65 - Garde du corps. Partie I

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Méa culpa, j'avais oublié de publier ici ... Line

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Livia.

Il est plus d'une heure du matin et Laura est encore en train de danser avec ses copines, les bras en l'air et un sourire jusqu'à la lune. J'aime la voir comme ça, heureuse, sans se prendre la tête. Juste joyeuse et sereine, ce qu'elle devrait être chaque jour, sans exception. Elle tourne, chante à tue-tête. Moi je ne peux plus.

J'ai mal aux pieds, mal au ventre, le cerveau en guimauve qui tourne sur lui-même à cause de la touffeur ambiante, alors je l'observe de loin depuis plusieurs minutes déjà, installée sur un sofa confortable, une paille entre les dents aspirant de l'eau aussi fraîche que celle d'un lac un matin d'hiver. J'apprécie le froid qui glisse dans ma gorge et le contact du verre glacé sur mes doigts, et mon front, également. J'admire celle qu'elle est vraiment, quand rien ne la parasite. Quand je ne suis pas une source de soucis pour elle. Une femme belle à l'intérieur comme à l'extérieur, qui profite de la vie, rit, pleure de joie, exprime sa joie. Je regarde la vraie Laura, celle que j'ai rencontrée il y a onze ans. Cette fille souvent exubérante qui sait ce qu'elle veut, s'en donne les moyens et ne s'enferme que rarement dans des conventions qu'elle abomine.

Laura est cet être à part, parfois agaçante voire insupportable, aux idées détraquées mais aux convictions profondes, aux plans foireux, mais au cœur grand. Un cœur qui doit battre au rythme du bonheur, et maintenant que Scott est à ses côtés, qu'elle a rencontré son inaliénable moitié, son inaltérable pilier, je sais que quoi qu'il se passe, ses fondations seront suffisamment solides et son attention sera sur lui, elle, eux.

Je la regarde et l'espace d'un instant moi aussi, je me sens heureuse, qu'elle le soit, enfin ; de nouveau. Il n'y a rien que je désire plus. Ou si, mais la réalité est ce qu'elle est : loin du rêve et d'une prière qui ne serait jamais exhaussée.

Je la regarde et c'est comme si je serrais la main à l'évidence : s'il y a des choix qu'on fait sans voir qu'ils auront un jour des conséquences, parfois plutôt tôt que tard, il y a aussi les murement réfléchis, ceux qu'on ne regrettera pas. Je ne regrette rien, quand il s'agit d'elle.

— Ça va baby ? Pourquoi tu es seule ?

— J'ai passé une super soirée Leah, je suis juste HS.

Ses yeux noisette sondent les miens, comme si je pouvais lui cacher quelque chose.

— Ok, dit-elle après avoir avalé cul sec son septième ou huitième cocktail rouge. Je vais aux toilettes, si on me cherche...

Dans sa petite robe bleu métallisé qu'elle a conçue elle-même, la brunette à la coupe au carré -une amie d'enfance de Laura- me claque une bise sur la joue puis s'éloigne à toute allure. Entre vessie de moineau, on se comprend.

C'est vrai, j'ai passé une excellente soirée. J'avais quelques appréhensions, mais j'avais tort. Un karaoké dans un bar sympa et ambiancé, c'était génial ! Ça faisait une éternité que je ne m'étais pas autant amusée, ni lâchée sur une piste. Deux ou trois lourdauds se sont un peu trop approchés de Laura et Jess, mais rien d'ingérable. Et je vielle, Laura est plus fortifiée que la muraille de Chine.

Laura a poussé la chansonnette plusieurs fois avec ses amies presque aussi délurées qu'elle. Même Leah a joué le jeu. Quant à Jessica et moi, nous avons trémoussé nos fesses comme des folles. Je me suis shootée aux jus de fruits entre les verres d'alcool que je me suis exceptionnellement accordés, estimant qu'il ne pouvait rien m'arriver de pire que de me marier avec un inconnu. Célèbre, l'inconnu. Très. Quoi que si c'était aussi la formule magique pour divorcer, revenir en arrière, je ne serais pas contre une gueule de bois d'anthologie qui dure plusieurs jours.

Je crois quand même que je me suis trompée dans le compte à un moment donné. J'espère que la migraine ne pas venir taper à ma porte demain matin -sauf si je gagne un divorce, donc. Enfin ce matin dans sept heures, précisément. Je dois impérativement me lever à huit heures au plus tard pour travailler avant d'aller déjeuner avec Jordan. J'ai aussi promis à Doug que je ferai un saut à son cabinet dans l'après-midi pour passer un petit moment « père-fille » comme il dit, et j'ai une réunion par Facetime avec Mila que je ne dois pas rater.

Pour le moment je me sens bien mais je me connais, le vin peut tourner au vinaigre en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, chez moi.

