71 - Temps et cadeaux. Partie I

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Livia.

16 mai.


Quinze heures trois. 

      J'ai l'impression que ma vie se résume à présent à guetter une horloge. Encore plus qu'avant, je veux dire. Et pas celle qui est tatouée sur ma peau, symbole que le temps passe mais que la douleur, elle, est inaltérable. Devise immuable pour me rappeler comment et pourquoi avancer alors que je suis encore au passé, celui qui détermine chacune de mes journées. Même sans cette encre, je suis marquée au fer rouge de l'intérieur. Mais j'en avais besoin, de cette trace, du sceau qui restera après moi.

    À épier l'heure et à sursauter dès que mon téléphone bipe ou sonne.

     Quinze heures quatre. Les yeux rivés sur mon poignet gauche, les larmes montent, les souvenirs aussi. De ma vie d'avant, celle qui n'existe plus que dans ma tête. Pour empêcher mon cœur d'imploser, je parcours rapidement la pièce afin de m'arrimer à l'instant. Ici, c'est un peu un terrain neutre.

     Mon passé n'est pas dans de la déco qu'Ava et Doug avaient choisi pour la chambre qu'ils m'ont attribuée quand je me suis imposée dans leur vie. La fenêtre ne me rappelle pas les heures que j'ai passées à ses pieds sans rien voir de l'extérieur tant je pleurais ce que j'avais perdu. Le lit ne me rappelle pas qu'il était un peu mon meilleur ami que je ne voulais plus quitter, cachée sous une couette épaisse qui imitait grossièrement le seul tissu capable de me donner du réconfort, celui que je n'avais plus, non plus. Parce qu'il n'y avait plus rien, ou presque. Mona, mais elle aussi, avait des deuils à surmonter.

     Ici, il n'y a pas mon histoire, simplement un présent éphémère que Laura va devoir retirer lorsque je partirai. Une fois la pièce remise en ordre comme avant mon arrivée et les papiers signés, le monde d'Hayden se remettra dans le bon axe, pour tourner correctement. Le grain de sable que je suis aura fait couler de l'encre mais sa réputation sera sauve, autant que faire se peut.

     Promesse tenue.

    Quinze heures dix. J'ai encore un peu de temps devant moi avant de devoir filer au Andaz West Hollywood, mais aucune motivation si ce n'est de savoir que Laura aura un truc en moins en tête si elle sait que je suis dans les parages, avec un sourire vissé sur le visage. Devoir, car une séance d'épilation intégrale sur une peau atteinte d'eczéma promettrait d'être plus agréable. Quoi que, j'ai bien une petite idée pour rendre sympa ma soirée, mais j'hésite encore.

     Ils n'ont pas choisi n'importe quel lieu pour leur réception, cela va sans dire. J'essaie de ne pas y penser, de me raccrocher au rocher qui chuchote que je connaitrai la moitié des invités, et qu'il me suffira de me planquer des autres qui de toute façon, n'en ont strictement rien à faire de qui je suis et ce que je fais là. Après tout, c'est Laura qui sera la reine de sa soirée et si je m'éclipse...

Ta mère s'en apercevra.

— Pas moyen de faire acte de présence en paix, en fait.

     Allez, plus que deux jours, et ... et je ne sais plus. Mon cadre rassurant est en train de se casser la figure. Mon cocon n'est plus qu'un doux souvenir, et devant moi, il n'y a plus que mon fil rouge, quasiment sans filet de sécurité. Tout s'étiole plus vite que prévu, sans compter les imprévus qui eux, ne se règlent pas assez rapidement. Deux tempos différents qui ne collent pas l'un avec l'autre, et je me retrouve au milieu, à devoir garder un équilibre en pleine tempête, alors que le véritable ouragan ne va pas tarder à pointer le bout de son nez.

     Un coup d'œil à mon téléphone dont l'écran vient de s'éclairer sur l'ilot du dressing. Nouveau message. Je me fige et me décrispe aussitôt, puis lève les yeux au plafond en soupirant profondément et contourne l'objet du crime. Katy.

     Que veut-elle qu'il m'arrive ? Kate m'a déjà appelée quatre fois depuis ce matin pour vérifier que j'allais bien. Cette femme est pire que Laura et Ava réunies quand elle s'y met, finalement. Je prévois donc de trouver des techniques efficaces pour rester loin d'elle, elles, ce soir. Elles ont des manies bizarres dès que j'ai un ongle cassé et j'ai déjà assuré à Ava que je consulterai lundi. D'ici là, je devrais pouvoir dompter ma fatigue, ce ne sont pas les petits cachets qui manquent à ma pharmacie ambulante.

     Si ce kyste ne me tue pas, c'est qu'il y a de l'espoir pour la suite.

     Je croise mon reflet fade dans le miroir, j'ai déjà eu une mine plus sympathique même après une nuit blanche. Il faut que je remette une couche de fond de teint sur ma pommette qui me rappelle sans cesse qu'un enfoiré a voulu s'en prendre à ma meilleure amie. Oui, elle est agaçante, même agachiante, mais Laura est la limite qui définit l'instant où mon cerveau voit rouge.

