57 - Boîte aux lettres et courriers de l'horreur. Partie I

12 minutes de lecture

Livia.


Espèce de sale petite ... Aaaaargh !!! Elle est in.ca.pa.ble de s'arrêter !

J'aurais bien dû me douter que cela ne pourrait pas être aussi simple, qu'elle ne lâcherait pas l'affaire comme ça. Je reconnais bien là ma meilleure amie, aussi entêtée que moi. Mais cette fois je dois bien avouer qu'elle mériterait presque que je me prosterne, une idée pareille, ça se félicite, ça s'applaudit, et c'en est presque si je ne devrais pas commander une statue à son effigie ! D'ailleurs, une idée me vient. Dans le dictionnaire, son visage pourrait être l'illustration parfaite de plusieurs définitions. Lesquelles ? Voyons...

Ténacité. Imagination. CHIEUSE !!!

J'inspire et souffle un bon coup. Nul besoin d'espérer qu'il s'agisse d'un songe étrangement réaliste durant une sieste méritée : c'est bien la réalité. Elle s'est encore lancée dans une de ses stratégies abracadabrantesques. Car soyons clairs, je sais très bien ce qu'elle essaie de faire. Laura est une femme aussi belle que brillante qui a toujours eu de la suite dans les idées. La preuve en images.

Une longue suite, pour tout dire.

Je m'attendais chaque jour à la voir débarquer à mon bureau. Je peux ne pas être ni sur Paris ni chez moi le week-end, mais j'ai encore quelques obligations professionnelles en mai ici et Laura le sait pertinemment.

Mais ça, c'est du grand Laura McAlleigh. Enfin Hartey. MERDE ALORS !

Lorsque j'ai ouvert ma boîte aux lettres à mon retour à la maison et que j'ai vu l'enveloppe sagement patiente, j'ai su sans la décacheter qu'elle venait de Laura -et Scott. Mais je pensais ouvrir leur faire-part de mariage, pas l'invitation à leur «réunion de famille Pre-wedding » ! Leurs fiançailles après mariage, en somme.

Un faire-part rose et or qui ressemble bien à Laura.

Ma meilleure amie a déjà fait la connaissance de ses beaux-parents une semaine après leur union à Vegas. Scott a rencontré les McAlleigh, mais les deux familles elles, ne se connaissent pas encore. Ils veulent dont remédier à cela durant une soirée...

Elle croit m'avoir aussi facilement !?

La connaissant, ce n'est peut-être même pas vrai, juste un appât doré. Voilà donc une heure que je tourne en rond chez moi à me demander si elle me prend pour un dindon de deux semaines dans le coma en me montant un faux plan avec vrai faire-part -elle en serait capable- ou ... si elle me prend pour une sacrée idiote en me montant un vrai plan famille afin de me voir débarquer là-bas.

Save the Date

Laura McAlleigh-Hartley et Scott Hartley

Sont heureux de vous convier

À leur Pre-wedding Diner

Le Samedi 16 Mai,

À 7:30 PM, au Andaz West Hollywood.


En premier lieu, vérifier la véracité de l'info auprès d'une personne de confiance. Un coup d'œil à mon horloge murale : vingt et une heure quinze, soit midi et quart à Los Angeles. Parfait. J'attrape mon portable puis compose le numéro. J'ai une réponse à la troisième sonnerie et coince le téléphone entre mon épaule et mon oreille

— Livia ?

— Bonjour Moms, réponds-je heureuse d'entendre sa voix douce.

— Oh mon bébé ! Comment vas-tu ?

Oui, pour Ava, je suis son bébé, qu'elle ne m'ait pas elle-même portée n'est pas un problème.

— Je vais bien Moms. Et toi ? Et Paps ?

— Je vais très bien, encore mieux maintenant ma chérie. Je viens de prendre ma pause déjeuner, j'allais descendre à la cafétéria. Ton père va très bien aussi, il est en déplacement à Chicago pour deux jours encore. Tout se passe bien Livia ? m'interroge Ava sur un ton moins enjoué tout à coup. Ta sœur m'a raconté que ton kyste te fait toujours souffrir malgré le traitement bien avancé, tu devrais venir voir ta sœur tu sais ma chérie. Non pas que je n'aie pas confiance en ton médecin, mais je serais rassurée d'avoir l'avis de Kate sur le sujet tu sais.

— Bien, je suis contente que Paps et toi alliez bien. Le travail ça va et pour mon kyste, il me reste une quinzaine de jours de traitement. Mais en fonction de ce que révèlera l'échographie que je dois passer courant juin, je consulterai peut-être Kate.

