31- Rien qu'une assistante

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Hayden.

     Deux semaines.

     Deux semaines que nous nous sommes quittés dans le couloir d'une suite parisienne.

     Deux semaines que le goût vanillé de sa peau est ancré sur mes lèvres comme un tatouage inaltérable.

     Deux semaines que son visage hante mes jours -et mes nuits pour être honnête. Et plusieurs jours que je m'inquiète de ce qu'il se passe en France, dans sa tête. Depuis que Scott m'a dit que Laura n'avait plus de nouvelle de sa sœur.

     J'ai peur qu'elle ne change d'avis. Nous sommes mariés depuis cinq semaines. C'est trop tôt, trop précipité pour nous séparer officiellement. Il me faut du temps ...

     Pour nos un mois de mariage, j'ai failli lui faire livrer des fleurs, mais je me suis ravisé. Livia ne vit pas ce mariage, elle le subit. Elle bien plus que moi.

     Joey s'est rendu compte de mes absences, mon manque parfois flagrant de concentration. Il me l'a reproché. J'ai prôné la fatigue engendrée par mes différents déplacements, mais il n'est pas dupe. Il va finir par se douter, faire des rapprochements, ou retomber dans son délire parano.

     J'ai envisagé de tout lui avouer : mon mariage avec Livia, et le plan. Mais c'est mettre une personne de plus dans la confidence, deux, si on compte que par extension, il aurait aussi le dire à Clara.

     Il va falloir que j'en discute avec Livia. Enfin discuter, ça n'est pas gagné vu comment elle m'a expédié par message hier. Echanges que j'ai relu plusieurs fois pour être certain d'avoir tout compris. C'est tout juste si elle n'a pas supposé un rencard entre sa copine et moi !

      Je ne la connais pas Mila, je ne lui ai parlé qu'au téléphone et via quelques textos épars, mais je sais qu'elle ne m'intéresse pas. Allez savoir pourquoi, mon corps refuse de penser à une autre que Livia.

Que ton corps ? Tu te fous de nous Hayden ?

     J'image sans cesse comment je la toucherais, l'embrasserais ... Bon sang, il faut que j'arrête !

     Livia est ma femme, pourtant elle ne se gêne pas pour dire, et écrire, que ma vie sentimentale ne la regarde pas. Sa pique a agacé ma fierté. Ça confirme ce que je pensais. D'une, je ne l'intéresse pas. Elle n'est pas troublée en ma présence, ne m'a pas dragué, même subtilement. Et maintenant elle me laisse le champ libre avec sa copine. Mon ego boude. De deux, si elle a d'elle-même choisi d'honorer notre union sans savoir qui j'étais, elle n'accepte pas pour autant d'avoir un mari. Je ne suis rien de plus qu'une ombre à son tableau.

     Je ne sais pas ce qui est le pire. L'idée que j'aurais pu épouser une espèce de groupie nymphomane, une Mila à en croire Livia, qui n'aurait vu qu'en moi la star mais avec qui j'aurais assurément pu m'envoyer en l'air, quitte à devoir gérer un divorce et une vraie ex-femme. Une avec qui j'aurais pu consommer ce mariage, qui aurait hypothétiquement déjà alerté l'univers tout entier et exigé une somme colossale. Ou de m'être marié avec une femme absolument magnifique qui m'obsède mais ne veut pas de moi. Une beauté totalement insensible à mon charme et qui a d'ailleurs l'air de s'en foutre comme de l'an quarante !

     Vraiment, je n'ai pas l'habitude qu'une femme soit plus froide avec moi qu'un congélo.

Sacré égo vieux.

     Plus j'y pense, plus je crois que mon obsession pour Livia vient de là : cette femme est ma femme et je ne peux pas l'avoir. Certes elle est divine, mais que nous soyons mariés et que je ne puisse pas la toucher est absolument terrible pour moi. Mon corps la veut, aucun dérivatif ne fonctionne. Je me sens frustré comme un enfant qui n'a pas eu ce qu'il voulait. J'avais espoir de pouvoir discuter avec Livia à Paris ce week-end. Même quelques minutes. Ou même la voir, de loin.

     Oui je sais. Je suis à un poil de me faire exorciser. Toutefois je pense que le meilleur exorcisme serait quand même la faire mienne une fois, pour me défaire de cette emprise qu'elle a involontairement sur moi. Ceci aussi c'est un point que je ne m'explique pas : Livia n'a rien fait pour me séduire et pourtant je suis sous son charme.

     Par contre, il y en a une sur qui je préfèrerais nettement que mon physique ne fonctionne pas : mon assistante, Julianne. Depuis que Joey me l'a remise à mon service, elle ne me lâche plus. J'ai même dû hausser le ton auprès de Joey pour qu'elle ne m'accompagne pas à Paris.

     Officiellement, j'y allais pour passer du temps avec Scott et sa femme, c'était donc un déplacement majoritairement privé, même si j'avais accepté quelques engagements avec Scott pour joindre l'utile à l'agréable. Alors me trimballer Miss Peau de Glue, merci mais non merci !

     Et quand je dis pot de glue, je n'exagère pas. Cette nana me colle au train comme mon ombre. Si je ne l'empêchais pas de me suivre aux toilettes, elle viendrait me la tenir, voire plus. Surtout plus, la connaissant. Pour être honnête, bien que Julianne soit très professionnelle devant un auditoire, je supporte de moins en moins le rentre dedans qu'elle me fait à la moindre occasion, dès que nous sommes seuls.

     Livia parlait de groupie, si elle voyait celle-là ... Putain si seulement je pouvais dire à Julianne que je suis marié, elle me foutrait enfin la paix ! Quoi que, elle serait capable de proposer un cinq à sept discret. Plus rien ne m'étonne avec cette fille ! Je vais finir par devoir en parler à Joey, avant qu'elle ne se retourne contre moi. À l'heure où le harcèlement sexuel fait les gros titres et la présomption d'innocence est parfois bafouée, je me passerais bien que mon assistante se venge de mes refus en allant dire n'importe quoi.

