13 - Passé et futur proche

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Hayden.

—  Il s'est donc passé quelque chose.

     Voyant que Laura s'était perdue dans l'espace-temps, je relace la machine pour que nous puissions avancer.

— Comme je te l'ai dit, un jour elle s'est comme réveillée de son cauchemar, et la vie a repris doucement un rythme plus apaisé.

— Mais ?

     Parce qu'il y un mais que j'ai bien tenté de deviner par moi-même, sans réel succès bien que j'ai une suspicion...

— Cinq ans après la mort de sa famille jour pour jour, j'ai reçu un appel d'un de ses amis un matin. J'étais rentrée aux États-Unis depuis un mois plus ou moins après deux ans d'études et de stages sur Paris. Livia était repartie vivre en France depuis quatre ans déjà, expose-t-elle avant que je ne lui pose la question.

     Laura stoppe son témoignage une nouvelle fois. Ma patiente fond comme neige au soleil, mais je ne veux pas trop la remuer. Je comprends que cela soit pénible pour elle.

— Laura ? Mon cœur ? Ça va ?

     Ah non, hors de question qu'elle me laisse en plan comme ça !

— Elle venait de fait une crise terrible. Eliott m'a averti et m'a dit que cette fois, l'épisode avait été difficile à contrôler, même pour lui et...et c'est pour cela qu'il nous a avoués ce qu'il se passait là-bas.

     L'émotion étant trop vive, Laura laisse échapper quelques sanglots avant de se reprendre :

— Il m'a aussi avertie que c'était au moins la septième fois qu'il la voyait dans cet état, qu'elle se réfugiait auprès de lui juste avant des épisodes qu'elle sentait trop éprouvants pour être capable de rester toute seule. Sa thérapie l'avait aidé à appréhender sa pathologie. Elle sentait la crise, il y avait des signes avant-coureurs.

— Elle avait donc toujours des crises, traduit Scott en même temps que ma pensée chemine vers la même conclusion.

— Bien-sûr qu'elle en avait ! s'emporte-t-elle. Moins, mais elle en avait ! C'est de cette manière que j'ai découvert que durant cinq ans, Livia nous avait caché son mal-être à tous.

— Sauf à cet Eliott, constaté-je hébété qu'elle ait tenu sa meilleure amie à distance d'un fait aussi important.

— Sauf à Eliott, en effet. Depuis cinq ans, elle n'avait pas fait son deuil, elle n'allait pas bien. Mieux tout au plus, et encore ! Elle avait simplement souffert en silence et s'était cachée de nous tous. Et je n'ai rien vu. Pendant cinq ans ! dit-elle dépitée.

— Ce n'est pas ta faute Laura, tenté de la rassurer.

— Hayden a raison, tu n'es pas fautive, tes parents non plus n'ont rien remarqué. Elle a tout fait pour.

— Ça ne nous rend pas moins coupables Scott ! On a fermé les yeux, ni plus ni moins, tu ne me l'enlèveras pas de la tête, affirme-t-elle catégorique. Elle avait repris goût à la vie, elle semblait plus joyeuse, elle était libre et indépendante. Forte, parce que ce qu'elle avait vécu, ça ne l'avait pas que transformée, ça l'avait forgée, même si tout n'était pas positif. Mais elle était vivante. Du moins, je le pensais. Elle faisait des études, elle avait un petit boulot, un appartement, elle sortait de temps en temps avec des camarades, Mila, avec moi les week-ends car elle n'a pas souhaité faire ses études sur Paris contrairement à ce qui était initialement prévu. J'étais tellement fière d'elle ! Pour moi, elle allait bien, aussi bien que possible vu son passé. Mais j'avais tort.

— Tu n'avais pas toutes les cartes, te flageller ne sert à rien. Elle t'a laissé voir ce qu'elle voulait.

     Et cacher ce qu'elle voulait, surtout, mais je préfère ne pas trop frotter la plaie.

—  Au fond d'elle, Livy se sentait vide, terriblement vide, elle l'a dit à Eliott, il me l'a répété, trop tard se désole-t-elle, mais il a fini par tout nous dire. Malgré toutes les personnes qui l'entouraient, malgré la vie qu'elle menait et tout ce qu'elle avait accompli, elle se sentait vide et déchirée. La douleur ne l'avait jamais quittée, elle ne s'était jamais tue ni affaiblie. Elle avait simplement essayé de se forcer à vivre avec et à faire taire ses pleurs devant les gens. Mes parents, ma sœur Kate, son compagnon Joshua et moi avons tout lâché juste après l'appel d'Eliott et sommes partis en France la rejoindre.

— Et vous a-t-elle expliqué pourquoi elle... ?

     Quoi qu'elle n'a plus trop dû avoir le choix.

C'est qu'il y en a là-haut quand tu veux !

