66 - Coups et blessures

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Hayden.

Il n'est qu'une heure, mais la plupart de mes potes sont déjà rentrés chez eux car rendez-vous professionnels de bonne heure. Seuls Scott qui ne rentrera que lorsque sa femme aura fait de même, ainsi que Nick, Jordan et Shaun, qui avaient prévu de passer la nuit ici sont encore là ; et Joey.

— Sérieux Jo, t'es vraiment un trou duc ! ricane Scotty en vidant le reste de son verre. Pas foutu de rentrer une boule dans trou avec une queue... tu perds la main frérot !

— Ta gueule bouffon, je garde juste mes vrais talents pour moi, je ne veux pas te filer des complexes mon pote, s'enorgueillit-il.

Sur cette remarque imagée pleine de poésie salace qui fait sourire tout le monde, moi un peu moins même si j'admets que l'occasion était trop belle pour la laisser passer -imaginer mon frère en pleine action n'est absolument pas le film porno que je préfère- c'est à mon tour de filer une leçon à mon frangin. S'il est très bon avocat, on ne m'enlèvera pas l'idée que Jordan est une bille au billard. Chacun ses faiblesses et celles de mon frères sont ici. Jo est un cérébral et pourtant, alors que ce jeu consiste à visualiser des coups et des trajectoires, il est nul.

Ou alors il aime perdre et nous filer son pognon cet abruti.

Ou il est juste nul à chier.

Je ne manque pas ma cible sur les trois premiers coups et lance un clin d'œil moqueur à mon frère qui me remercie par un doigt d'honneur, faussement vexé. Si notre père était là, il n'aurait pas osé, même à son âge. Nos parents sont ouverts et encore très jeunes dans leurs têtes, mais ils ont leurs limites. N'avoir eu que des garçons n'a pas dû être simple tous les jours, et je me souviens encore du soulagement -et de la joie- de Jamie quand ils ont appris que Zoey portait une petite fille, sans savoir qu'elle serait une future tornade. Ça, il ne l'avait pas envisagé une seule seconde, le grand dadet.

C'est notre expérience de fratrie cent pour cent masculine qui lui a fait espérer s'éduquer à la paternité en ayant une petite princesse, qui nous a tous bien mis au pas dès sa naissance. Lui est devenu père, et Jo et moi oncles gaga. On ne s'attendait pas à ça non plus, l'envie de s'impliquer dans la vie d'une porteuse de couches, encore moins au chemin de vie que sa surdité nous a fait emprunter. Mais Emmy est un livre qui nous enseigne chaque jour la combativité par ses sourires et sa force de caractère.

Son handicap en est surtout un pour le monde extérieur, extérieur à notre famille, même si elle commence à se rendre compte à cinq ans passés que la langue des signes n'est pas maîtrisée par tout le monde. Mais elle fait de son mieux pour s'adapter, ce qui fait d'elle un moteur et non pas un frein. Et depuis que je sais que Laura, et Livia, sont capables de communiquer de cette manière, je me dis que ça ne peut pas être un simple hasard si les routes de Laura et Scott se sont croisées.

— T'as une chance de cocu ! lance Joey avant que je ne me repositionne.

J'espère pas.

Je rate mon quatrième tir, pas peu satisfait de la gueule de mon frère, cela-dit. Il bougonne dans son menton.

Mauvais joueur.

— Je m'attendais à un peu plus d'endurance de ta part, Hollywood, raille-t-il pour me piquer au vif en m'appelant comme ma femme. Je ne suis pas le seul à perdre la main visiblement, p'tit frère. Tu envoies la sauce un peu vite.

Mes mains vont très bien tout comme le reste de mon corps, mais pas moyen que je le lui dise même s'il n'attend que ça. Quand à la sauce, no comment, il me teste, rien de plus. Si tout le monde ne comprend pas l'allusion, moi, je l'entends parfaitement. Nick relève la vanne et se marre silencieusement, et Scott aussi, plus perplexe néanmoins. Je ne m'occupe pas de ce qu'il se passe dans son lit, j'apprécierais qu'il me rende la pareille. Moi, je roule des paupières en saisissant mon verre pour me planquer derrière. Il veut de l'acteur ? Pas de problème, il va en avoir.

— Ressers-moi un verre au lieu de te ridiculiser, riposté-je. T'es nul, n'essaie pas de braquer les projecteurs sur quelqu'un d'autre Maître.

Je sens le regard de Joey, qui ne dit rien, pour une fois, me considérer avec insistance, à la recherche de ce qui lui échappe.

Si tu savais...

Il saura.

Nous sommes toujours en pleine partie de billard, une énième revanche qui plume Jordan, quand Jessica apparaît telle une revenante dans l'embrasure de la porte.

Jess entre dans notre champ de vision mais stationne à un mètre de la porte comme s'il fallait qu'elle reste près d'elle, un regard anxieux vissé sur son visage. Sa bouche se tort et ses doigts s'entortillent les uns aux autres avant qu'elle ne fasse signe de la rejoindre.

