus dès qu’il pointait le bout de son nez… On faisait d’une pierre deux coups, éliminant celle qui s’opposait à sa résurrection, inscrivant la vedette au martyrologue contemporain. Voilà le plan de Mortier. J’ai failli appeler la police. Et je n’y croyais pas. C’était trop tard, il aurait fallu la faucher en pleine gloire, au plus tard en 1986, comme Dalida et les autres. Aujourd’hui, le public aurait accueilli la nouvelle dans une totale indifférence. Mais chaque fois que Mortier revenait ici, il remettait l’affaire sur le tapis – et moi je remettais au lendemain d’avertir les flics. Pour Mortier il en allait d’une sorte de pari pascalien, le coup valait d’être tenté même s’il n’avait qu’une chance sur dix mille de réussir ; c’était devenu un hérétique de la Source de Vie, il ne considérait plus le costume de Ma Vie n’appartient qu’à toi – porté aussi pour Aimée ou amoureuse, au temps où Ibach rognait sur les frais dans l’angoisse de ne jamais récupérer sa mise de fonds – que comme une vieille fripe, la Source n’avait été qu’une balise le long du cheminement au terme duquel il avait conclu qu’il n’avait été mis sur terre que pour accomplir cet acte unique.

-- Et ce plan, vous l’avez finalement adopté ?

-- Je ne pouvais m’empêcher de penser à ses modalités. Il y avait au moins deux choses qui clochaient. D’abord Mortier n’était qu’un amateur, un dérangé mental ; si sa faiblesse de caractère ne le faisait pas renoncer, il se ferait pincer avant de toucher un cheveu d’Isabelle Morizet. Et puis il n’avait rien prévu de faire après… l’acte. Il s’en remettait à la providence. Or moi j’avais compris qu’il fallait aider le destin, et j’avais la collection la plus complète d’enregistrements et de passages télévisés de Karen, dont pas mal d’inédits que j’avais pu glaner au hasard de mes pérégrinations, et bientôt cet enregistrement qui contenait l’album d’Où sont les anges et ce solo de batterie. Et je m’étais donné la peine de tout remastériser. On pouvait racheter les droits, se mettre d’accord avec les héritiers, et s’assurer de la canonisation médiatique de notre icône. Aucune histoire d’argent là-derrière, l’enjeu c’était la mémoire des générations à venir.

« Le producteur est un démiurge. Il fait les dieux. » Cette déclaration, exprimée lors de nos premières entrevues, était bien plus qu’un constat : une profession de foi.

-- Si Mortier sacrifiait Karen à l’hérésie d’un obscur culte néo-païen, reprit-il, moi ce qui m’intéressait c’était de semer les germes du renouveau de la nation française, par le biais de la culture populaire – un objectif, compte tenu de la déliquescence actuelle, qu’on atteindrait peut-être d’ici un ou deux siècles, bien après ma mort ; mais sachant comme le monde évolue suivant un équilibre ponctué, je ne pouvais rien espérer de mieux.

-- Pourquoi vous être débarrassé de Léo Mortier ?

-- Nous y venons. Vous verrez qu’un véritable transfert s’est opéré… Un jour Mortier me confie qu’il est prêt à passer à l’action. Il avait pris un bête couteau de cuisine, un de ceux qui ne coupent même pas, qui font gicler les rondelles de carottes aux quatre coins de la pièce, et il voulait choper Isabelle Morizet à la sortie des studios d’Europe 1. Alors je lui propose de faire équipe, je lui explique comment on peut mettre à profit le sacrifice grâce à mes enregistrements, je lui montre qu’à deux on peut imaginer une stratégie plus ingénieuse…

-- Quel était votre plan ?

-- Qu’importe ? Tout est fini…

-- Il faudra bien le raconter à la police.

-- Tout ce que je peux vous dire c’est que j’avais mes entrées à Europe 1. J’y connais quelques VIP. Je pouvais accéder sans problèmes à la loge d’Isabelle Morizet, et je savais que je pouvais m’enfuir par une sortie de secours où Mortier m’aurait cueilli au volant de ma voiture.

-- Mais votre plan n’a pas été exécuté, et c’est Mortier que vous avez tué.