— Oui, confirme Laura sans me laisser le temps d'achever ma phrase. À l'écouter, elle n'avait pas à nous accabler avec ses problèmes. Nous en avions déjà fait suffisamment pour elle ces dernières années. Elle craignait que sa détresse émotionnelle ne nous fasse de la peine. Elle ne voulait pas nous faire revivre l'année difficile qu'avait suivi la perte de sa famille.

     Scott intervient pour la corriger, ou préciser ce que lui à l'air de savoir :

— Elle ne voulait pas que tu t'inquiètes pour elle.

— Elle était persuadée que si elle m'en avait parlé, cela aurait eu un impact négatif sur mes études, que j'aurais laissé passer ma chance d'étudier dans une des meilleures universités des États-Unis puis de Paris pour rester auprès d'elle.

— Avait-elle raison ?

     Ma conscience levée les yeux au ciel.

— Évidemment que je serais restée auprès d'elle ! s'écrie-t-elle tout à coup comme une évidence. Je me serais installée en France pour veiller sur elle au lieu de partager mon cursus entre Harvard et Paris ! C'est ma petite sœur ! Ma meilleure amie ! Je l'aime comme une folle !

— Calme-toi ma chérie, lui demande Scott posément.

— Elle a tout gardé pour elle pour que moi je vive mon rêve sans me soucier d'elle.

     Elle s'interrompt une minute.

— En y réfléchissant, c'est devenu limpide pour nous à ce moment-là. Nous pensions naïvement que son deuil avait duré près de dix mois car à l'issue de cette période qu'elle avait repris du poil de la bête.

— Mais ?

— En réalité, cela correspond au moment où j'ai fait mes vœux universitaires. Mon premier choix était Harvard, puis Columbia. Mais je ne voulais pas m'éloigner trop de Livia. Quand elle a réalisé ce que son état impliquait pour moi, elle a décidé que jamais elle ne serait un frein dans mes ambitions mais mon moteur pour qu'une de nous deux soit épanouie. Alors elle a fait en sorte que nous pensions qu'elle allait mieux. Et je l'ai cru.

— Et tu es partie pour le Massachussetts, aboutis-je.

     On ne peut pas lui retirer ça, Laura a un joli parcours universitaire entre Cambridge et Paris.

— J'ai intégré Harvard. Une fois inscrite et mon logement trouvé, Livia a demandé à nos parents de la laisser repartir en France. À deux semaines de ma rentrée ! se consterne-t-elle comme si elle revivait tout. J'ai crié au scandale, partir étudier à l'université régionale près de chez sa grand-mère. Mais mes parents n'ont rien voulu entendre. Livia a affirmé qu'elle n'avait pas besoin d'une baby-sitter, qu'elle se sentait bien, qu'elle allait bien et que c'est en la couvant qu'elle se sentait enfermée dans son passé et dans son deuil.

— Ne t'égare pas ma puce, recentre l'affaire son mari que j'imagine la consoler autant qu'il le peut. Pourquoi cette crise terrible alors il y a cinq ans ?

— Livy avait besoin de tourner une page. Elle voulait être en paix avec leur disparition, ne plus ressentir la douleur et leur absence si profondément jour après jour. Comme si chaque jour, elle revivait l'annonce de l'accident. Ce sont ses mots, pas les miens.

— Livia n'était plus suivie Laura ? Plus du tout ?

— Elle n'était plus censée en avoir besoin, mais on a appris qu'elle avait refait quelques séances avec une thérapeute de sa ville...

— Et ? la presse-t-il.

     Je sens que Scott veut lui aussi voir l'aboutissement de tout ça, les réponses aux questions qui voltigent autant devant ses yeux que les miens.

— Elle n'était jamais allée au bout de son processus de deuil. Etouffer ses émotions du jour au lendemain avait fait plus de mal que de bien.

— Oui bon ça pas besoin d'avoir fait psy pour le comprendre, marmonné-je dans ma barbe, le portable coincé entre mon épaule et mon oreille, les paumes appuyant sur mes paupières closes.

— Durant six mois, les six mois qui ont mené à cette apothéose, Livy a tenté d'aller sur leurs tombes, ce qu'elle n'avait jamais fait en fait. Elle n'avait même pas pu assister aux funérailles dans son état. Elle a dit qu'elle voulait leur dire adieu, et ce qu'elle avait sur le cœur, car sa thérapeute lui avait fait comprendre que ses angoisses et sa peine étaient majoritairement dues au fait que quelque part, elle avait gardé l'espoir de les revoir un jour

— Comme s'ils étaient partis en voyage ? s'étonne Scott.

     Nerveux moi-même, je me redresse, ne sachant plus comment tenir en place.

— Il fallait qu'elle soit physiquement confrontée à la réalité : voir les sépultures. Elle n'y arrivait pas, à chaque fois, elle ne passait pas la grille du cimetière et allée se réfugier chez Eliott. Une crise de panique s'en est suivie à chaque fois. Elle a insisté pour retenter, Eliott l'a accompagnée, heureusement, souffle Laura. Quand elle s'est retrouvée devant la tombe de ses parents, elle s'est mise à hurler, de rage, de douleur, elle suffoquait.