Je suis sincère. Je le ferai, entre la cuisine et le séjour, ce sera parfait...

— Promis ?

Je me fige dans l'escalier qui mène à ma chambre, mon cœur tombe dans mes chevilles. J'ai le tournis et suis obligée de saisir la rampe de sécurité pour ne pas tomber.

—Je...oui, promis Moms.

—Bien, ça me rassurera ma chérie. Tu voulais me parler de quelque chose en particulier ?

— Oui, Moms, je viens de recevoir une invitation par courrier.

— D'accord. Et ? il y a un problème Livy ?

— Donc... tu confirmes que c'est vrai ?

Ma voix faiblit, elle comprend.

— Oh Livia ! Mais ma chérie bien sûr que c'est vrai !

J'entends dans son soupir las le désespoir qui l'afflige à cause de ma paranoïa.

— Hum, d'accord

—Désolée Moms, j'avais un doute tu sais, Laura...

— Livia... me coupe-t-elle, ma chérie, tu sais que je ne me mêle jamais de ta relation avec tes sœurs n'est-ce pas ? Ton père et moi savons ce que tu as traversé et nous avons toujours compris ta distance, ta douleur, tes douleurs mon bébé, et nous avons fait de notre mieux pour respecter chacune de tes décisions.

— Oui je sais...

Je ne dois pas pleurer. Pas maintenant. Je combats les larmes qui veulent gagner le combat et commence à manquer d'air. Je voulais des réponses, une réponse, pas une conversation intense qui réveillerait mon émotivité.

— Bien, bien. Mais cette fois, je vais me permettre de te dire une chose, je peux ?

— Évidemment, soufflé-je en clignant des yeux.

Ma vue se brouille, je me sens mal. Je ne sais pas à quoi m'attendre et l'angoisse me guette déjà. Putain !

— Ta sœur t'aime tellement Livia, tes sœurs t'aiment profondément toutes les deux, tout comme ton père et moi. Mais Laura, ma chérie, nous savons tous que c'est au-delà. Tu es sa sœur, sa meilleure amie, son complément Livy. Quand tu as mal, Laura a mal. Il y a un lien spécial entre vous deux, tout comme il y avait quelque chose d'unique entre Vic et moi, Livia...

Mes poumons se compriment de plus en plus, un poids s'écrase dans ma gorge et des vagues de frissons se posent sur ma peau atteinte de chair de poule. Je suis obligée de m'asseoir à même les marches, ma main gauche ne quittant plus la rampe en inox.

Je le sais, Vic et Ava ont toujours été meilleures amies, sœurs, même après qu'elle eut quitté les États-Unis. Même malgré la distance. Et il y a trente ans, il n'y avait pas internet. Pas de sms ni réseaux sociaux. Pourtant elles sont restées liées à tel point que Doug et Ava sont aussi mes parrain et marraine. Il y avait une affection tangible et profonde entre elles. Ava a beaucoup souffert du décès de Victoria. Et je sais qu'aujourd'hui encore, presque dix ans après l'accident, cela la fait souffrir, que le temps n'a pas eu l'effet baume que l'on espère de lui quand la mort nous prend injustement ce qui peuple nos vies.

C'est précisément pour ne pas reproduire leur erreur que je dois m'éloigner de Laura.

C'est ce que tu crois Livia.

Aujourd'hui, ma meilleure amie a trouvé l'homme de sa vie, je dois donc passer le flambeau à Scott, tout comme Doug laissera officiellement partir sa petite fille lorsqu'il la conduira jusqu'à l'autel.

J'aime Laura, je donnerai ma vie pour elle. Je ne l'aime pas moins qu'elle m'aime mais je refuse qu'un jour elle ressente ne serait-ce que le quart de mon martyre. Et plus le temps file, plus je sais que j'ai trop tardé à enclencher le processus. Heureusement, son bonheur au prénom de Scott est arrivé à point nommé.

Il n'y aura jamais de rupture entre nous, elle sera toujours ce qu'elle est pour moi, néanmoins elle doit simplement apprendre à passer des journées sans m'appeler et un mois sans me voir. En passant plus de temps chez elle, auprès de son mari et de sa nouvelle famille, avec leur nouveau cercle d'amis respectifs, elle se détachera toute seule, naturellement. Je dois simplement donner l'impulsion. J'avais commencé d'ailleurs, depuis que nous nous sommes quittées sur ce quai à Paris. Tout était prévu pour les six semaines à venir, avec quelques fois la complicité de Mila.