     Et quand on parle du loup ...

Ne dis rien de plus.

— Hayden ! C'est donc ici que tu te caches ! Un problème avec ton téléphone ? me demande mon agent sur le ton du sarcasme, et les bras croisés sur le torse.

     Comme à son habitude, Joey entre dans mon bureau comme une tornade, ma tante Jane sur les talons.

— Non pas de problème.

     Il se laisse tomber sur un fauteuil club, mon bureau nous sépare. Il frotte sa barbe de quelques jours puis adopte son air le plus sérieux. Je détourne mes yeux de ma piscine que je vois d'ici et qui me fait de l'œil.

— Très bien. Alors tu vois Hayden, le principe du téléphone, c'est que quand il sonne TU REPONDS !

     OK, il n'est visiblement pas de bonne composition. Pourtant vu la somme éléphantesque qu'il vient de générer grâce aux dix pour-cent qu'il obtient sur tous mes cachets, il devrait être plus détendu qu'un carambar mou.

— Et le principe d'une messagerie, dis-je sur le même ton que lui, c'est que quand le répondeur se déclenche, tu laisses un message, que j'écoute quand j'ai le temps, et je te rappelle. Ou pas, d'ailleurs ! Bon, et sinon, en quoi puis-je t'aider mon vieux ?

     Il secoue sa tête de gauche à droite. Grogne.

— J'ai besoin de refaire un point sur le planning avec toi. Tu as un déplacement à New York mi mai, puis Boston, La Nouvelle-Orléan et Dallas. Julianne se chargera de vos réservations pour l'hôtel et Nick ...

     Minute. Ç'est hors de question, il faudra me passer sur le corps, je ne replonge pas là-dedans !

— Julianne quoi ? levé-je la voix, perceptiblement irrité.

— Julianne se chargera de vos réservations.

— Ne joue pas au con avec moi. Julianne ne vient pas avec moi. Je n'ai pas besoin d'elle pour des circuits sur une ou deux journées. Nick se charge très bien de m'assister quand j'en ai besoin. File-lui un bonus, ce sera très bien !

— Elle vient avec toi. Tu as plusieurs déplacements et interviews de prévus. Des shows à enregistrer. Tu auras besoin d'elle.

     Elle ? Non, j'ai besoin qu'elle aille s'occuper ailleurs, loin.

— Donne-moi quelqu'un d'autre.

— Hayden, il va bien falloir que tu me donnes une raison, Hayden. C'est quoi l'embrouilles cette fois?

— J'ai mais raisons. Je te demande de m'attribuer une autre personne si tu veux qu'un assistant m'accompagne. C'est quand même moi qui dois passer des heures avec cette personne, merde ! ragé-je. Il me semble que j'ai aussi mon mot à dire !

— Mais encore ? dit-il en haussant un sourcil, peu impressionné.

— Julianne ne m'intéresse pas.

     Voilà, c'est dit.

Mal dit.

— Alors, grommelle mon agent un voile de colère passant sur son visage sévère, tu es en train de me faire chier parce que tu veux une assistante à ton goût que tu pourrais baiser ? Et ton beau discours sur le harcèlement, tu te foutais de ma gueule ?

     Ce type est dingue ou débile profond aujourd'hui ?

— Tu n'y es pas du tout. Je veux un assistant. J'insiste bien sur le un, je veux un homme. Et avant que ton esprit tordu ne se pose la question, je n'ai pas viré de bord. Je ne veux pas avoir d'ennuis c'est tout. Alors c'est à prendre ou à laisser, exigé-je. Soit tu me trouves un assistant, soit dorénavant je partirai seul, ou j'en embauche un à mes frais, ce que j'aurais dû faire plus tôt.

— Tu...

— Et tu te débrouilles comme tu veux, ajouté-je, tu ne dis pas à Julianne que je ne veux plus d'elle, c'est clair ?

     Ça pourrait la mettre en rogne contre moi.

— Et comment veux-tu que je m'y prenne ?

— Annonce ça comme un remaniement des équipes, je ne sais pas moi, c'est toi le manager après tout. Vu ce que je te rapporte, tu peux bien faire cela pour moi. Et tu sais quoi ? Je te le demande comme une faveur si cela peut t'aider à prendre une décision.

— Putain Hayden, mais qu'est-ce qui s'est passé avec Julianne, merde !

     S'il savait ! Je lève les mains, mue de toute ma bonne foi :

— Je ne l'ai pas touchée, je te le jure. Je n'ai pas mis cette fille dans mon lit, ni ailleurs. Et je n'en dirai pas plus. Je veux un homme. Matthew, ce serait possible ?

***

— Allez P'tit frère, viens que je te mette la honte à la brasse ! Jess se vente d'être plus rapide que nous !

     Mon frère Jordan me tire sous les bras pour me soulever, ce qu'il peine à faire. Les températures sont clémentes en Californie fin avril, nous avons profité du jacuzzi, d'un barbecue et maintenant, de la piscine. Je le suis, le pousse à l'eau avant qu'il ne se positionne sur une margelle pour plonger. Il gueule, pour ne pas changer. Je lui fais le coup depuis qu'on est mômes pourtant, à chaque fois, il oublie.

— Allez Hayden ! m'encourage Jess. On a parié un resto aux frais du perdant !

     On va encore plumer Jordan, en somme ...

     Je ne me fais plus prier. J'ai vraiment besoin de me détendre pour de m'occuper l'esprit, afin de ne pas penser ... à Livia.

Comme si c'était possible.

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