25- Le deal. Partie I

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Livia.

     Je ne suis pas croyante.

     Je ne crois pas en Dieu, en un Dieu, ni en une quelconque magie comme dans les films ou la littérature. Ma seule conviction depuis des années est que la vie est une connasse. Pourtant, à cet instant précis, tout me porte à croire que je suis dans une dimension parallèle. Alors je cherche activement où et quand je suis passée dans un portail qui m'a fait atterrir ici, dans un monde où moi, Livia Gardini, je suis dans la même pièce qu'Hayden Miller, une de mes idoles... mariée.

Avec lui.

     J'ai religieusement écouté Laura m'expliquer pourquoi elle ne m'avait rien dit. D'abord, parce que je le lui ai demandé. Un point pour elle, mais à ce moment-là, jamais je n'aurais pu imaginer que le type avec lequel je suis passée devant un pasteur, c'était le témoin de Scott. Evidemment, puisque je ne pensais pas du tout à la présence d'un témoin pour lui. Si tous mes neurones avaient été actifs, j'aurais compris. Ces deux hommes sont comme les deux doigts de la main, le monde entier est au courant, c'était donc évident. Mais j'ai occulté.

     Pourquoi ? Faute à l'alcool, et au fait que j'ai méticuleusement tout fait pour me sortir cette histoire de la tête. Conclusion : je ferais de l'ombre à une autruche tant je suis capable de m'enterrer dans le sable, et pas que la tête.

     Ensuite ? Parce qu'Hayden le lui a demandé, pour gagner du temps et donc, par définition, m'en faire perdre. Les choses n'ont pas exactement été présentée ainsi, mais je me permets un léger raccourci. Le résultat est là : trois semaines que je ne rattraperai jamais.

     J'ai donc eu droit au laïus sur la presse, le tapage médiatique si des journalistes venaient à apprendre son divorce juste après son mariage. La nécessité de rester discrets le plus longtemps possible. J'avale modérément la pilule en ce qui concerne la décision de ma meilleure amie de ne rien me dire par téléphone, liée à sa crainte que je ne fasse une crise de panique aiguë. Alors fatalement, tout le reste est coincé. Ma gorge est plus nouée qu'une corde mouillée et emmêlée, et plus l'horloge tourne, moins j'apprécie ce que j'entends. Hayden en rajoute encore une couche, je vais finir écœurée :

— Livia, nous devons être conscients que la presse risque d'apprendre que je me suis marié, que nous nous sommes mariés. Moi, j'ai choisi d'être celui que je suis, ce métier, ses conséquences. Toi tu n'as rien demandé à personne. Malheureusement, et encore une fois j'en suis navré, dit-il en appuyant ses coudes sur la table et en croisant ses doigts, tu ne t'es pas mariée avec un inconnu. Un mariage-divorce express ... je suis désolé, il aurait mieux valu que tu épouses un type anonyme, effectivement. Pour moi, c'est impossible.

Impossible...

Si.

     Il est très sérieux mais semble peiné en énonçant sa vérité. Et je le crois, même s'il est Mister Dominant, je suis certaine qu'il est sincère dans chacune de ses paroles. C'est bien le problème. Et il semble grandir de seconde en seconde.

     Je croyais qu'on pourrait divorcer discrètement, de la même manière qu'est apparu ce mariage. Sauf que cela simple impossible. Il a raison, je n'ai rien demandé à personne. Je ne veux pas être connue, encore moins pour avoir été la femme qui a malencontreusement épousé Hayden Miller parce qu'elle était ivre. Mais je vais l'être, et c'est difficilement supportable. Je commence déjà à me sentir mal, mon estomac s'acidifie. Je cache sous la table mes mains tremblantes, arrivant encore à contrôler ma respiration qui essaie de s'emballer au rythme de mes pensées. On fait comment, du coup ?

— Ok, mais après ? Ça va se savoir, j'ai compris, pas la peine de me le répéter cinquante fois, et ça va être la merde aussi, pour tous les deux.

        Laura me fait les gros yeux. Elle va vraiment me réprimander pour mon langage ? Merde alors !

— Ne t'avise pas, la préviens-je en pointant mon doigt sur elle.

— Livia, si la presse apprenait mon mariage, ça aurait été la merde, comme tu dis. Une tornade médiatique extraordinaire telle qu'elle l'a été pour ta sœur et Scott. Mais eux, ils avaient prévu leur mariage. Ils n'ont pas le sentiment d'avoir fait une bêtise contrairement à t...

— Sacré bêtise ça c'est clair ! je le coupe blasée.

— Mon mariage puis mon divorce dans la foulée, ça aurait été au-delà de la tempête Livia. L'enfer sur terre. J'avais besoin de temps. Laura m'en a accordé.

     Mais on est déjà en enfer ! je me hurle.