Mila à qui j'ai expliqué en long en large et en travers que Laura doit se focaliser sur son mari et qu'elle a interdiction formelle de filer des infos à ma sœur, mes sœurs, les parents, Hayden, Scott ou tout autre personne au risque que je ne lui adresse plus jamais la parole. Radical ? Totalement. Mais avec elle, mieux vaut tout envisager et énoncer clairement les règles. Question d'expérience...

Cette histoire de dîner dans moins de dix jours, ça ne m'arrange pas du tout !

Et je ne parle pas que du fait de devoir faire un aller-retour à Los Angeles, ce serait l'occasion de voir Doug, Ava et Kate -et Joshua. Ni d'assister à ce dîner alors que je déteste ce genre d'évènements qui rassemble des gens me dévisagent, moi la petite française hors moule, pièce rapportée des McAlleigh. Des personnes friandes d'en apprendre toujours plus sur notre histoire atypique. Mon histoire; celle qui n'appartient qu'à moi et que je garde précieusement, non pas comme un trésor à choyer mais un tombeau à ne pas oublier. Ce qui me dérange aussi est que ce déplacement impliquerait de revoir Hayden. Aux États-Unis. Sous les yeux des parents à ce foutu dîner, comme si j'avais la tête d'une fille qui aime s'afficher dans les mondanités...

Hayden avec qui j'ai couché dans sa chambre d'hôtel, et pas qu'une fois -sans parler de Vegas. Et c'était... absolument... parfait. Donc traduction en langage Livia Gardini : troublant ; très troublant. Depuis mon retour de Londres, je me suis plongée tête baissée et avec de l'élan dans mon boulot, pour avoir le moins de temps possible pour réfléchir. Réfléchir à mon attirance pour lui, qui est plutôt naturelle puisque toutes les femmes de cette planète doivent avoir envie de le croquer... Ce que j'ai fait, plus ou moins- désolée Mila.

Ne pas penser à ça.

Trop tard !

Cogiter à ce que mon corps a ressenti à sa simple présence à Paris lorsqu'il a décidé de se réveiller, puis aux légers contacts qui m'ont électrisée, à nos baisers puis... tout le reste. Mon corps se reprend de frissons bien plus agréables à ce souvenir.

— Livia ? Tu es toujours là ?

Ava me sort de mon nuage douillet.

— Oui oui.

— Laura s'inquiète pour toi Livia tu le sais, et nous aussi bien entendu, mais ta sœur a été... elle s'interrompt et cherche le mot adéquat, traumatisée, Livy. Appelons un chat un chat.

Ça, c'est abrupt, autant que la violence des images que ses paroles convoquent sous mes paupières. Bon sang ! Je suis bonne pour toute un panel de cachets ce soir.

— Ava...

Moms, Livy ! s'emporte Ava que je n'entends que rarement lever le ton. Je suis ta mère, tu es ma fille et un jour où l'autre, il faudra que nous ayons enfin cette discussion, ensemble sur vos traumatismes. Je ne t'ai jamais demandé de m'appeler Maman Livia, tu as choisi seule de nous donner un surnom à ton père et moi, et nous en sommes ravis et reconnaissants car nous sommes conscients du chemin que tu as dû parcourir pour en arriver à cela, mais s'il te plait pour l'amour du ciel, quand tu m'appelles Ava, je ne le supporte plus. J'ai l'impression que nous régressons ma chérie...

Oui, c'était l'idée en fait...

— Excuse-moi Moms...

Elle a raison, il y a tout de même un minimum syndical; mais il me coûte plus que je n'ai.

— Tu as survécu Livia, reprend Ava très émue. Tu as chuté, tu t'es relevée, et tu es tombée encore. Mais tu as toujours été une battante mon bébé, tu as beaucoup de Victoria en toi mais plus encore, tu es ton père Livia. Tu as hérité de sa force de caractère, de sa droiture et de sa combativité. Ils... ils se sont battus chacun à leur manière dans leur vie. Ils étaient forts, même si Vic avait ses... s'interrompt-elle la voix trop chevrotante pour être audible.

Un silence nécessaire pour nous deux s'installe, mais dans ma tête et mon cœur, c'est une tempête de désolation qui fait rage. Je perçois très nettement les reniflements d'Ava. Tout est comme amplifié à mes oreilles malgré les milliers de kilomètres entre nous. Encore une preuve que si le temps n'est rien dans l'épreuve de la douleur, la distance n'a rien à lui envier. Chaque seconde exacerbe ma pénitence, leur absence, ma solitude. La peine d'Ava vient fouetter le tout, ensanglanter un peu plus la plaie qu'est ma vie. Je mène un combat contre moi-même pour ne pas craquer. Pas maintenant. Pas alors qu'elle est juste là, de l'autre côté du combiné, et que si je dois débuter le chantier d'une muraille physique entre nous, je n'oublie pas que le but est qu'ils soient heureux, pas affligés. Alors j'essuie mes larmes acides d'un revers de la main et me fous un coup de pied mental pour me bouger les fesses. Sauf que...

