6- Bad réveil

9 minutes de lecture

Livia

Quelques minutes plus tôt ...

     Voilà plus d'une heure que je suis réveillée ... enfin, plus dans un coma relatif à la limite du végétatif.

     Quand j'ai ouvert les yeux, je me suis d'abord demandé où j'étais. Pas dans ma chambre à la maison, ça c'était évident. Un sommier King size et un matelas aussi confortable qu'un nuage de plumes de soie, ça ne pouvait pas être le mien ! Aucun bruit en dehors de mes grognements de douleurs, à peine quelques traits de lumière timides provenant des rideaux masquant la large baie de la chambre spacieuse.

     La grande aiguille m'a accordé des tours de cadran pour rassembler mes esprits, du moins ceux qui voulaient bien se remettre en place tout là-haut, au milieu du brouillard épais. Une bouffée de panique m'a même éraflée à cause de la migraine et de l'engourdissement généralisé de mes membres qui semblaient peser des tonnes. C'est d'ailleurs ce qui m'a mis sur la voie de l'état d'ébriété non recommandable dans lequel je devais être hier soir au moment de me coucher ; chose qui ne m'était plus arrivé depuis plus de trois ans.

      S'amuser oui, dépasser les limites non. Je dois rester maîtresse de ma personne, de mon corps. De tout. Être lucide. Bon, là c'est clairement raté, mais impossible de mettre le doigt sur le pourquoi et le comment j'ai bifurqué sur le chemin que je m'impose, longé de hautes barrières de sécurité fluorescentes afin de ne jamais oublier. Je ferai mieux la prochaine fois.

— Qu'est-ce qui m'arrive ?

     Et qu'est-ce qui m'a pris ?!

     Au timbre de ma voix que je peine à reconnaître, bien plus enrouée qu'à l'accoutumée, et à la souffrance que ces seules paroles provoquent dans mon crâne martyrisé, je sais que j'ai dû dépasser la limite de beaucoup. Vraiment de beaucoup.

     Je bois peu d'alcool, un verre de vin pour faire plaisir à mes papilles françaises pendant un déjeuner, un cocktail en Afterworks, voire en soirée -quand ma copine Mila me traine avec elle-, justement pour éviter ladite gueule de bois ainsi que tous les désagréments qui la colle comme une moule apeurée à son rocher. Et pour éviter ce qui pour moi est le summum de l'horreur : la perte de contrôle puis le black-out qui s'en suit quasiment systématiquement. Le tord-boyaux et moi, on n'est pas fait pour s'entendre. La preuve ...

    Quand je dépasse les limites imposées par ma raison, c'est comme si l'alcool empêchait mon cerveau de mémoriser les événements, s'il les mettait sous clé quelques temps. Longtemps.

     « Accès réservé, staff only ».

     Et apparemment, ma conscience casse-pieds toujours là pour m'enfoncer ne fait pas partie du staff lorsque je me réveille après une cuite. Il me faut habituellement plusieurs heures, pour ne pas dire jours, pour trouver le code d'accès à mes souvenirs bien enfouis, et ça, quand je trouve le code. Il m'est arrivé d'oublier entièrement des soirées. J'ai peur de ça. Je ne veux plus souffrir de ces vides.

    J'ai compris il y a quelques temps déjà que l'alcool n'était pas une condition sine qua non pour s'amuser. Que ces substances peuvent me mettre en danger. Je dirais bien que la maturité qui m'a cueillie un beau matin après un excès d'anthologie, mais ce n'est pas que ça.

      Ce matin pour une fois, j'ai la plaisante sensation -si l'on met de côté la rave Party démoniaque dans ma tête- que le black-out habituel souffre du décalage horaire ; un peu comme moi d'ailleurs. Pourtant, ça m'aurait bien arrangé d'avoir oublié cette soirée, justement...

     Car oui, je me souviens à peu près de la soirée. Dans les grandes lignes. Enfin je crois. Certains éléments sont encore troubles, mais j'ai des souvenirs, et rien qui ne me fasse sauter de joie au plafond. Au contraire, je descends vers les limbes. Le reste ne devrait donc pas tarder à resurgir. Et pas sûr que je crie « Youpi » si ce reste est pire que ce que je sais déjà. D'habitude, c'est le néant intersidéral, un gros trou noir digne du Big-bang là où tout a commencé ...

Oui oui super ... Mais reviens à l'essentiel.

Je m'ébroue puis gratte mon cuir chevelu ultra-sensible.

OH

MY

GOSH !

