21 - Fuite.

7 minutes de lecture

Livia.

— Oui Livia, nous sommes bel et bien mariés toi et moi. C'était moi.

     La vérité, cette vérité, que j'aurais voulu être une simple farce, une blague de mauvais goût qui m'aurait laissée moins livide, tourne dans ma tête. C'est violent, c'est horrible, c'est juste le pire truc qu'il pouvait m'arriver.

Question de point de vue.

— Livy s'il te plait ne fais pas ça ! Reviens !

        Laura m'appelle de toutes ses cordes vocales, affolée, puis j'entends Scott et Hayden prendre le relai. Mais il faut que je sorte, que je parte, loin. Loin d'elle. Comment a-t-elle pu me le cacher ?

      Elle le savait. Depuis le début elle sait. Scott aussi. Hayden Miller savait, puisqu'il est là. Et ils ont attendu trois semaines avant de me l'annoncer ! Pourquoi ?

     Trois semaines ! Trois putains de semaines ! Purée !!

     On aurait déjà pu faire nos demandes de divorce ! Comment a-t-elle pu me faire un truc pareil!? Je suis folle de colère, mieux vaut que je m'éloigne, d'elle aussi. Surtout.

     Pied-nus après avoir viré mes talons pour aller plus vite dans ma fuite, je me retrouve dans la grande rue parisienne. La soirée est bien entamée, il doit vingt-trois heures passées et les nuits sont encore fraîches en avril. Je n'ai pas pris le temps d'attraper mon sac à main et mon téléphone en quittant la suite. J'ai envie de hurler.

     Je cours en essayant d'éviter les passants qui déambulent encore. Je dois être à cinq cents mètres du pont de l'Alma, et un peu moins de la Station de Metro Alma-Marceau. J'emprunte des petites contre-allées pour ne pas rester sur le boulevard principal. Je ne doute pas que les deux stars sont en meilleure forme physique que moi, je compte donc sur ma meilleure connaissance des lieux, au cas où leur aurait pris l'idée de me poursuivre.

     Pas de sac, donc pas d'argent. Je peste, désabusée, me demandant pourquoi et comment ça a pu arriver. C'est du délire !

— Comment je vais me payer le métro ? me demandé-je.

     À bout de souffle et les plantes de pieds aussi froides que du marbre en plein Alaska, j'arrive devant la Station. Il y a encore beaucoup de parisiens et de touristes à cette heure-ci qui utilisent les transports en commun. Ma course et l'adrénaline qu'elle a prodiguée m'ont permis de me calmer. J'ai compris il y a des années qu'une bonne dose d'adrénaline réussît à enrayer mes émotions négatives et mon stress, pour un temps, mais c'est mieux que rien. Je descends les quelques marches et m'engouffre dans le souterrain. Je réfléchis à mes possibilités pour ne pas devenir une hors la loi.

     Il ne me faut pas longtemps pour repérer une petite troupe d'artistes qui joue de la musique, étui de guitare ouvert afin de récolter des dons. Ils sont trois, trois hommes. Un guitariste, un claviste et un violoniste.

Je n'ai pas d'autre solution de toute façon ! pensé-je.

     Et hors de question de prendre le métro sans ticket. Avec le bol que j'ai, je risque de me faire contrôler et terminer la nuit dans un poste de police ... pour un euro cinquante. Je m'approche d'eux, le violoniste lui ne joue pas sur ce morceau. Je prends mon courage à deux -ou quatre- mains, lui tapote l'épaule et lui dis en français :

— Bonsoir, je suis vraiment désolée de vous déranger mais j'ai besoin d'un peu d'aide.

     Mal à l'aise, je me dandine. Bon sang, elle va me le payer ! Il me reluque toute entière et bloque sur mes pieds, les yeux écarquillés. Je n'ai pas remis mes chaussures ! M'en rendant compte, je les enfile à la va vite et me promets de me désinfecter les pieds à la javelle en rentrant à mon hôtel. Trois fois.

— Et comment peut-on t'aider ? demande-t-il avec un sourire bienveillant.

— Si je chante une chanson avec vous, me donneriez-vous de quoi payer un ticket simple ? Je suis partie précipitamment de chez ma sœur et je n'ai pris ni mon sac ni mon téléphone... S'il vous plait ... fais-je en joignant mes mains, comme la traitresse sait si bien le faire.

T'as été à bonne école ...

---

     Assise contre une vitre, les genoux ramener sous mon menton, je suis obligée de regarder droit dans les yeux cette situation rocambolesque. C'est de la folie cette histoire !

Oui c'est dingue !

     Si Scott et Hayden ne me prenaient pas déjà pour une folle depuis mon éclat avec King Kong sur les Champs Élysées, c'est sûr que là, ils n'ont plus d'autre choix que de se rendre à l'évidence : je suis cinglée. Repensant aux quelques minutes qui ont précédé mon départ précipité de la suite des vérités, ma rage remonte en flèche et je m'interroge, alors que je ne devrais pas penser à elle, mais c'est plus fort que moi. Laura a-t-elle réellement eu tort de taire l'identité de celui que j'ai épousé juste après m'avoir annoncé ce mariage ? Je n'en reviens pas de cette conclusion, mais peut-être pas. Cela aurait été trop. Pas ce soir-là.