     Mon teint, donc, va être un casse-tête pour la make-up artiste censée nous rendre présentables ce soir -sans mauvais jeu de mots. Ma robe jaune maxi trapèze à manches mi-longues mais épaules nues relève le niveau colore pour le moment, heureusement, mais la pommade avec laquelle je me tartine douze heures par jours ne fait pas disparaître l'hématome assez vite à mon goût ; et hors de question que je sois le centre d'attention à cause de ça. Ou de quoi que ce soit d'autre, d'ailleurs. Je cherche de quoi avoir l'air convenable au ressort vingt-deux étoiles : avec un blazer blanc court, ce sera parfait en attendant que j'enfile ma robe pour la soirée.

    Cendrillon low-cost pour quelques heures avant que je ne me retransforme en... eh bien en moi. Je ne pense pas qu'il y ait plus bas sur l'échelle de ce monde Californien dans lequel ils pataugent tous gaiement. Moi, tout ce que je demande, c'est qu'on me laisse tranquille dans mon pédiluve.

Et t'y noyer.

     J'ouvre le tiroir à sous-vêtements de la commode, caresse de la pulpe des doigts les satins et la dentelles de plusieurs couleurs, puis le referme d'un coup sec, toujours pas convaincue que mon désir soit approprié. Ou peut-être que si, après tout je repars lundi, c'est certainement ma dernière occasion, et pas la peine d'essayer de compter le nombre de femmes qui auraient aimé être à ma place. Ça doit donner quelque chose comme...

Beaucoup.

— Bon, dis-je à voix haute pour refaire le point, en français. Cheveux : Ok. Pochette à main : Ok. Chaussures, robe et accessoires : dans le sac de voyage. Envie de sauter du haut de l'immeuble : Ok aussi, et pas qu'une fois.

— Interdiction de monter sur le toit, donc, tonne une voix grave et pénétrante derrière moi.

     Mes poils se hérissent. Ce traitre de corps voudrait-il influencer mon choix pour ce soir ?

Tout à fait.

— H ? Mais qu'est-ce que...

— Qu'est-ce que je fais chez moi ou qu'est-ce que je fais dans ta chambre, Trésor ?

     Les mains dans les poches de son pantalon bleu, il me fixe avec un rictus moqueur à faire fondre des petites culottes.

    Les deux ? Bon sang, il ne devait pas être là !

— Tu m'as dit que tu avais des engagements aujourd'hui mais tu es libre de tes mouvements Hayden, les États-Unis sont toujours un pays libre, non ? Ou le fan des UV couleur citrouille a changé cela et j'ai zappé l'info ?

— Très drôle Trésor, quel esprit ! Tu as l'air plus en forme aujourd'hui. Et de meilleure humeur, aussi.

     Il n'a pas idée.

— J'ai dormi cette nuit figure toi ! lui lancé-je frondeuse. Le sommeil, c'est vraiment un concept formidable H tu sais ?

— Je connais plusieurs concepts sympas, moi aussi...

     Un courant chaud s'installe dans mes reins à l'évocation de ce qu'il est capable de faire sur son temps nocturne, se diffuse dans mon bas-ventre qui devrait pourtant être anesthésier vu ce que je lui ai donné pour l'endormir. Comment fait-il ça ? En une phrase ? Un regard ardent ? Un regard que je fais l'effort de ne plus croiser, par sécurité.

— Ouais, je vois bien... Tu voulais me dire quelque chose ou tu m'as entendue ? Ah non c'est vrai, cette chambre est un moulin ! cinglé-je sarcastique plus pour moi que pour lui.

— Livia ...

— Non, excuse-moi H, je l'ai encore en travers de la gorge mais ça va passer. Tu n'y es pour rien, je le sais. Bien, si tu n'as rien de particulier à me raconter, ne m'en veux pas mais je dois commencer à rassembler mes affaires dans ma valise.

     Il me saisit le bras au moment où je passe à côté de lui, tous mes sens s'affolent. Ma nuque me picote, mon rythme cardiaque s'emballe, ma bouche s'assèche. Mais qu'il ne se fasse pas d'idée, là, tout de suite, il ne se passera rien. Mes muscles internes sont encore endoloris et mon ventre en ruines. Je lutte mais lorsque deux doigts viennent doucement enserrer mon menton pour m'obliger à relever le visage, nos yeux s'agrippent et l'espace d'un instant, je m'autorise à me perdre dans son océan.

— J'aime l'effet que je te fais Livia, souffle-t-il à mon oreille en se penchant au-dessus de moi, juste sous mon lobe. Tu as la chair de poule à chaque fois que je pose mes mains sur toi et je parierais que tes seins pointent sous ta robe.

Exact !

     Je bloque ma respiration. Une deuxième vague de fourmillements me fait frémir. Il n'a pas à parier, je suis sûre qu'il a déjà vu quel effet sa présence a sur mon corps. Tricheur.

— Tu vas bien ?

     Question que je traduis par « Es-tu bien shootée aux médocs ? »

— Oui.

