38- Lâché de greluches

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Livia.

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— Ma liberté réside dans ma capacité à avancer. 

    Ma liberté réside dans ma capacité à m'accepter.

    Ma liberté réside dans ma capacité à vivre. 

   Je suis calme.

     Je me répète plusieurs fois mes mantras pour me calmer.

— Tout sera bientôt derrière moi

     Je déambule à travers les allées carrelées du jardin. De petites lampes LED illuminent mes pas et les plantes colorées qui foisonnent dans les massifs aux allures de Méditerranée. Je respire à plein poumons ces odeurs si familières. L'air est très frais à cette heure de la nuit mais plusieurs groupes et amoureux profitent encore joyeusement de la paix du lieu.

— Je suis calme.

On va juste éviter la prise de tension alors, hein Livia !

     Ce connard prétentieux a réveillé une telle rage en moi ! Je ne sais pas comment j'ai fait pour ne pas lui sauter à la gorge quand il a posé sa main sur moi. Je comptais vraiment sur le fait qu'il se tire avant que je ne puisse plus me contrôler. Déjà sur la piste ses allusions salaces m'avaient dégoutées. Ailleurs, je n'aurais pas eu une telle patience. Ici, ce n'était absolument pas le lieu pour me faire remarquer. Je ne devais pas mêler Laura, Scott ou même Hayden à mon altercation. J'ai tenu bon.

     Heureusement que j'avais déjà évacué des tensions et dansé comme une folle pour me vider la tête.

      Je ne peux pas compter mes deux minutes avec Hayden comme un défouloir, bien au contraire car ma frustration et la pression luxurieuse qui s'animent sous ma peau à sa simple présence ont tout à fait explosé à la seconde où son corps et le mien sont passés de la proximité à la communication immédiate. Quand nos peaux se sont rencontrées, trouvées, presque apprivoisées Comme s'il existait entre elles une familiarité qu'elles seules savent appréhender et comprendre.

     Le moindre éloignement me faisait passer de la chaleur des enfers au froid polaire une nuit d'hiver en Sibérie. Je n'étais plus maitresse de mon corps, mon cerveau refusant de piloter et de jouer son rôle premier, ou mon corps refusant d'être raisonnable. Au choix.

     La Salsa et la Bachata sont des danses très tactiles, sensuelles. Déjà danser avec Jess qui est une pro, c'était HOT, avec Hayden c'est devenu quasi-orgasmique. Et explicitement, mon corps est en manque d'orgasme. Pourtant la dernière fois que tout était réuni pour qu'il soit sevré de ce manque il a fait un blocage. Alors il va falloir qu'il se calme s'il ne veut pas finir sous une douche glacée ce soir. Mais franchement, il me faudrait plutôt une lobotomie si je veux que mon enveloppe charnelle oublie ce moment et ne s'en serve pas contre moi à partir d'aujourd'hui pour mettre mon âme et toutes mes cellules en fusion à la première occasion.

     Je dois garder des distances de sécurité avec Hayden. Plus loin de moi il est, plus de raison et de discernement je suis constituée. Dix mille kilomètres, c'est une distance convenable entre nous. Plusieurs États américains et un océan pour nous séparer ne sont pas de trop. La Terre ayant une circonférence de pratiquement quarante mille kilomètres, idéalement, il faudrait donc que j'éloigne ce traitre qui me sert de corps de vingt mille bornes d'Hayden Miller. Conclusion ? Il faut que j'aille vivre à La Réunion.

— La Réunion, vingt mille kilomètres, du sable, des plages ... excellente idée ! dis-je pour moi-même, rêveuse, assise sur un banc depuis de longues minutes.

     Je laisse mon esprit divaguer dans un songe apaisant rempli de soleil en grignotant mes fruits. Un long frisson vient me parcourir avant même que sa voix moqueuse ne perce le silence de la nuit pour faire éclater ma bulle :

— Je rêve ou tu cherches à t'éloigner encore plus de moi ?

     Eh merde !

— Pas la peine d'être grossière tu sais.

     Hein ? Je pense à voix haute ou quoi ?

— Je sais ce que tu penses c'est tout. Et tu aimes bien certains petits mots grossiers, dit-il avec effronterie et aplomb.

     Il est vrai que je ne suis pas dans la retenue en ce qui concerne la grossièreté. Mais il parait que mon impertinence fait partie de la petite dose de charme que m'a donnée Mère Nature...

— Alors, tu cherches à augmenter la distance entre nous Trésor ?