     Mais après ? Le lendemain ? Deux jours plus tard ? Trois semaines ! Elle a attendu trois semaines ! Je ne comprends pas, et mon cerveau cartésien a besoin de réponses pour s'apaiser. Je ne peux pas rester dans le flou. Je ne le supporte pas.

Tu aurais dû rester là-bas !

     Je ne pouvais pas. J'avais besoin de m'éloigner d'eux. D'adrénaline. De solitude. Je n'allais quand même pas frapper ma sœur ! Ça non, jamais. Il fallait que je me calme, seule. Vite.

Ta sœur !? Tu vois quand tu veux !

     On ne peut pas changer le passé. Je vais devoir faire avec l'horreur. J'ai juste besoin de comprendre ce secret dans son ensemble. Pour le reste, si Hayden Miller a fait le déplacement des États-Unis jusqu'à Paris, c'est pour gérer le divorce, il y a donc un point positif : nous allons pouvoir avancer, et je vais devoir me terrer jusqu'à ... bref. J'espère que Laura a préparé tous les papiers et que cette re-rencontre a pour but de signer les documents pour mettre un terme à cette connerie intergalactique, belle blague que m'a fait la vie, comme si elle ne s'était pas déjà assez acharnée sur moi. En même temp, Laura a plutôt intérêt, ce n'est pas comme si elle n'avait pas eu trois semaines pour s'en occuper, la garce !

     Trois putains de semaines !

Tu es vulgaire Livia Gardini !

     Ta gueule la voix, va dormir un peu, sois sympa !

     C'est pas possible, c'est un cauchemar ...

     Vegas ... ce n'était pas prévu comme ça ...reniflé le cœur serré et aiguillonné.

***

     Trente-cinq minutes et trois lignes de métro plus tard, j'arrive enfin vers mon hôtel, quartier Panthéon. J'aime beaucoup ce quartier. Me balader aux jardins des plantes quelle que soit la saison, flâner autour de La Sorbonne. M'imprégner de cette énergie étudiante. L'atmosphère à Paris est tellement différente de celle de mon chez moi natal, la Provence de Pagnol. Il y aussi de grandes villes autour de chez moi, Marseille, Aix-en-Provence, Avignon, mais l'énergie est bien différente là-bas. Les gens sont moins pressés - mais plus sanguins. Les cigales, le soleil, les plages, mais aussi les collines, et les grandes étendues vinicoles. Chez moi, j'apprécie le calme en fin de journée, l'odeur des pins en plein été, mon petit cocon entre mer et terre, dans une ville de moins de cinquante mille âmes.

     À Paris, j'affectionne l'exaltation des soirées, jamais sans Mila. On peut tout faire, tout vivre. Être qui on veut. J'aime notre capitale. La plus belle ville du monde qui baigne dans une culture sans limite. On ne s'ennuie jamais. J'aime me déplacer en métro ou à VéLib. Changer d'ambiance en changeant de quartier. Mais mon cœur ou ce qui en reste sera toujours en Provence. Chez moi. Mon vrai chez moi. Mais là, tout de suite, mon cœur et l'ensemble de mon corps rêvent surtout d'être affalés dans mon lit, en étoile de mer et sous une couette, pour me cacher du monde hostile à ma survie mentale.

     Je tourne dans la rue de l'hôtel, les yeux attirés par l'enseigne lumineuse, quand je me demande soudain comment je vais faire pour accéder à ma chambre, sans carte magnétique, sans pouvoir justifier de mon identité. Je n'ai même pas mon téléphone sur moi, sur lequel j'ai en photo mes papiers ainsi que le mail de ma réservation. J'espère que le réceptionniste de nuit me reconnaîtra. J'avance, le cœur agité, jurant tous ce qui me passe par la tête. Je n'ai pas de veste, j'ai froid et mes pieds me font mal un mal de chien. Je n'aurai pas le courage je refaire le chemin en sens inverse pour retourner d'où je viens. Ni l'envie, d'ailleurs.

    J'inspire profondément, puis soupire tout aussi longuement, de dépit. Si je ne peux pas accéder à ma chambre, je pourrais peut-être téléphoner à Mila pour qu'elle vienne me chercher?

      Elle et moi sommes en binôme de déplacement. Binôme tout court au boulot. Mais ma belle brune loge toujours chez son frère, Antoine, dans le deuxième arrondissement. Il m'a bien proposé de m'accueillir chez lui, mais je préfère vivre seule, dormir seule. Et je n'aime pas déranger. J'ai déjà passé la nuit là-bas, après une soirées, mais pas plus. Je me connais ...

     Je monte les marches du perron le nez au sol en me frictionnant les bras pour me réchauffer quand j'entends quelqu'un énoncer, non loin de moi, en anglais :

— C'est bon elle est là. Elle vient d'arriver.

            Achevez-moi.

Annotations

Vous aimez lire Line P_auteure ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0