J'ai lâché prise, autant que faire se peut, et c'est exactement ce qu'il fallait que je fasse devant ma meilleure amie, mais pas que. C'est au-delà d'elle, de moi. Laura a d'ailleurs regardé mes tatouages à plusieurs reprises, mais elle ne m'a toujours pas posé de questions. En même temps le « X » sur le cadran est plutôt explicite. Il y en a encore trois que je voudrais faire mais avec les beaux jours, le soleil, la piscine et la plage, je vais devoir me bouger si je veux mettre ce désir à exécution. Il faudrait que je fasse ça dès mon retour des États-Unis. Après il sera trop tard, puisqu'il me faudrait éviter l'eau et des expositions aux rayons. Si j'ai pu mettre des gans dans mon bain, je me vois mal me trimballer recouverte de cellophane comme un saucisson à protéger.

Mon téléphone vibre dans ma pochette posée près de moi. Je le sors, une petite boule acide au ventre depuis que j'ai reçu le message dans ma boîte aux lettres. Je respire mieux voyant que ce n'est qu'un mail de Mila, c'est déjà le milieu de la matinée en France. Elle m'informe que tout se passe bien, mon affaire privée est normalement bouclée et qu'elle devrait en avoir confirmation d'ici samedi maximum, aux dires d'Alicia.

Je m'attendais à ce que ce soit relativement rapide, mais valider la première étape en une semaine c'est carrément surréaliste, et ça m'enlève un sacré poids, pour ne pas dire une magistrale épine du pied, malgré la pointe de mélancolie qui s'infiltre en moi. Mais certaines pages sont faites pour être tournées. Je le savais, c'était prévu et pour une fois, au lieu d'être retardée par une embuche imprévue, je prends de l'avance.

J'attends donc avec impatience cette confirmation et les délais pour lancer l'étape II, et contacter une autre personne qui a bien voulu m'aider pour faire accélérer ma démarche. Le gros problème dans l'administration, que ce soit en France ou aux États-Unis, c'est que tout est long : il faut toujours des papiers, des papiers et encore des papiers, à déforester une colline pour deux conneries. À l'ère du tout numérique je trouve que c'est une aberration.

Mais en France vraiment, j'ai l'impression que nous ne sommes pas champions du monde que pour le football. Aujourd'hui, si vous voulez être sûr que quelqu'un dans l'administration traite votre demande quel que soit le service auquel vous l'avez envoyé : sécurité sociale, mairies etc. et même dans le privé -mutuelle par exemple-, vous êtes obligés de payer six euros un courrier avec un accusé de réception. Mais là encore il y a toujours quelqu'un pour vous dire que «le courrier AR donne preuve qu'il a été reçu mais pas nécessairement transmis au bon service ». Ça me rend dingue.

Voilà pourquoi j'avais déjà prévu des interlocuteurs pour faire avancer les choses ou du moins pour ne pas les retarder. J'ai une Dead Line à tenir, moi ! Tout était organisé depuis plusieurs mois avant que je ne doive revoir plusieurs détails à cause des événements récents.

Un mariage. Un divorce. Un spectre de retour.

La voix de ma conscience me booste, il faut que je rentre me coucher pour ne plus l'entendre. Moi qui ai normalement besoin de mes huit heures de sommeil, je n'en aurai que six cette nuit. Je récupère mon sac et mon blazer et me dirige vers ma meilleure amie en fendant la foule de corps brûlants et transpirants pour l'informer que je m'en vais, en criant pour qu'elle m'entende, la musique transcendant tout :

— Laura, je rentre !

— Déjà Baby ?

Elle consulte sa montre. Ses grandes yeux bleus s'écarquillent. Eh oui, il est tard, ou tôt...

— Oh mince ! Moi aussi ! J'ai une réunion à neuf heure et si j'arrive avec des cernes de quatre kilomètres, papa va me passer un savon bien mousseux. Nous avons rendez-vous avec un très gros client. Je ne peux pas me permettre d'être à côté de la plaque ! s'affole-t-elle.

Il aurait fallu qu'elle s'en souvienne avant, mais bon.

— Ok Princesse, tu veux que je nous commande deux taxis ?

— Je veux bien Livy, merci. Je vais passer aux toilettes et je te rejoins dehors.

Je fais une bise à toutes les autres filles et Jess m'indique que puisqu'elle dort chez Hayden avec Nick cette nuit, elle va utiliser le même taxi que moi. Pendant qu'elle part rassembler ses affaires, je lance l'appli sur mon téléphone pour commander deux taxis. Elle me rejoint dans le hall, nous sortons toutes les deux, et c'est le choc : l'air frais est d'un tel contraste avec la chaleur intérieure qu'un vertige me cueille dès que j'ai le nez dehors. La tête me tourne, mes yeux se ferment et mon estomac fait un grand huit, mon sternum se bloque. Je suis obligée de m'appuyer sur Jessica pour garder l'équilibre.

—Livy, tu te sens mal ? s'inquiète-t-elle surprise de me voir m'agripper ainsi à elle.

— Je... anhélé-je manquant de souffle. Je... oui, ça va Jess. J'ai juste été surprise par la température.