     Et pour les souvenirs présents ce matin, j'ai l'image et le son. Oh non ... tout est bien réel. Pas de rêve, pas de cauchemar ou si.... ma meilleure amie s'est mariée hier !

     Ma meilleure amie s'est mariée hier soir !

     Bordel.

     Laura s'est mariée sous mon nez !

     Concentre-toi Livia ... je me claque des deux mains sur les joues.

     Elle ... elle était... je la revois, heureuse au possible. Je n'ai émis aucune objection. Je lui ai même tendu les alliances quand...Oh mon Dieu ! Comment ça a pu arriver ?

Une piste : deux adultes. Majeurs. Qui se disent oui ?

     Je veux dire : comment on a pu en arriver à Laura en train de se marier ! Rembobinage ... Il faut que je remémore ma journée. Toute, c'est vital. Je me sens mal, aux portes du malaise vagal.

     On avait passé une super journée au Caesar Palace, cet hôtel est dingue ! Elle a dû dépenser une blinde ... encore. Soins, massages, farniente au bord de la piscine, cocktails de jus de fruits, shopping pour Laura, déjeuner dans un super resto , papotage entre filles, encore du shopping...

La base d'une journée filles réussie selon Laura quoi !

     Je n'ai même pas osé consulter le site de l'hôtel pour connaître le prix de la nuitée. J'ai d'abord pensé qu'elle avait demandé à ses parents de lui offrir le séjour, mais s'ils avaient su que j'étais aux US même pour soixante-douze heures, ils se seraient pointés ici. Au moins Moms. Donc elle n'a pas dû leur dire qu'elle serait avec moi. Ni qu'elle serait ici, tout bien réfléchi. La peste ! Puis je me suis souvenue : elle a les moyens. Nos cartes de crédit n'ont rien de comparable.

Peste ? C'est tout ? Rappelle-toi ce qu'elle a fait ... tu t'éloignes du sujet, là, Gardini.

    Et si elle avait tout planifié ? Punaise mais oui ! C'est pour ça qu'elle voulait absolument que je vienne ce weekend et pas un autre.

— La garce, elle m'a baladée, et pas qu'un peu ! je fulmine en cherchant mon téléphone autour de moi, les paupières encore dans le coltard.

      Enfin pour une princesse, on est quand même sacrément bien loin du mariage de conte de fée dont elle me fait l'éloge depuis plus de dix ans. Même Fiona dans Shrek n'est pas allée se marier à Las Vegas !

Nope.

     Et puis seule ? Sans sa sœur ? Ses parents ? Sa famille et ses amis au grand complet ? Pourquoi ? Pourquoi me faire traverser la moitié de la planète du jour au lendemain alors que tous ses proches vivent en Californie et USA ? Elle aurait pu faire ça avec Kate...

Enceinte ?

     Non, une fille qui est capable de me raconter sa vie sexuelle dans les moindres détails, anatomie incluse du pénis de chacun de ses mecs que je n'ai la plupart du temps jamais rencontrés, n'aurait pas réussi à taire un truc pareil. Imaginez un peu quand elle me présente un type alors que je sais déjà exactement ce qui se cache dans son boxer et comment il s'en sert ... c'est très gênant ! Non, Laura ne m'aurait jamais caché une grossesse. Je n'ai aucun doute sur ça.

Avec un peu de chance, elle t'a déjà parlé de l'engin de son mari ... ça serait marrant tiens !

     La ferme la voix ! Y'a des moments où il faut savoir la boucler. Merci.

     Bon donc on oublie d'emblée le petit polichinelle dans le tiroir. Non mais qu'est ce qui lui a pris ? Si ce mariage était prévu, pourquoi elle ne m'en a pas simplement parlé au lieu de me monter ce scénario bidon ? Elle croit que je l'en aurais empêché ? Je n'aurais jamais fait ça. C'est sa vie après tout. Elle mène sa barque comme elle veut et ça m'arrange bien.

     Mais sans ses parents ? C'est dingue, elle qui est si famille. Elle avait peur que je l'en dissuade, je ne vois que ça. Il faut que je sache ce qu'il se passe, je vais devenir folle à extrapoler dans tous les sens. Il y a forcément une bonne explication. Et j'ai mal au crâne comme pas possible à vouloir s'envoyer toute la boîte d'antalgiques.

     Allez Livia, arrête de te prendre la tête !

     Dans la salle de bains, je rumine en boucle en me rafraîchissant d'abord à l'eau glacée. J'ai une tête de cadavre, les cheveux en bataille, des cernes de l'au-delà, les pupilles en berne.