     Hayden s'assied près, trop près de moi, à tel point que je peux sentir la chaleur qui irradie de son corps alors que le mien, dehors depuis maintenant bientôt dix minutes, pourrait sans aucun doute concurrencer la mort. C'est d'ailleurs morte que je vais finir si je ne rentre pas sous peu.

     Non pas que j'ai peur de l'idée de ma mort bien au contraire, cet état de paix, d'apaisement absolu, de quiétude éternelle non révocable, Terminus du voyage qu'est la vie est de toute façon inévitable. Je n'ai pas peur de ma propre mort. Mais je ne l'envisage pas ainsi : moi agonisant de froid comme un africain débarquant au Pôle Nord en tong et short de bain. J'ai d'autres plans, moins givrés.

     J'inspire lentement et profondément, fermant mes yeux en passant une main dans mes cheveux comme pour masser mon crâne pour dévier son attention. J'enfile mon masque et lui réponds en tournant mon visage vers lui :

— Si c'est le cas, alors c'est raté puisque vous voici ...

— Tu ne réponds pas à ma question Livia, tu cherches à me fuir ?

     Je plonge dans ses pupilles, plus à même de me retenir.

— Et si c'était le cas ?

      Je joue les frondeuses, c'est dangereux, je le sais. Je veux guetter ses moindres réactions mais sa beauté est beaucoup trop puissante pour que je puisse lutter. Je sens ma raison et mes résolutions s'éloigner. Je dois réagir, vite. Avant de rompre notre échange visuel, je remarque seulement qu'il fronce légèrement les sourcils et la bouche, comme pour chercher si je suis sérieuse, ou pas.

— Même si cela m'a traversé l'esprit, à quoi bon de toute façon ? Aller me cacher au fin fond d'une île loin de chez moi alors qu'il ne me reste que quelques semaines à patienter avant que nous ne mettions fin à cette mascarade serait une perte de temps en logistique, au bout du compte. Et avec la chance que j'ai, vous trouveriez le moyen de me débusquer juste pour me faire enrager, non ?

     Il sourit. Je sais que par pur esprit de compétition, il me chercherait pour se prouver qu'il est plus fort que moi à ce jeu-là. Mais nous ne jouerions pas avec les mêmes armes : il dispose de moyens que je n'ai pas. Nous vivons sur la même planète, mais pas dans le même monde.

— Tu as sûrement raison.

     Il retire sa veste, la dépose sur mes épaules, puis fait de même avec l'écharpe légère qui pendait autour de sa nuque.

— Tu es gelée Livia, dit-il en me frictionnant de ses larges mains.

     Je vais pour lui rendre sa veste mais il m'empêche de la retirer. Sa chaleur s'est déjà infiltrée en moi, et c'est des tremblements brûlants qui s'acharnent maintenant sur mon épiderme.

— C'est vous qui allez avoir froid, vous êtes en chemise alors que moi j'ai un gilet.

— Qui ne sert à rien vu le peu de tissu qui recouvrent le haut de ton corps.

     Je n'ai pas le temps de répliquer quoi que ce soit. Des voix féminines nous interrompent, des cliquetis de talon aiguilles nous signalent l'arrivée imminente d'envahisseuses.

— Oh mon dieu c'est Hayden Miller ! s'écrie une greluche en mini-jupe rouge sur talons de quinze centimètres.

Vive le rhume de chatte !

     Trop d'accord avec toi sur ce coup, la voix !

     Je crois que ma combinaison a plus de tissu que leurs trois robes réunies. Et si Mister Connard pensait que mon décolleté était indécent, c'est qu'il n'avait pas vu ces trois-là ! Je suis certaine que si elles se penchent, je pourrais dire avec précisions quel type d'épilation elles ont : intégral, brésilien ou ticket de métro ! Hayden et moi nous levons dans une parfaite synchronisation.

— Hayden vous voulez bien prendre une photo avec nous ? quémande miss greluche N°2 , d'une voix tellement mielleuse que je m'attends à voir arriver un essaim d'abeilles.

     Je sais avant même qu'il ne réponde qu'Hayden va accepter. Lui et Scott nous l'ont dit à Paris : ils appartiennent un petit peu à leurs fans.

     Qu'elles le prennent !

Non ! Non !

— Bien sur mesdemoiselles.

— C'est tellement gentil de votre part, bave miss Greluche N°3 qui me tend son portable pour que j'immortalise ce moment avec son bel IPhone dernier cri, sans même me demander mon avis.

Hayden se joint au groupe et se fait rapidement encercler. Miss G N°1 et 3 posent leurs mains sur ses avants bras et son torse, sans gêne. Je prends plusieurs clichés puis lui rends son téléphone. Je remonte vers l'intérieur du club, laissant Hayden à ses fans. Pas suffisamment éloignée encore pour ne pas les entendre geindre :

— Vous restez longtemps à Londres ?