—Tu as cette force incroyable qui t'a sauvée ma chérie. Mais Laura...

Le crash est inévitable.

Respire Livia.

De colère, je suis incapable de contrôler mon flot d'émotions et me mets à hurler en tournant sur moi-même, oubliant que je toujours dans mon escalier et manquant de rater une marche :

— Ils sont morts ! Ils sont morts, et c'est aussi sa faute ! Je ne l'ai plus par sa faute...

Et ce que je ne voulais pas arrive, submergée, je craque et éclate en sanglots :

— Ils sont morts ! Morts ! Je ne suis pas forte, je n'ai juste pas eu le choix parce que je n'étais pas avec eux ! Où est la force là-dedans, hein ?

Il n'y en a aucune. Ici encore, tout est une question de choix. Mais elle ne le sait pas. J'ai fait une promesse. Je la tiens. La voilà, la vérité.

Ava me laisse pleurer, lui crier qu'ils sont morts, plusieurs fois. Elle écoute le requiem de ma peine, le résonnement caverneux de ma souffrance. Il n'y a pas de fond. Puisque le retour en arrière n'est pas possible, je me laisse aller le temps d'un couplet avant de me reprendre.

— Je sais, ce n'est pas ce que j'ai voulu dire ma chérie. Tu as tes traumatismes à toi, tu les as vécus à ta manière, surmontés à ta manière, et Laura elle, vit le sien à sa façon à elle. Il faut qu'elle...

— Je sais Moms. Je le sais, mais il faut qu'elle se concentre sur son mariage maintenant. Je vais bien, j'ai besoin qu'elle aille bien aussi. Mais la conforter sans cesse dans son attitude qui vire à la psychose, ce n'est pas l'aider. Pour l'aider, vous devez lui faire comprendre qu'elle doit se polariser sur...

— Oh Livia, décapite-t-elle mon réquisitoire d'une grondement accusateur, ne sous-estime pas mon intelligence, je t'en prie !

Elle a raison, encore. Je suis prête à tout pour les rallier à ma cause.

— Bon, veux-tu que je m'occupe de réserver ton billet ?

Je manque de m'étrangler. Non, je ne manque pas, ma salive fait une faute route et je m'étouffe avec.

Livia... dit-elle lentement comme une mère sur le point tu sermonner son enfant. Tu comptes venir n'est-ce pas ?

Heu... non ?

— Elle me prend pour une dinde farcie Moms ! Je sais parfaitement pourquoi elle...

— C'est sûrement l'une des raisons, oui, me coupe-t-elle une nouvelle fois sachant ce que je veux dire. Ce dîner est important pour nos familles puisque les choses n'ont pas été faites de manière très ... conventionnelle, déplore Ava.

Punaise de punaise de bordel... Quand ils vont savoir ce que j'ai fait ...

C'est bien pire que Laura et Scott filant en douce se marier à Las Vegas !

Laura... Plan...

Hayden... Plan ...

Les parents... Plan !

Fait chierrrrrr ! je me hurle.

— Moms honnêtement je ne sais pas si je vais venir. Alors ne te fais pas d'idées, d'accord ? J'ai du travail moi. Un aller-retour de plus sur trois ou quatre jours, ça va m'achever. Je suis fatiguée par mon rythme au boulot, je fais des journées à rallonge depuis un mois, je suis éreintée par le traitement...

Je ne mens pas, tout est vrai. C'est simplement une liste non-exhaustive de mes maux.

— Je comprends ma chérie, souffle-t-elle déçue. Mais Livia, réfléchis-y s'il te plait, tu veux bien faire ça pour moi ?

— D'accord Moms.

— Bien, conclue Ava, je vais devoir te laisser mon bébé. Je dois déjeuner et j'ai une consultation dans quinze minutes. Je t'aime ma chérie, j'espère te voir la semaine prochaine. Et si tu ne viens pas, ton père et moi viendrons te rendre visite dans deux ou trois semaines. Non négociable Livia, n'essaie même pas de comploter jeune fille, me prévient-elle. Bonne nuit ma chérie.

Et c'est ainsi que ma mère... me raccroche au nez.

Les chiens ne font pas des chats décidément ...

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