— Livia... soupire-t-il en se pinçant l'arête nasale. Tu as fait un malaise, les secours sont venus et j'ai compris que tu fuis les médecins. Donc ?

—Je suis là, Hayden, réponds-je avec nonchalance.

—Tu ne réponds pas à la question.

Bien vu, Sherlock.

—Est-ce que ça va ? répète-t-il. Tu as vu un médecin ?

— Oui, et non, lundi. Autre chose ? Pas ton manager ! grogné à toutes fins utiles.

     Il m'étudie en silence puis reprend en plongeant une main dans sa poche de pantalon :

— J'ai quelque chose pour toi. Ferme les yeux s'il te plait.

— Hero je...

— Pour une fois Livia, fais ce que je te demande sans négocier.

     J'abdique pour cette fois. Hayden s'empare de ma main gauche, glisse lentement quelque chose à mon majeur une fois, puis réitère une deuxième. Mes sourcils se froncent d'eux-mêmes, aussi perplexes que moi sur ce qu'il se passe ici.

— Tu peux ouvrir les yeux.

     Ce que je fais en fixant stupéfaite mes doigts écartés. Mon cœur déraille et mon estomac échauffé se noue. Pourquoi ?

— Hayden, c'est... haleté-je sans trouver les bons mots.

     Deux bagues. Très belles certes, mais qui n'ont rien à faire là. Pas une. Deux. Je ne comprends pas ce qui lui ai encore passé par la tête.

— Elles sont magnifiques, vraiment, mais pourquoi ? Et puis non, ne réponds pas, je ne peux pas les accepter Hayden.

— Regarde-les, m'empêche-t-il de m'en défaire.

     Je les vois. Elles sont à couper le souffle, d'ailleurs je cherche mon air. La première est un anneau fin en or rose serti de diamants taillés carrés. Trois petits, un plus grand, trois petits, un plus grand et ainsi de suite. La deuxième est une bague ouverte, en or rose également avec à une extrémité ce qui ressemble à une feuille d'olivier, recouverte de petites pierres toutes aussi scintillantes que sur sa consœur, et de l'autre côté une perle de culture blanche.

     Profitant de mon état semi-apathique, Hayden rattrape ma main et m'explique :

— Elles sont à toi Livia, c'est un cadeau, ça ne se refuse pas...

     Si.

— Je ne peux...

— ... et j'aimerais que tu les portes ce soir, ne s'interrompt-il pas malgré ma protestation.

— Hayden, attends.

     Il me prend de cours en déposant un baiser fugace sur mes lèvres pour me faire taire, à peine plus appuyé que la caresse d'une brise légère.

— L'anneau plein représente notre amitié, sans fin, car nous sommes au moins d'accord sur cette relation-là, Livia. Nous sommes amis et c'est en amis que nous traverserons notre mariage. Et en dépit que notre relation amicale soit peu commune, pour moi elle mérite de rester, d'être immuable d'une certaine manière. Alors cette bague représente physiquement ce que nous sommes Trésor, des amis.

      Je la regarde, la fais rouler de mon pouce. Nous sommes amis oui, mais il a tort, rien n'est immuable, tout a une fin. Toujours, et souvent bien plus tôt qu'on ne le croit.

— Mais nous sommes aussi mari et femme, et parce que je me doutais que tu ne porterais pas d'alliance puisque mon avocat m'a fait savoir que Laura a la tienne depuis Vegas, me dévisage-t-il curieusement, j'ai opté pour une deuxième bague. Ouverte. Un début et une fin. Mais je voulais quelque chose à ton image.

     Un début et une fin, oui. C'est l'histoire de ce mariage déconcertant et sans queue ni tête qui va bientôt laisser place nos vraies vies. Et puis c'est l'allégorie de l'existence : une naissance et la mort. Bien trouvé.

— C'est-à-dire ?

— La perle représente ta beauté et l'Olivier ta force et les deux te représentent toi, Trésor.

    Ma force ? Il a tout faux. Il me prend pour quelqu'un que je ne suis pas. Mais je ne lui en veux pas, il ne peut pas savoir.

— Elles sont... sublimes Hayden, soufflé-je en les admirant une à une. Mais comment as-tu deviné ma taille ?

     Bon sang, pourquoi je lui pose cette question ?

     D'un mouvement du menton, il désigne ma boîte à bijoux bien en vue sur l'îlot du dressing.

Malin Einstein !

— Oh. Bien joué.

     Je les observe une nouvelle fois, longuement, perdue dans mes pensées. Puis, revenant à la surface, je me dresse sur la pointe des pieds et dépose un chaste baiser sur sa joue.

— Merci, elles sont somptueuses Hayden, je t'assure, mais je ne peux pas les...

— J'espère les voir à cette même place ce soir Trésor. Je dois y aller, à plus tard, énonce-t-il en vitesse en m'embrassant la tempe sans me laisser le temps d'aller jusqu'au bout de ma phrase, et de mon geste pour les lui rendre, surtout.

— À ce soir Miller.

      Ok, moi aussi j'ai un cadeau pour toi.

     Et une chose à rajouter sur ma liste de choses à ne pas oublier.

***

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