— On joue Cariña. Venga. (Viens)

Sa tête mime un non, elle insiste, puis un nouveau signe de main lui ordonne de la suivre dans le couloir, mais King-Kong refuse de quitter la partie. À contrecœur et après un coup d'œil derrière elle, Jessica vient à lui sans se départir de sa mine soucieuse.

— Ça ne va pas, Cariña ? l'interroge son compagnon en se penchant pour lui déposer un léger baiser sur les lèvres.

— Nick, podría hablarte en privado por favor ? (Je peux te parler en privé s'il te plait ?)

— Heu, oui, viens, accepte-t-il finalement, intrigué, et se demandant sûrement pourquoi elle s'adresse à lui en espagnol alors que nous sommes au moins la moitié à comprendre.

Qu'est-ce qu'elle a et où est Livia ? Déjà partie se coucher ?

Ils s'éloignent tous les deux à l'autre bout de la pièce et s'assoient sur un canapé côte à côte. Je joue mais j'essaie de ne pas trop les quitter des yeux. À un moment, Nick se tend perceptiblement et Jess pose une main sur son avant-bras alors qu'il allait se lever. Laura débarque en hurlant le prénom de sa sœur, hors d'haleine. Pied-nus et ses escarpins à la main, totalement paniquée :

— Elle est où ? Livia ?!

Je me redresse et l'observe plus attentivement. Elle a pleuré, son mascara a coulé, sa coiffure est en vrac comme s'il y avait une tempête dehors.

— Jessica elle est où ? Elle n'est pas dans sa chambre !

Scott lâche la queue de billard et part en trombe sur sa femme. L'attention de tous se porte sur elle, sur eux. J'ose tout de même un regard suspicieux vers Jess et Nick. Ses mâchoires tendues et ses yeux fuyants sont un bon indicateur qu'il se passe quelque chose de plutôt sérieux. Mes poumons sont d'ailleurs d'accord avec cette prémonition et s'alourdissent.

— Qu'est ce qui se passe ? Laura qu'est-ce qu'il t'arrive ma chérie ? Tu devais rentrer directement à la maison, non ?

— Jessica dis-leur ! aboie Nick à sa compagne qui sursaute et enclenche une marche arrière.

— Bordel il se passe quoi là ? s'énerve Scott alors que Laura retient ses larmes.

— C'est ma faute, je n'aurais pas dû intervenir, dit-elle avant d'éclater en sanglots, la tête contre le torse de son mari. Et je l'ai traité de connard.

Elle renifle, passe une main sur ses joues, puis l'autre. Ok des connards, ça court les rues et encore plus les bars. Mais encore ?

— Je l'ai traité de connard... c'est ça qui l'a poussé à bout ... et il m'a reconnue...

Elle se tait, Nous nous tournons vers Jessica, tous en même temps. Sa bouche aspire ses lèvres, ne reste plus qu'une fine ligne. Elle regarde Laura.

— Jessica ! crie de nouveau Nick. Arrête de gagner du temps ! Dis-leur ou je le fais !

C'est quoi le truc ? Où est Livia ?

Pas là, Sherlock.

— Deux types nous ont accostées à la sortie du club et on les a gentiment rembarrés, Cariño, chacune notre tour. Laura s'est un peu plus emportée sur le plus engageant qui ne comprenait pas la signification du mot « non », este cabrón ! Il n'a pas apprécié et l'a attrapée par les cheveux quand...

— Pardon ? la coupe Jordon, étranglé, m'enlevant les mots de la bouche.

— Mais ça va Laura ? lui demande Shaun abasourdi en pivotant vers elle.

— Continue Jess, lui ordonne Nick.

Scott console sa femme mais fixe son regard inquiet au mien. Il cherche ma réaction, comme si c'était le moment de se poser des questions. Mon agacement se renforce à constater que sa curiosité me déplait et que je préfèrerais limite qu'il soit moins sérieux et plus goguenard, comme Jo. Je me retiens de serrer les poings et continue de respirer le plus normalement possible alors que ma cage thoracique se soulève avec difficulté.

— Livy l'a repoussé en le frappant au thorax et ensuite, ils ont reconnu Laura. Le deuxième a lâché l'affaire mais pas le premier. Quand Laura l'a traité de connard tout s'est enchainé, et Livy s'est interposée encore pour prendre les coups à la place de sa sœur, débite très rapidement sans reprendre son souffle.

Je manque de m'étrangler et manque de perdre mon sang froid. Celui que je m'astreins à garder en apparences. Quoi ? Quels coups ?

— Comment ça pour « prendre les coups » ? rage Scott. Quels coups ? Elle est où Livy ? Laura ? Bordel, je le savais !

— Lorsque le type m'a tirée par les cheveux et que Baby l'a repoussé, elle lui a dit de se barrer, mais il n'a rien voulu entendre, poursuit Laura en sanglotant sans répondre à la question. Il a essayé de me gifler Scott ! Alors Livia lui a donné un deuxième coup pour me défendre, puis ça a dérapé. Il l'a frappée, hoquette-t-elle en se cachant le visage de ses mains.

Putain... Ce type a frappé une femme ? Quelle sous-merde !

— Jess, gronde Jordan en même temps que moi pour avoir la suite.