— Dans mon dos ! Vous vous rendez compte que vous avez tout fait dans mon dos ?! Personne ne m'a demandé mon avis !

— Oui. J'ai voulu éviter le scandale, continue-t-il toujours aussi calmement. Pour moi, pour être totalement honnête avec toi, professionnellement, ça aurait été invivable. Et ne te méprend surtout pas, je ne parle tu fais de t'avoir épousée, mais bien de m'être marié et de demander le divorce immédiatement après. Les gens auraient compris que ce mariage était un coup de tête, tu comprends ?

— Mais c'est le cas ! C'est exactement ce que c'est ! Un coup de tête !

— Calme-toi Livy, me demande Laura.

— Ne me dis pas de me calmer !

— Tu sais sûrement que certains d'américains sont très puritains, moralisateurs. Beaucoup de personnes avec lesquelles je travaille le sont. Des gens très importants. Ils ne mettent pas leur convictions personnelles et spirituelles de côté dans le boulot. Si le jeu d'acteur est essentiel, ma réputation l'est tout autant dans la plupart de mes contrats. Je ne peux pas, insiste-t-il, me permettre un scandale de ce genre maintenant. Je joue gros Livia.

     Il prend une grande inspiration, fourrage ses cheveux. Je ne sais pas où on va, mais on y va, pas de doute.

     Je tente tant bien que mal d'ordonner à mes yeux de ne pas regarder Hayden, mais mon cerveau et mon corps semblent une fois de plus s'être dissociés en deux entités différentes, comme toutes les fois où j'ai été dans la même pièce que lui. Je sens son regard inquiet posé sur moi sans avoir besoin de lever les yeux vers lui. Un doux frisson me traverse dans la bourrasque, ma température corporelle augmente sensiblement. Oui, mon corps est complexe visiblement.

     Rappelons-nous que jusqu'à hier, il ne ressentait que très peu d'émois physiques liés à l'envie et au plaisir charnel. Et en parlant de plaisir, mon entrejambe devient sensible, proportionnellement à mon irritation. Mes yeux n'en faisant qu'à leur tête, mon regard finit par croiser celui d'Hayden, et comme je le pensais, il m'observe, me scrute, soucieux.

— Je sais que c'est égoïste, mais je ne vais pas te mentir : si j'ai des raisons plus personnelles d'avoir voulu attendre, j'ai surtout des arguments professionnels. Je ne prétends pas être parfait, je ne lui pas, la presse a suffisamment fait étalage de mes conneries de jeunesse.

— Je me fiche de ce que vous avez fait avant, Hayden, je veux qu'on se concentre sur maintenant. Il faut qu'on divorce !

     Il me considère plus gravement, ses lèvres disparaissent dans une ligne plissée.

— Laisse-moi terminer Livia. Me marier avec toi et que la presse l'apprenne n'est pas le problème. Le fait que nous divorcions ne l'est pas non plus. C'est l'enchainement des deux actions qui est dangereux pour nous deux.

— Comment ça ? demandé-je dans un souffle.

— En ce qui te concerne, il y aura forcément des répercussions sur ta vie. Une fois que ton nom sera rendu public, il faudra du temps et de la patience avant que les choses se tassent. Si j'ai moi j'ai épousé une femme, toi, tu as épousé un homme et une célébrité. Et je dis cela en toute humilité, crois-moi. Pendant un long moment, tu seras connue pour avoir été mon épouse, et pour être mon ex-femme. Les choses se calmeront, mais pas du jour au lendemain.

     Je cesse de respirer. Ma salive s'est évaporée. Mes mains sont trempées de sueur.

     Voilà, il l'a dit, ce que je redoutais depuis plusieurs minutes.

     Tous acquiescent.

     Ok, donc je suis vraiment dans la mouise et dépitée.

     Je n'avais pas envisagé les choses sous cet angle. Même hier soir dans le métro, je n'avais pas envisagé que l'affaire serait rendue publique. Mais pour l'enfer sur terre, j'y suis déjà depuis un moment, c'est juste qu'il ne le sait pas.

     Laura poursuit :

— Tu comprends nos motivations ?

     Si elle m'avait expliqué tout cela, j'aurais peut-être accepté d'attendre après tout !

— J'entends vos arguments à tous, donc je les aurais certainement entendus il y a trois semaines de la même manière, je ne suis pas stupide tout de même ! Cela-dit ne t'imagine pas que je te pardonne, je ne suis pas Dieu, je ne suis pas que bonté, lui annoncé-je en la fusillant du regard. Tu as été trop loin !

— Je le sais Livy, je le sais, je t'assure.

— Livia, je ne me mêlerai pas de la relation que tu entretiens avec Laura et je ne jugerai pas non plus votre relation. Cela ne me regarde pas. Tu vois, je sais parfois rester à ma place, dit-il railleur pour briser la glace qui s'installe. Mais ne rejette pas tout sur elle.