Je m'appuie contre un mur, les bras tendus et les mains en appui sur mes genoux. J'inspire à grandes goulées, attendant que les petites mouches noires devant mes yeux s'effacent. Jess me masse le dos et me propose d'aller m'acheter une bouteille d'eau mais je refuse. Je serai bientôt dans ma chambre, j'ai ce qu'il faut là-bas. Je ne suis pas une petite nature, ça va aller, j'en ai vu d'autres.

Laura arrive heureusement une fois mon malaise envolé, toujours guillerette.

— Les taxi ?

— Dans moins de dix minutes, consulté-je l'appli.

— Super ! Regardez les filles, j'ai enregistré de superbes idées sur mon Pinterest tout à l'heure pour le mariage, vous voulez bien me donner votre avis ?

Où trouve-t-elle autant d'énergie ? Je me gave de sucre du matin au soir et je me fais l'effet d'une nonagénaire anémique.

Tu l'es, anémique, me rappelle ma conscience

Je ne sais vraiment pas comment fait cette femme pour tenir encore debout après la journée que nous avons passée. Surtout elle, car je sais qu'elle s'est levée à six heures pour être présente à une audience à huit heures, avant de me rejoindre chez Hayden.

Toutes les trois penchées au-dessus de son écran, Laura nous montre des décorations de table et des codes-couleurs qui lui plaisent quand deux hommes d'une trentaine d'années viennent nous aborder. Un grand blond, californien type mais au regard vicelard qui ne me plait pas du tout et me donne la chair de poule, nous interpelle le premier :

— Bonsoir Mesdemoiselles. Venez donc boire un verre avec nous...

Mesdames, le corrige poliment Jessica. C'est gentil mais nous ne sommes pas intéressées et nous étions sur le point de partir. Passez une bonne fin de soirée messieurs.

Elle détourne son regard d'eux, tout comme nous qui reprenons notre activité papotage sur fond de préparatifs de mariage.

— Allez les filles, lance le deuxième qui s'approche de nous, un brun plutôt banal, juste quelques verres pour faire connaissance.

— Merci mais non merci, riposte cette fois Laura avec plus de conviction dans son ton. Comme vient de vous le dire mon amie, notre soirée est terminée, nous ne sommes pas intéressées et nous allons rentrer chez nous.

C'est dingue comme ils sont lourds ces américains. Ou alors je ne sors pas assez de chez moi. Aussi.

Aussi, oui.

— Et toi ma jolie petite bombe ? m'appelle le grand blond, tu ne dis rien. Qui ne dit rien consent, non?

Non. Clairement, définitivement, non.

Je roule des yeux vers lui, cramponne mon regard au sien et lui réplique fermement :

— Désolée, mais c'est non aussi. Donc pour la troisième et dernière fois, allez boire un verre ou deux, voire quinze, mais c'est sans nous. Bonne nuit messieurs.

— Toi, t'es pas américaine ! s'étonne le brun. D'où tu viens Bella ? T'es européenne non ?

Bordel mais qu'ils sont lourds tousss ! Et si près de m'enfoncer dans mon lit, je n'ai plus de patience.

— Eh toi là ! s'écrie l'autre à Laura après l'avoir sifflé comme si elle était un animal, ta tête me dit quelque chose !

Il parait réfléchir -autant qu'un homme peut le faire- la dévisage longuement, cherchant pourquoi son visage lui est familier. Une alarme retentit en moi. Je sens que nous sommes sur une pente qui n'a rien de safe. Fait chier !

— Je suis franco-américaine mais je vis en France, lui réponds-je calmement aux antipodes de l'orage qui se réveille en moi, pour détourner l'attention du visage de ma meilleure amie. Vous avez l'oreille bravo, ou alors j'ai vraiment un accent pourri ce soir... bref, bonne soirée.

Je me détourne d'eux, Laura et Jessica me prennent par les coudes pour que nous nous déplacions de plusieurs mètres, puisqu'apparemment les deux chewing-gums n'ont pas l'air de vouloir nous laisser tranquilles.

— Hey ! Restez là ! grondent-ils d'une seule voix.

— Je sais ! Je t'ai vu à la TV, t'es actrice ou un truc comme ça ?!

Son ton persifleur et agressif me fait dresser les poils. Je sens que je ne suis pas la seule à me crisper à leurs mots, d'ailleurs. Je ne dis rien et serre les dents, espérant que les filles ne relèvent pas non plus leur attitude douteuse, mais c'est sans compter les sifflements qui reprennent de belle plus. Laura craque la première, se retourne vivement et grince :

— Bon ça suffit ! Vous faites erreur, alors suivez mon conseil et allez voir ailleurs si nous n'y sommes pas les gars ! Ciao !

— Toi tu me parles mieux sale petite trainée ! lui crie le blond en la saisissant violemment par les cheveux, lui arrachant un cri de douleur qui me perce.

— AÏEEE !!! Lâche- moi sale connard !

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