— Il l'a giflée avec une telle force que... j'ai dû la rattraper pour qu'elle ne s'écroule pas au sol, Puis il est revenu à la charge pour recommencer. Livy s'est défendue comme elle a pu, elle a visé les bras, le visage et dans les coui... enfin vous voyez finit-elle par dire. Out los corones.

On voit oui. Bien fait.

J'espère qu'il parlera aigu jusqu'à la fin de ses jours.

— Où est Livy maintenant ? questionne Jordan calmement, en façade du moins.

— Forcément dans sa chambre ! assure Jessica qui monte elle, dans les aigus. Elle est partie s'y enfermer quand nous sommes arrivées !

Je pars en trombe de l'autre côté de la maison, suivi par Scott et Nick. La porte de sa chambre est ouverte.

— Livia ! crie Scott avant moi.

Elle n'est pas là. Mon téléphone vibre dans ma poche : un message de Livia. Je sens déjà un échauffement coléreux monter en moi. Qu'est-ce qu'elle va inventer, encore ?

{Pas la peine d'ameuter le SWAT, les casques bleus ou la NASA Miller, je suis simplement partie à la pharmacie de nuit à pied. Je vais bien, juste un bleu sur la joue, rien de dramatique. }

{ J’ai bien visé, pour info.}

 Elle se croit drôle ? Elle se fout encore de ma gueule bon sang !

 Je montre le message à Scott puis Nick, et Laura qui nous a rejoint. Les autres ne tardent pas.

— Toi, tu ne sors plus sans garde du corps, c'est bien compris ? Et ce n'est pas une demande, c'est un putain d'ordre Laura, merde !

{J'avais tout ce qu'il fallait à la maison Livia. Reviens immédiatement ou dis-moi où tu es !}

Non, ce ne sera pas si simple.

***

Plus d'une heure que Livia a pris la fuite pour nous éviter, nul doute. Laura s'est calmée et nous a raconté la soirée en détails. Shaun a pris un studio de la dépendance, Jess et Nick le deuxième. Joey vient de partir, Scott, Jordan et moi discutons de tout et de rien avec la blondinette aux yeux rougis qui se ronge les sangs mais des voix nous parviennent depuis le hall, dont une plus forte et grave que l'autre. Je tends l'oreille, et c'est le choc auditif :

— Ils n'ont pas besoin de ça maintenant, ce n'est vraiment pas le moment ! Vous voilà prévenue ! Allez jouer avec des garçons de votre âge ! gronde la voix masculine.

Joey. Putain manquait plus que ça pour terminer la soirée !

Scott et moi et nous téléportons dans le hall.

— Qu'est ce qui se passe ici ? les interroge Scotty.

— Rien, lui répond Livia d'un haussement d'épaule, le regard blasé.

Malgré ça, impossible de rater à quel point elle est crispée. Elle ne porte plus sa robe de soirée mais son bas de jogging large gris clair, un sweat grenat et sa petite paire de tennis. L'une de ses pommettes est perceptiblement gonflée pour le peu qu'on en voit, ses cheveux longs étant volontairement rabattus sur son visage éreinté, mais sa peau semble couverte de maquillage. Là, c'est moi qui me tends, convaincu que ce qui marque sa peau pourrait me faire bouillir pour ce salaud qui a levé la main sur une femme. Elle a parlé d'un bleu dans son texto, je mise sur bien plus.

Elle tient bien un sac en papier kraft de la pharmacie contre sa poitrine et tourne les talons pour partir, sans nous accorder un regard.

Pourquoi elle ne le rembarre pas avec une répartie bien senti qu'elle a en stock constamment ?

Je me rue vers elle et lui barre le chemin d'un bras. Le ton monte entre Scott et Joey.

— Il t'a dit quoi Livia ? je lui demande doucement.

— Rien que je ne sache déjà Hayden, répond ma femme lasse, et mollement pour que ça ne fasse pas gronder quelque chose de violent en moi. Bonne nuit à tous.

Elle passe sous mon bras et se barre sans autre explication alors que je l'appelle, puis claque fortement la porte de sa chambre.

— Joey, grommelle Scott, c'est quoi ton putain de problème avec ma sœur ?

— J'évite que vous en ayez !

Il ne nous laisse pas répliquer et claque à son tour la porte d'entrée en sortant, nous laissant déconcertés par cet échange surréaliste et tout apaisement définitivement envolé.

Avec lui non plus, ça ne va pas être simple. À tous les coups, il va péter son câble quand il faudra lui dire pour le mariage. Et vu son comportement envers Livia, on ne pas plus pouvoir retarder l'échéance. Hors de question qu'il s'en prenne à elle pour je ne sais quel motif qui tourne dans sa tête de parano. Laura, figée, nous regarde tour à tour. Je pivote, bien décidé à avoir le fin mot de l'histoire, elle m'interpelle :

— Laisse-la. Elle ne te dira rien de toute manière. Pas à toi. Elle a dû se renfermer comme une huitre. Encore.

Un pas en avant, sept en arrière.

Y'en a qui méritent des coups, et beaucoup de blessures ! pesté-je dans ma tète.

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