     Putain mais qu'il est beau ce type !!

Ah ! Ça faisait longtemps tiens !

    Scott s'esclaffe franchement, suivi par Nick. Tous deux sont en retrait depuis le début mais ne perdent pas une miette de la conversation.

— Ah ça c'est sûr, pour une fois que tu ne joues pas les Mister Dominant et que tu restes à ta place Miller ! lance Scott en me faisant un clin d'œil.

     Oh non !!! Putain de merde !!! Il leur a raconté ça ! Je le mitraille du regard. Il lève les mains en signe d'apaisement, rieur.

— Désolé, mais c'était trop fort comme surnom pour que je ne leur en parle pas !

—Mouais ... bref ... ne nous égarons pas. Je n'ai pas la vie devant moi.

— Bref oui, ce que je voulais te dire avant que ces deux idiots-là ne me coupent, continue-t-il en les pointant des pouces, c'est que j'ai demandé à Laura de gagner du temps.

— Pour la douzième fois, levé-je les mains au-dessus de moi, excédée, j'ai compris ! Donc si je résume, vous ne vouliez pas que la presse apprenne notre connerie magistrale à Vegas tout de suite, pour toutes les raisons évoquées, mais surtout votre mariage suivi d'un dépôt de demande de divorce.

— Ils ne doivent donc pas savoir qu'il s'agit d'un faux mariage, confirme-t-il.

— Ni que vous vous êtes marié avec une totale inconnue sous l'effet de l'alcool.

— Oui c'est plutôt bien résumé, dit-il sans me quitter un seul instant des yeux.

— Génial Einstein ! lancé-je ironique. Donc vous avez TOUS pensé qu'en attendant trois semaines, lorsque nous déposerions cette fameuse et tant attendue demande de divorce, les gens penseraient simplement « Oh ils se sont mariés il y a à peine trois semaines, ils divorcent, tout est normal ! Au fait, il va faire quel temps aujourd'hui ? »

— Attends Livy

— Parce que je vous signale que Kim Kardashian a demandé le divorce à Kris Humphries au bout de soixante-douze jours et que ça a fait un scandale quand même ! m'emporté-je. Pendant des semaines ! Idem pour toutes les stars qui se séparent quelques semaines après leurs noces ! Alors quoi qu'il en soit, on est dans la merde je vous signale !

     Ils me regardent tous éberlués. Ne me dites pas qu'il n'y avait pas pensé, quand même.

Peut-être bien que si, Livia ...

— Oui tu as raison, soutient Laura, trop gravement pour que je ne manque pas de m'étrangler toute seule. Trois semaines, c'est un peu court.

     Oh non.

     Non.

     NON.

     NON !

      J'ai peur de comprendre un truc là. Mon ventre se tort, je réprime un haut le cœur. Non !

— Bon sang... haleté-je en tirant sur mes cheveux. Je ne suis pas certaine de vouloir savoir, mais déballe le fond de ta pensée, et pas que dans les grandes lignes s'il te plait ! Et n'oublie rien !

     C'est Hayden qui se charge de m'éclairer :

— Ce qu'elle veut dire Livia, c'est que pour le moment, rien n'a fuité. Et tu as raison, trois semaines, c'est trop court. Les gens vont juger, et certainement comprendre qu'on ne se connait peu voire pas du tout, en faisant le rapprochement entre vous, nous désigne-t-il elle et moi. Ou simplement car se marier pour divorcer moins d'un mois après, ça nous fera passer pour des personnes immatures et immorales.

— Waow minute, ça va un peu loin là !

— Non. Il a raison, intervient Nick. Vous allez passer pour des personnes qui ne respectent pas le sacrement du mariage, ni même le concept. Qui se sont dit « oui » comme on va un matin acheter une télévision. On en a envie, on l'achète et si on change d'avis, on a un délai de rétractation.

— Le mariage est normalement un acte sérieux et réfléchi, Livy, ajoute Scott. C'est ainsi que le voit la plupart des gens.

— Nous pourrions paraître irrespectueux envers le concept et ceux qui y croient, termine Hayden dans un coup de grâce.

     Immature et immorale. Irrespectueuse des croyances d'autrui. Absolument pas ce que je veux que lui pense de moi d'où il est. Tout sauf ça. Il serait tellement déçu.

— Qu'est-ce vous proposez Hayden ? l'interrogé-je perdue.

— Je te propose ce qui est le plus adapté pour nous deux, Livia. Que pour encore quelques semaines, nous restions ainsi. Pas de procédure. En espérant que rien ne fuite.

     Oh punaise ! Il a l'air sérieux... Son regard chaud me transperce tel un dard. Il est sérieux ?

     Si c'est ça, la saveur de « prendre ses responsabilités à bras le corps », je vais vomir mon déjeuner dans pas longtemps. Mais de toute façon, ai-je vraiment le choix ?

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