— Vous êtes à quel hôtel ?

— Vous ne voulez pas entrer boire un verre avec nous ?

— On peut vous laisser nos numéros si vous vous sentez seul un soir ...

     Et patati et patata ! Non mais je rêve !

     Je secoue la tête et lève les yeux au ciel de désespoir d'entendre tant de mièvrerie féminine. C'est naturel ou elles exagèrent leurs traits ? Tant de faux dandysme fait naître un fou rire que je vais avoir du mal à contenir. Je mets ma main sur ma bouche pour atténuer le bruit et accélère le pas pour m'éloigner plus ; beaucoup beaucoup plus. À proximité de l'entrée Hayden me rattrape par le bras et me fait pivoter vers lui :

— Pas si vite Trésor, tu ne croyais quand même pas m'échapper aussi facilement ?

— Pour le coup, ce n'est pas à vous que je voulais échapper, mais aux sons de la voix nasillarde de Miss Greluche N°1, celle en rouge lui précisé-je, trop désagréable à mes oreilles ! Et puis vous étiez en charmante compagnie avec vos fans, entreprenantes et peu discrètes en plus.

     Il me gratifie d'un sourire narquois et me demande sérieusement de sa voix suave qui efface instantanément celles des greluches :

— Jalouse ?

     MORT DE RIRE ! Non mais il plaisante ? Je lui réponds en lui riant au nez, joueuse :

— Jalouse ? Pour quelle raison serais-je jalouse ? Elles sont pas mal si on fait abstraction de leur QI de concombre végétatif, mais pour être jalouse, il faudrait déjà que je convoite la même chose qu'elles. Et ce n'est pas le cas !

     Il perd un peu de sa superbe.

     Je ne mens pas éhontément puisque je dois me tenir à bonne distance de lui. Mon corps le désire mais je ne le convoite pas, et, pour le moment, le masque tient toujours. Ma vérité a l'air d'agacer l'égo de mister Hollywood. Pas à cause de moi en particulier non, je ne me fais aucune illusion là-dessus, mais parce qu'une femme n'est pas sensible à son charme. Je suis certaine qu'une part de lui en est malade. Et mon côté sadique adore !

Vilaine.

— Ce n'est pas ce que ton corps disait quand nous dansions.

Boom. Crash

     Il gomme la distance entre nous, nos poitrines se frôlent. Il me toise délicieusement, je ne ressens plus du tout le froid, ni la brise nocturne. Rien d'autre qu'une houle ardente qui s'empare de moi et un feu qui s'embrase entre mes cuisses menaçant de me consumer toute entière Ma peau se couvre d'un duvet de picotements. Ma nuque brûle, des torsions brusques naissent dans mon bas-ventre, ma bouche s'assèche et mes mains me hurlent de le toucher pour contenter mon manque. Mais je suis plus forte.

     Je détourne le regard avant de me noyer -mort somme toute plus envisageable que celle précédemment évoquée- afin d'empêcher mon armure d'impassibilité de se fissurer plus qu'elle ne l'est. Mon souffle s'accélère pourtant j'ai la sensation de suffoquer. D'un pas je me déporte, instaurant une distance plus raisonnable entre nous.

— Mon corps vivait les paroles de la chanson Hayden. Vous ou Jessica, c'était la même chose! C'était torride avec Jessica aussi, peut-être même plus avec elle, à vrai dire.

M.e.n.t.e.u.s.e.

— Tu trouves Jessica à ton goût, non ?

     Ah nous y voilà ! Il pose ENFIN la question que j'attendais ! À demi-mots, mais nous sommes sur la bonne voie. En même temps, je crains le piège. Si je lui réponds «oui» il va me dire qu'en ce cas, il est à mon goût aussi puisque je viens de dire que lui et elle c'est du pareil au même.

     Cul de sac, rit ma conscience. Je tourne les choses autrement :

— Avec votre frère j'aurais dansé de la même manière, cela vous convient mieux ainsi ? Pourtant il n'aime pas les femmes.

     Ses yeux s'écarquillent. Sûre qu'il voit passer une licorne là ! Une belle grosse licorne toute jolie, dorée, qui vole et envoient des paillettes en battant des ailes.

— Oh ne faites pas cette tête Hayden ! m'esclaffé-je.

— Attends, Jordan te l'a dit alors qu'il vient juste de te rencontrer ou tu l'as senti ? Vous avez un radar entre vous ? J'ai déjà entendu dire un truc de ce genre.