     Autrement dit, elle s'est noyée dans toute la peine qu'elle avait gardée.

— Eliott nous a raconté que Livy a tout lâché, absolument tout ce qu'elle ressentait depuis des années. Elle a pleuré, crié, hurlé qu'elle les détestait de l'avoir encore abandonnée et laissée seule, qu'ils avaient gâché des vies. Qu'elle avait perdu ses piliers.

—Tiens, la coupe Scott.

     Laura se mouche, ravale plusieurs rasades alors que je l'entends déglutir pendant que je fais de même avec un troisième verre bienvenu.

— Finalement, se lamente-t-elle, elle aurait dit que depuis cinq ans, elle ne vivait plus pour elle, qu'elle ne le supportait plus. Qu'elle avait besoin de les laisser partir eux, sinon elle allait sombrer et plus pouvoir avancer. Puis elle s'est excusée d'être égoïste, gémit-elle. Égoïste ! Vous vous rendez-compte de ce qu'elle a ressenti durant cinq ans ?

     Je n'ose pas imaginer non. J'écoute très attentivement chaque mot, chaque émotion de la femme de mon meilleur ami.

— Quand nous l'avons confrontée, Livy a avoué que ses crises d'angoisse surgissaient lorsqu'elle avait l'impression qu'elle perdait le contrôle sa vie, quand elle sentait qu'elle n'avait plus la main sur les évènements à venir, comme si elle se trouvait au bord d'un précipice sans savoir quand elle allait tomber et combien de temps allait durer sa chute. Que ce qui déclenchait ses crises, c'était la possibilité d'une situation déroutante, une trop grande source de stress, ou sa douleur.

     J'écoute toujours, presque fasciné, mais ma poitrine se serre en entendant ce récit.

— Donc, quand elle face à une situation anxiogène de manière comment dire, inattendue ... ?

     J'essaie de trouver les bons termes pour appréhender au mieux ce qui nous attend et corse considérablement les choses.

Non tu crois ?

— Oui inattendu, très soudain, qu'elle n'avait pas vraiment envisagé.

     Laura confirme, puis explique ensuite qu'appréhender la crise est à double tranchant pour Livia, car elle a tout le loisir de cogiter et cela la stresse d'autant plus.

— Elle peut être dangereuse pour les autres ? m'informé-je.

— Non, elle n'est absolument pas. Ses angoisses elle les vit dans sa tête. La seule personne pour qui elle peut être dangereuse éventuellement, c'est elle-même, si un jour elle venait à ne pas réussir à gérer sa panique. Elle pourrait aussi prendre de mauvaises décisions.

     Et ils l'ont laissé partir malgré cela. Tout ça. Ça dépasse l'entendement non ?

Si.

— Pourquoi l'avoir laissée repartir en France Laura ? Pardon mais je ne comprends pas ce choix.

     Son hésitation m'éblouit :

— Eh bien je n'avais pas les moyens de la retenir Hayden, je n'allais tout de même pas la séquestrer dans sa chambre d'hôtel ! Livy a son caractère, ne la prends pas pour ce qu'elle n'est pas !

     Moi je l'aurais fait !

Comme si cela pouvait marcher avec elle ... C'est elle qui décide ...

— Et contre tout attente même si elle été furieuse au départ, le fait de savoir, d'apprendre ou de réaliser qu'elle s'était mariée, je ne sais pas quel terme est le plus adéquat ici, ça l'a apaisée, levé un voile quelque part dans son esprit. Elle n'a aucun souvenir de s'être mariée, néanmoins elle a eu l'impression que le verbaliser, se l'entendre dire avait déverrouillé quelque chose. Elle a juste accusé le coup. Elle a... relativisé sur la situation.

— Comment ça elle a relativisé ?! m'exclamé-je ahuri.

    Cette fois c'est Scotty qui nous fait l'honneur d'intervenir.

— Même si Laura a grandement contribué à son ébriété, elle compte prendre ses responsabilités car après tout c'est elle et elle seule qui a signé et dit « Oui », pas sa sœur, alors elle assumerait ses actes en adulte, souvenirs ou pas. Ah oui et elle a chargé Laura de s'occuper de son divorce ...et... et...  cherche-t-il ses mots, et de rechercher l'homme qu'elle a épousé par erreur afin de gérer cette situation maritale désastreuse débite-t-il d'une traite comme s'il avait le diable au cul. Je la cite hein.

Le Diable ou un certain manager.

     Désastreuse ? Sympa pour moi.

Ego Ego Ego ...

— Ok c'est plutôt positif comme habitude si elle compte assumer.

     Et révélateur de sa maturité, de qui elle est.

C'est tout ce que tu retiens ?

— Attendez bon sang, comment ça elle a chargé Laura de retrouver l'homme qu'elle a épousé ? Vous ne lui avez pas encore dit que c'est MOI l'homme qu'elle a épousé ?

Ah quand même Sherlock, j'ai eu peur.

     Bordel, c'est quoi ce plan ?

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