     Je suis en colère. Contre moi-même d'avoir bu au point de m'être mise dans cet état lamentable. OK, on a fêté son mariage, mais quand même ! Tout autant parce qu'elle m'a menti sur la raison de ce séjour -oui, là maintenant tout de suite, je préfère vraiment croire que tout était préparé et que je me suis faite entourloupée magistralement.

     Laura ne me ment jamais pourtant. Qu'elle ne me dise pas tout c'est normal, nous ne sommes pas siamoises, quoi qu'elle ait plutôt du mal à comprendre le principe de l'intimité en général et tout et tout... Mais me mentir ? Anyway, je croise les doigts pour que ça soit que ça et qu'elle n'ait pas choisi le premier type mignon croisé dans ce bar, même un looser qu'elle aurait déjà rencontré ailleurs. Je ne m'en remettrais pas, je ne me pardonnerais pas. Je n'ai pas besoin de ça. Les parents seraient déçus de mon manque de sérieux et ils auraient bien raison. Laura est une coureuse de mecs car elle chasse l'amour depuis toujours. Le grand. Mais là ... !

On dirait qu'elle l'a trouvé.

     Immergée sous la douche chaude qui me fait un bien fou, les vapeurs embaumant l'espace et les jets d'eau à fond pour masser ma carcasse tendue, je décide d'attendre que Laura fasse le premier pas, parce qu'il y a au moins un truc dont je me souviens parfaitement, c'est que quand j'ai bu ces cocktails au bar en fin d'après-midi, elle, elle n'en a pris qu'un seul prétextant que pour une fois, c'est moi qui devais lâcher prise. Qu'elle boirait un peu plus tard dans la soirée. Qu'elle gérait la soirée...

Tu t'es faite avoir comme une bleue ma fille

     Je vais donc patienter. Ça me laissera le temps de décolérer un peu, de finir de cuver et d'imaginer comment je vais pouvoir me défendre face à sa famille. Car de toute façon, quelle que soit l'explication, les faits sont là : Laura s'est mariée hier soir. Et moi, j'ai dit Amen, littéralement.

     Bravo, Livia ! Badge de la meilleure amie du siècle gagné haut la main !

     Quand l'ironie m'embrasse ...

Ta logique trépasse.

***

     Je me suis rendormie comme une masse après ma douche, assommée par mes maux de tête terribles. Je n'ai pas eu à attendre des heures avant que Madame me fasse l'honneur du son matinal de sa voix de traitresse, mais suffisamment avant ma sieste pour refaire une fois de plus le puzzle de cette soirée qui a terminé en apothéose.

     Au téléphone, Laura m'a confirmé qu'elle connaissait son mari. Le poids qui a alors quitté ma poitrine m'a rendu un souffle nommé Saint Soulagement, c'est déjà pas mal.

    Elle s'est servie de moi et m'a manipulée comme une poupée de chiffon, j'en aurai bientôt la confirmation. Je veux quand même les détails de ce plan foireux. Putain de plan foireux ! Pourtant malgré son aveu qu'elle connait son marije vais m'y faire – j'ai comme un mauvais pressentiment qui ne me lâche pas. Sûrement la peur de devoir affronter la réaction de ses parents. Peut-être aussi l'appréhension de « rencontrer » ledit mari aujourd'hui car j'imagine aisément j'ai dû être parfaitement pathétique hier soir... ou alors vraiment très très ouverte. Dans les deux cas, fait chier !

     Je me fais violence pour me répéter que si elle l'a choisi en toute conscience, alors il ne devrait pas y avoir de problème. Je croise les doigts. C'est une grande fille, elle est avocate, elle est intelligente - enfin sauf pour ce plan de merde hein. En plus j'ai déjà rencontré son mari hier soir au bar. Il ne l'était pas encore à ce moment-là, mais je sais que nous sommes allés dans un club après la cérémonie. Impossible de mettre un visage sur cet homme... Ni un nom sur le club. Néant j'ai dit.

     Comme quoi, le black-out a rattrapé son décalage horaire à vitesse grand V.

     Je compte les secondes, le suspense ne devrait plus durer longtemps. Ils vont probablement venir tous les deux. Ma mémoire n'est pas coopérative sur ce coup-là. Il me manque une petite partie de la soirée puisque si je me souviens d'un club, de la musique, des cocktails, je n'ai rien sur le comment ni à quelle heure nous sommes rentrés, ni de quelle manière je suis revenue à ma chambre sur mes deux jambes.

     Point positif : Laura a quand même surveillé mes fesses, puisqu'elles sont indemnes ce matin.  J'étais seule au réveil, meilleure nouvelle de la journée.

Là, ça aurait vraiment été un drame cataclysmique !

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