     Entre nous ? Il est timide avec les mots tout à coup ?

— Un truc comme ça oui, réponds-je simplement. Allez rentrons, l'encouragé-je en le tirant pas le bras.

Mais il ne bouge pas, comme ancré dans le sol -bien ancré. Merde mais il est vraiment costaud ! Il doit peser son poids avec tout l'entraînement qu'il doit faire pour ses films.

— Plus de 90.

    Hein ?

HEIN ???

— Pardon ?

— La réponse est « plus de 90 kg».

     Là, c'est moi qui vois une licorne, et même un troupeau de licornes phosphorescentes. Je pique un fard monumental qu'il ait compris la question silencieuse. Je dois être rouge cerise !

— Et toi Livia ? J'ai bien une idée, mais tu pourrais confirmer que j'ai la balance dans les bras, badine-t-il.

     Je sais à quoi il fait allusion. C'est lui qui m'a portée à Paris, Laura me l'a dit tout à l'heure. Je ne comprends pas que je ne me sois pas réveillée, d'ailleurs. Quoi qu'il en soit, il ne croit quand même pas que je vais lui révéler que la balance me dit « pesez-vous un par un bande d'abrutis mangeurs de frites au Nutella » quand je lui grimpe dessus et qu'elle menace de porter plainte jusqu'à la Cour Européenne des droits des balances !?

     Je n'ai pas à lui répondre car je suis -encore- sauvée par les greluches qui reviennent à la charge alors que nous allions passer la double porte qui mène à l'intérieur du bâtiment.

— Hayden, vous êtes certain que vous ne voulez pas rentrer avec nous ?

     Ah carrément ! Elles n'ont pas froid aux yeux ...

Ni à la chatte !

     Elles ne se soucient même pas du fait que je sois là, juste à côté d'Hayden. Je suis in.vi.sible ! Je me penche vers Hayden et lui glisse à l'oreille :

— Vous voyez, la preuve en image : personne ne croira jamais que nous étions vraiment un couple. Je suis transparente à vos côtés ...

     Histoire de remettre les pendules à l'heure et supprimer tout doute qui pourrait encore se cacher quelque part au fin fond de lui, je lui susurre lascivement :

— Je vous laisse gérer votre agenda coïtal, je vais rejoindre les autres. Profitez bien, je n'oublie jamais une promesse,

     Ses yeux bleus voilé de colère me lancent des éclairs, mais je lui rends ses affaires un grand sourire aux lèvres, fière de ma petite sortie. Les greluches m'auront au moins servi à le friendzoner, et en beauté !

     Livia 1 / Libido dépourvue de neurone 0

     J'ai gagné cette fois ! Je ne me suis pas laissée impressionner et je n'ai pas craqué. Petite danse de la joie intérieure pour une victoire bien méritée.

— Livy c'est notre chanson ! me hurle Laura en se jetant sur moi.

     Elle a raison. Il y a quelques années Laura a décidé que « I'll Be There For You » serait une de nos deux chansons. Je la laisse donc m'entrainer avec elle et Jess en la prévenant qu'après, moi, je rentre. Je dois encore récupérer mes affaires au Four Seasons. Et réserver une chambre quelque part...


I'll be there for you
(When the rain starts to pour)
I'll be there for you
(Like I've been there before)
I'll be there for you
('Cause you're there for me too)

( Je serai là pour toi

(quand la pluis commencera à tomber )

Je serai là pour toi

( Comme je l'ai toujours été )

Je serai là pour toi

( Parce que tu es là pour moi aussi ) )

 Laura se déchaine, et moi aussi. J'ai une tension à vidanger et même si ma glycémie revenue à la normale m'a donnée un regain d'énergie, pas du tout l'intention de me taper un sprint pour me provoquer une montée d'adrénaline, comme à Paris.

 Soudain elle me prend dans ses bras, enserre mes épaules de ses bras pour danser façon slow. L'une contre l'autre nous nous enfermons dans notre bulle, en total décalage avec le reste des personnes environnantes. Jusqu'à la fin, nous restons collées-serrées, nous balançant lentement, à notre propre rythme. Ma meilleure amie fredonne les paroles à mon oreille jusqu'au dernier mot, tel un secret, sa révélation :

I'll be there for you
I'll be there for you
I'll be there for you
('Cause you're there for me too)


     — Je t'aime Livia, me chuchote-t-elle en français. Hier, aujourd'hui, demain, and Till Death do us part. **

     C'est tellement vrai. 

_________________________

Notes :

** Till Death do us part : Jusqu'à ce que la mort nous sépare.

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