-- Je vous ai dit que c’était un mystique. Un instable. Au fur et à mesure que nous préparions notre…intervention, son humeur s’assombrissait. Il développait des phobies. Il ne supportait plus la radio, la sonorisation des supermarchés, la musique qui filtrait des casques de ceux qu’il côtoyait dans les transports. Lorsque j’essayai de préciser avec lui les détails de notre action, il se montrait évasif, comme si la chose ne l’intéressait plus. Je craignais qu’il me laissât tomber. Alors nous avons eu une explication. Il m’a dit que, selon lui, l’humanité ne valait pas d’être sauvée. Qu’elle ne méritait pas Karen. Qu’il la voulait pour lui tout seul. Qu’il était reconnaissant à Isabelle Morizet de maintenir Karen sous cette chape de confidentialité qui la réservait aux happy few. Aucun sacrifice ne pouvait accomplir la rédemption universelle que nous promettait le mythe de la Source de Vie. Le monde était injuste, créé tel, réparti entre la caste raréfiée des élus, et les autres, prisonniers de la médiocrité, prisonniers du plastique, des bouchons autoroutiers, de la queue dans les stations de ski et de la soupe radiophonique. Il n’y avait rien à faire. Il fallait accepter l’injustice du monde et profiter de ses privilèges d’élu en écoutant la musique de Karen.

-- Il était sérieusement atteint…

-- Comme vous dites. J’imagine que la psychiatrie, obnubilée par ses fantasmes de zézette et de pipi-caca, est incapable de comprendre pareil énergumène.

-- Comment avez-vous réagi ?

-- Il ne fait que conforter ma résolution. Je prends sa défection comme une épreuve. Mais je comprends aussi qu’il va me dénoncer. Je lui parle de la crypte. Il veut la voir. Nous y descendons ensemble. Il me précède. Entré dans la crypte, je l’assomme avec une grosse pince. Je remonte dans une desserte, où je m’empare d’une ficelle de chanvre. Je retourne dans la crypte et achève la besogne en l’étranglant tranquillement. La vie humaine ne comptait plus pour moi. J’étais sur terre pour accomplir ma mission. J’avais tout de même un peu le tournis. Je remonte au bar me servir une grande lampée de gin. Je fais les poches du cadavre, je trouve ses clés, son portefeuille avec des papiers qui indiquent son adresse. Je me rends chez lui, en pleine nuit, vers trois ou quatre heures du matin, pour ne pas éveiller les soupçons. Dans les rues, il y avait un brouillard épais, le halo de la lune avait une drôle de forme. Je m’introduis chez lui à pas de loup, j’allume son ordinateur, je parviens à craquer ses mots de passe et j’efface notre correspondance. Je ne trouve aucun objet compromettant. Je laisse le reste en état.

-- Et la bande ?

-- Elle s’y trouvait. Le bougre ne me l’avait pas donnée. Il refusait d’en faire une copie. Il disait qu’il n’avait pas encore trouvé le magnétophone idoine. Il avait juré de s’en occuper après que nous en aurions fini avec…l’acte. Ce qu’elle contenait constituerait évidemment le joyau de notre catalogue.

-- Vous vous en êtes emparé ?

-- Pas cette fois-ci. Rentré à Colombes, je m’enferme dans mon bureau et réfléchis. Que faire du cadavre ? Si je l’élimine, on signalera sa disparition. Des limiers partiront à sa recherche, et, qui sait ? l’un d’entre eux pourrait bien atterrir ici. Je juge plus sage de ramener le corps de Mortier chez lui. Mais quatre-vingt kilos de viande humaine, ça pèse lourd, et ça se voit. Je parviens tout de même à l’emballer dans une vieille caisse en bois, dont je cloue soigneusement le couvercle, et je me fais aider par un type qui offre ses services sur le Bon coin pour la transporter chez Mortier.

-- C’était un gros risque. Il aurait pu témoigner…

-- J’ai sélectionné le genre de gars qui ne coopère pas trop avec la police.

-- Je vois…

-- C’est lorsque vous êtes retourné déposer chez lui le cadavre de Mortier que vous avez pris la bande ?

-- Oui.

-- Pourquoi avez-vous laissé la boîte ?

-- Je ne sais pas…une pulsion irrésistible…narguer les enquêteurs peut-être…leur laisser une chance…un signe…afin qu’on sache un jour que tout cela avait un sens…au moins pour un petit nombre de personnes…

-- Et ensuite ?

-- De retour à Colombes, je décide de reporter le…sacrifice. Après la mort de Mortier, il faut laisser les choses se décanter. En l’absence de comparse, l’exécution devient plus délicate. Et voilà que vous débarquez chez moi. Vous me tirez les vers du nez. Vous revenez plusieurs fois. Je joue au chat et à la souris. Je vous donne des fausses pistes. Mais je ne peux pas bouger avant que vous ne m’ayez lâché. Je vous surveille discrètement. Lors de nos conversations, j’obtiens quelques éléments sur la progression de votre enquête. L’étau se resserre. Vous localisez Blanchot. Vous entendez parler de la Source de Vie. Vous finissez par mettre la main sur Constance…

-- Et Constance sait qui vous êtes.

-- Avec elle, j’avais tout fait pour préserver mon anonymat. Je me faisais appeler Corelli. Mais on parle toujours trop. Je craignais d’avoir mentionné Colombes, le Globe, la Sorbonne…

-- Il suffisait de ce léger doute pour vous résoudre à la tuer ?

