32- Retrouvailles à Londres

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Livia.

     Maintenant que je suis là, j'ai un doute. Je ne suis plus sûre que ce soit une bonne idée d'être venue. J'aurais pu attendre de la voir dans quinze jours. J'ai peut-être été un tout petit peu trop impulsive.

Non, tu crois ? Décider à 4h du matin de quitter le pays, c'est peut-être impulsif oui.

     Plus de vingt-quatre heures que les mots de Laura tournaient en boucle dans ma tête, en écho aux siens.

     «Tu es une jeune fille mature Livia, et je suis tellement fière de toi, alors je sais que tu comprendras mon choix . Pèse toujours le pour et le contre, fais des choix raisonnés, mais n'oublie jamais que parfois, la vie se trouve dans un grain de folie. Accepte l'inattendu, la vie est courte, tu n'auras pas de deuxième chance».

      Lorsqu'il m'a dit ceci, il ne s'avait pas que le sienne était sur le point de s'achever. Alors d'une certaine manière, pour qu'il ne soit pas tout à fait parti, je l'ai laissé vivre à travers moi. Chaque choix, je les fais pour lui.

Laura a tort de croire qu'un jour il pourrait en être autrement, mais elle a raison, il faut que j'accepte cette nouvelle épreuve. Ce dernier grain de folie, je vais le vivre pour lui. Ressasser ma mésaventure une énième fois m'a permis de voir les choses sous une nouvelle perspective. Bien sûr, je suis responsable de mes actes, et je vais les assumer ; jusqu'au bout. Et même si Laura a sa part de responsabilité, si elle m'a mené près du précipice, c'est moi et moi seule qui ai plongé. Toute seule, comme une grande.

     J'ai moi-même fait de mauvais choix avec lesquels je dois vivre, avec leurs conséquences. Je vivrai avec la culpabilité jusqu'à la fin de mes jours et je paie le prix de mes erreurs depuis longtemps. Un crédit à vie. Je ne veux pas que Laura porte sur ses épaules le poids de cette soirée. Il m'a paru évident que je ne dois plus en vouloir à Laura. C'était une belle idée de merde, mais tout partait d'un bon sentiment. De son envie que nous vivions plus proche l'une de l'autre. Comme si cela pouvait nous rendre encore plus proche !

      Tout le problème réside là-dedans : nous sommes trop proches Laura et moi.

     J'ai laissé la situation m'échapper au fil du temps et voilà où nous en sommes : elle m'a proposé d'épouser le premier type venu et je suis sur le point de divorcer. Moi qui étais persuadée qu'une telle chose ne m'arriverait jamais ! La blague ... le karma se fout bien de ma gueule !

     Ce n'était pas dans le plan.

      Sa lettre m'a fait m'effet d'un uppercut à retardement. Cette nuit, tout est devenu limpide. Nous sommes trop proches, je n'irai pas jusqu'à dire que nous sommes fusionnelles, mais la preuve en est que notre relation fut le déclencheur de cette idée aberrante.

     J'ai toujours tenté de tenir Doug et Ava à distance, autant que faire se peut. Avec Kate, cela a été un poil plus facile, merci à notre écart d'âge. Elle était déjà en Faculté de médecine lorsque je suis allée vivre chez ses parents. Mais nous sommes tout de même proches, je l'adore. Avec Laura, c'est différent. Nous étions déjà très très proches avant le drame. Après l'accident, j'ai fait mon possible pour l'éloigner mais cette tête de mule n'a rien lâché. C'est ma faute, Laura est ma faiblesse. Ma force aussi. Mais clairement, j'ai creusé moi-même ma tombe, et presque fabriqué la pelle qui m'a aidée à faire le trou !

Très fin Livia.

     Mon constat est élémentaire : Laura a enfin la carrière qu'elle a toujours voulue, et le mari dont elle rêvait. Il est donc grand temps qu'elle voie que je vais bien. Une fois l'information intégrée et imprimée dans la tête de ma blonde de meilleure amie, elle se fera moins de soucis pour moi et aura plus de temps à consacrer à son mari, à sa vie à elle. Tel est donc l'objectif.

     Mon plan est simple : elle doit voir que je vais bien. Et puisque j'ai décidé de vivre cette folie au lieu de me morfondre sur ma stupidité et mon manque de discernement, à attendre que mon monde soit fracassé en un battement de cils, je vais faire d'une pierre deux coups. Rien ne me fera remonter le temps. Et j'ai dit à Laura que j'honorerai cette union éphémère. Je me suis engagée à une certaine fidélité, et c'est à ces mots que je serai fidèle. Hayden Miller ou pas, j'ai pris un engagement.

     Après tout, ce sera mon seul et unique mariage, autant bien se comporter.

     J'ai pris un engagement envers Hayden : faire en sorte qu'il puisse limiter la casse pour sa carrière - et peut-être un peu sa vie personnelle. Je ne reviendrai pas sur ma parole.

     Tout est l'histoire de quelques semaines. Je peux faire avec.

      Laura et Scott renouvelleront leurs vœux dans une vraie cérémonie devant leurs amis et leurs proches cet été. Après quoi, Laura sera sûrement dans sa bulle de bonheur. Ils vont partir en lune de miel. Tout est bien réglé, timing parfait cette fois.

     Forte de mes nouvelles résolutions, je rejoins le métro Victoria Station qui se trouve en face de la gare routière. Je veux aller jusqu'à la station Bond Street Underground pour déambuler sur New Bond Street et Brook Street. Je recharge ma carte Oyster à un guichet, fais un petit tour chez Accessorize, me dégotte un Wrap au poulet avant de faire une crise d'hypoglycémie très aiguë et un triple expresso sucré. J'ai beaucoup de mal à recharger mes batteries ces derniers temps.