-- Je devenais paranoïaque…je ne voulais rien laisser au hasard…cela aurait été trop bête de se faire prendre alors que je touchais au but.

Mais je savais bien, moi, que l’assassinat de Constance était un crime de substitution, qu’elle était morte à la place de Karen, parce que sa pathétique tentative dans la queue des studios d’Europe 1 n’était qu’un stratagème de Robert pour se faire pincer, car, avec le plan Vigipirate décliné selon toutes ses nuances, il devait tout de même y avoir quelques barbouzes dans le hall de la station, et l’on aurait vite repéré son arme. Robert me rappelait ces clients de prostituées, qui leur demandaient ce que leur femme leur refusait, ou se vengeaient sur elles de leur mariage raté. C’est parce que Constance incarnait Karen qu’elle avait payé pour elle, et c’est ce qui expliquait toute cette mise en scène avec la Source de Vie. Inconsciemment, Robert voulait exorciser ses propres démons. Sa quête d’une improbable renaissance kitsch était une impasse, une de plus dans une vie menée à tâtons à la recherche d’une transcendance toujours insaisissable, et s’il fallait en finir avec ces faux espoirs, quel meilleur bouc émissaire que Constance, qui y croyait toujours, qui avait organisé son existence autour de cette chimère au point de l’incarner, plutôt qu’Isabelle Morizet, qui n’y croyait plus, ayant détruit en elle-même tous les vestiges de l’ancienne vedette ? La prétendue mission historique, culturelle et politique dont Robert s’était cru investi n’était qu’un piètre mensonge, parant des atours de l’héroïsme une catharsis à usage tout personnel, et dont le meurtre de Constance révélait toute l’hypocrisie.

-- Et Girault, pourquoi l’avez-vous tué ?

-- Girault ?

-- Le brocanteur du marché Vernaison…

-- Girault est mort ?

-- Ecrasé par un camion, la semaine dernière.

-- Je n’y suis pour rien…pourquoi lui en aurais-je voulu ?

-- Je croyais que vous aviez tenté de lui racheter la bande, et qu’il aurait pu m’aiguiller sur vous.

-- Mais je n’ai pas pu participer à cette vente, à cause de ma migraine. J’ignorais qu’il l’eût achetée avant d’avoir rencontré Mortier.

-- En me parlant de lui, vous jouiez tout de même avec le feu…

-- Peut-être… Il était trop tentant de vous narguer ainsi, de vous conduire au seuil de la vérité, pour mieux vous y laisser, pantois, démuni, seul, abîmé dans le doute, tel Œdipe… La vérité, c’est fort peu de choses : un avion qui s’éternise, un type un peu trop curieux, des fichiers trop bien tenus, un simple polo rayé, une convergence d’insignifiances qui s’agencent soudain, fortuitement, comme dans un puzzle…

-- Avant l’arrivée de la police, vous pourriez peut-être m’offrir un whisky ?

Je sentais monter l’inévitable grosse déprime qui me prenait à la fin de chaque affaire. Il manquait tout de même un petit bout de pierre pour compléter l’étrange mosaïque. Je n’allais pas repartir sans l’avoir entendu. J’avais passé deux mois en compagnie de Karen, ses jambes, ses robes, ses petits yeux malins, ses multiples coiffures, la vamp, la grande dame, la petite sœur, la maîtresse d’école, j’avais revisionné ces témoignages flous d’un passé insouciant et multicolore, je faisais un tout petit peu partie du club, j’avais le droit de savoir ce que contenait cette bande. Inutile de le préciser à Robert.

Le whisky était râpeux, un goût de pierre à fusil, le genre de truc qu’on boit dans les westerns, avant le duel final, avant la pendaison du renégat, avant que l’heure de la justice ne sonne, ponctuée par le mot « fin ». Nous le dégustions tous les deux, lentement, très lentement, car nous savions que nous ne nous reverrions plus jamais, et que Karen était morte pour nous.

-- Venez, je vais vous la faire écouter.

Elle était là, dans une niche de la crypte, enroulée sur un énorme magnétophone à lampes qui datait de la guerre de quarante, avec son métal vert granuleux et la plaque en acier du fabricant allemand. Il enclencha le gros bouton bleu et la bande commença à se dérouler.

Il n’y avait rien, absolument rien. Juste un léger souffle, comme l’écho résiduel d’une ancienne explosion.

-- Tout est effacé, dis-je ?

-- La simple usure du temps, répondit-il.

-- Il ne reste rien ?

-- Rien qu’une bribe…dans une vingtaine de secondes…

Ce n’étaient que quelques coups de caisse claire, une roulade ponctuée par les cymbales…ça ne durait même pas une minute…comme le fragment d’un amour oublié.


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