***

     Il est dix huit heures quand j'arrive devant le Four Seasons, dans le quartier de La City, au bord de la Tamise. Tout prêt de la Tower of London et du Tower Bridge.

     J'aime beaucoup ce quartier, principalement financier et d'affaires où se trouvent notamment la Banque d'Angleterre et La Bourse de Londres. Ici, l'architecture du XVIIIe siècle grâce à ses édifices historiques affronte les constructions modernes et futuristes des nouveaux buildings. Le décalage est phénoménal mais la vue extraordinaire.

     Le magnifique bâtiment qui abrite le Four Seasons est une construction du début de XXe siècle de style Beaux-Arts qui me fait penser au Petit Palais, à Paris. Moi qui aime beaucoup l'architecture du XIX et du début du XXe siècle, je suis stupéfaite par tant de beauté et de savoir-faire.

     Je reste là un long moment à déambuler ; à me demander si je vais y rentrer. Non pas que ma tenue ne soit pas correcte, mais certainement pas assez distinguée pour entrer dans ce palace londonien. Un simple slim noir élimé au genou gauche, un top bustier noir à armatures et dentelle au décolleté en V très plongeant. Il pourrait faire office de sous-vêtement si besoin, mais que j'ai réellement acheté dans un rayon t-shirts, juste pour clouer le bec à Laura et lui montrer qui oui, je peux ne pas me cacher. En même temps, c'est elle que je vais voir, pas le Pape ou la Queen.

      J'ai quand même mon long cardigan fluide gris pâle en jersey pour ne pas chopper la mort tout de suite et j'ai pris mon long manteau à col de la même couleur. Faire faire une syncope à ma meilleure amie, ok, mais les autres ...

     Normalement, seul mon jean devrait poser un problème. Si je positionne bien mon bas de cardigan, je devrais pouvoir camoufler ce bout de jambe nue... et si je le ferme d'une main, ça masquera mon décolleté ...la dentelle et le bustier ... merde j'aurais dû réfléchir un peu plus !

     À la réception, je suis accueillie par un homme souriant, je n'aurais pas cru dans ce genre de lieu. Où est le flegme anglais ?

— Bonsoir Mademoiselle, en quoi puis-je vous être utile ?

— Bonjour monsieur, je m'appelle Livia McAlleigh, je suis la sœur de Laura McAlleigh-Hartley qui est descendue chez vous. Je l'ai prévenue ce matin de mon arrivée, pourriez-vous me donner le numéro de sa chambre s'il vous plait ?

     Je lui tends mon VISA pour qu'il puisse vérifier mon identité. Il pianote quelques secondes sur son écran.

— Madame Hartley nous a prévenus de votre arrivée. Elle est dans une des suites Grand Héritage. Voici un double de la clé.

     Il me tend une carte et me donne les indications pour rejoindre la chambre. Alors que je m'apprête à prendre congé, il me demande :

— Souhaitez-vous que je vous fasse accompagner mademoiselle ?

— C'est très gentil à vous mais je devrais trouver. Passez une bonne fin de journée monsieur.

— Vous aussi Mademoiselle, je reste à votre disposition.

     Tout est somptueux. Trop. À chaque pas mon sentiment de malaise augmente. Je ne suis pas à ma place, je devrais faire demi-tour, prendre le métro, un taxi pour l'aéroport et rentrer chez moi. Mais je ne le ferai pas. Non pas que l'envie me manque, mais je suis bien trop fatiguée pour repartir immédiatement. J'ai besoin d'une douche, de me reposer une heure, de prendre un litre de café en intraveineuse, de voir Laura. Je ne peux pas faire demi-tour maintenant.

     Je me fais violence pour arriver jusqu'à l'ascenseur en position debout, mes jambes ayant eu la bonne idée de se transformer en guimauve. Dans la très luxueuse cabine, je me positionne au fond pour pourvoir m'appuyer contre la cloison, puis décide qu'il est grand temps de retirer mon manteau. L'hôtel est climatisé, mais je frôle la bouffée de chaleur depuis au moins quinze minutes. Arrivée au bon étage, je marche tranquillement dans le long couloir à la recherche du bon numéro de suite. Cet hôtel est vraiment très impressionnant.

     J'envoie en même temps le message déjà prêt pour prévenir Laura que je suis arrivée, et qu'elle prenne son temps.

     Je finis par trouver la porte qui m'intéresse, soulagée de n'être plus qu'à quelques mètres d'un canapé ou d'un fauteuil qui devra supporter ma micro-sieste. À défaut de pouvoir atteindre ce but, je me contenterai volontiers d'un bout de moquette en cas de coma.

     Au moment où je passe la carte dans la fente, une voix rauque qui ne m'est pas inconnue retentit non loin.

     C'est pas vrai ...

— Bonsoir Livia.

     Mon sang se glace, je me fige. J'hésite entre ouvrir la porte, me planquer dans la chambre en claquant la porte aussi vite que possible -politique de l'autruche, le retour- ou me retourner pour me confronter à la voix. Je choisis de faire un mixte entre les deux. Je glisse la carte magnétique dans la fente d'une main tremblante et sans me retourner, puis énonce d'une voix pas plus assurée que mes gestes en croisant mentalement les doigts, à un poil de réciter une prière pour la première fois de ma vie. :

— Bonsoir King Kong. S'il vous plait, dites-moi que vous êtes là pour Laura ou Scott.

     Avant même que Nick aka King-Kong ne me réponde, je sais déjà : je sens les effluves de son parfum.

— Non madame Miller, il est là pour moi.

     Oh merde ! Il s'arrête quand, mon cauchemar ?

     Attendez, il m'a appelée comment ?

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