25- Le Deal, partie III

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Livia.

— Relation à distance.

— C'est sûr que sur deux continents différents, c'est perdu d'avance entre vous et moi Hayden, lâché-je moqueuse. L'évidence même ! Mais ça peut le faire, oui.

— Je suis à Paris depuis deux jours, tu y es aussi. J'ai été photographié et j'ai donné deux interviews hier. J'en ai trois autres en fin de journée. Je suggère que je vienne sur Paris au moment où tu y seras. Je ne t'oblige pas à passer du temps avec moi, mais mes déplacements donneront le change le jour où nous annonceront notre séparation.

— Vous voulez venir à Paris tous les quinze jours ? Mais cela va vous coutez une blinde Hayden ! Sans compter les trajets, le décalage horaire ! Le temps que vous allez perdre voyons !

— Je me fous du temps que cela me prendra !

Evidemment, il faut sauver les apparences ! Je vais même les baptiser Willy, tiens !

Comme s'il m'entendait penser, il déclare la voix haute et claire :

— Je m'organiserai, et je me fous encore plus de combien cela va me coûter Livia ! J'ai des dizaines des millions de dollars. Je n'aurai pas assez d'une vie pour les dépenser. Ou il faudrait que j'achète des propriétés à travers la planète, et encore, même en faisant cela si l'argent n'était plus sur mes comptes, il serait des valeurs immobilières. Alors des allers-retours ici, ce n'est rien pour moi.

— Ouais...

— Je ne dis pas cela pour me venter une fois de plus loin de moi cette idée, juste pour que tu comprennes que c'est une goutte d'eau dans l'océan. C'est peut-être indécent de l'évoquer ainsi, mais c'est la réalité. Je travaille depuis des années pour avoir ce niveau de vie.

— Ok, pas de problème pour financer les trajets donc.

— Non aucun en effet.

Ok, argent de côté. Et le reste ? Je dois divorcer moi !

— Vous êtes prêt à mettre votre vie privée entre parenthèse pendant plusieurs semaines ? Vous comprenez vraiment ce que cela implique ? Ne vous m'éprenez pas, votre vie sentimentale ne me regarde en rien. Vous avez parfaitement le droit d'avoir une petite amie, d'ailleurs vous en avez peut-être déjà une, mais votre trame implique que vous non content de devoir cacher votre mariage au monde, un faux mariage, vous allez aussi devoir dissimuler une vraie relation ?

— Je n'ai pas de petite amie donc c'est réglé, balaie-t-il ma remarque de la main.

Mais il a une femme !

— Aujourd'hui, mais dans une semaine, deux ? Vous arriverez à cacher une liaison, une aventure d'une nuit, ou la femme de votre vie ?

— Pas la peine, sourit-il soudain frondeur.

J'ai épuisé le stock, là.

— Punaise ! Vous me demandez de mentir à tous ceux que je connais, dis-je dépitée en me prenant la tête entre les mains.

Je me masse les tempes, m'assieds, pose mes coudes sur la table et fermes les yeux un long moment, pour réfléchir, m'isoler. Ça ne va pas du tout !

J'ai épousé Hayden Miller. J'ai dit oui, même si je n'étais plus moi-même. J'ai dit oui, pour le meilleur et pour le pire. Le pire, quoi, et ça ne loupe pas ! Lui et moi, ce sera donc pour le pire. Mais je l'ai épousé. J'ai dit que j'assumerai mes actes. Toujours. Tout au long de ma vie. Je le lui ai promis. Alors je vais assumer, une fois de plus. Que je le veuille ou non, ce papier à la con nous liera quelques semaines encore. Assumer, je dois assumer mon erreur.

Pas de flirt ni d'aventure jusqu'à ce que nous ne rendions la séparation officielle. Ça, ce ne sera pas un problème, bien au contraire. Ça m'arrange bien, même. Laura ne sera plus sur mon dos pour ça.

Assumer. C'est ma part du contrat. D'une certaine manière, agréer cette folie, même elle me protège, c'est le soutenir et j'ai bien dû prononcer des vœux à la mords-moi le nœud qui impliquent le soutien sans faille, non ? Et c'est ce que je vais faire. C'est ainsi que j'ai été élevée, respecter mes engagements et mes promesses, toujours. Ne pas tourner les talons après avoir donné ma parole.

Un truc vient me chiffonner quand je vois Laura relire des papiers dans mon dossier :

— Monsieur Miller ne devrait-il pas être lui aussi accompagné par un avocat ?

— Ce ne sera pas nécessaire pour aujourd'hui, me répond Hayden les yeux dans les yeux -Putain de merde ses yeux !

Puis il ajoute un petit rictus satisfait aux lèvres :

— Je te remercie d'y avoir pensé. Laura est peut-être ton avocate, mais elle peut m'éclairer aussi. Il n'y a pas de conflit d'intérêts puisque nos intérêts sont les mêmes, Livia. Mais merci.

— Il n'y a pas de quoi.

— Donc ? relance Laura suspendue à mes paroles. Tu as une question juridique qui suit cette interrogation ?

— Non. C'est d'accord.

Ils me dévisagent tous de leur quatre paires d'yeux.

— Tu acceptes la proposition d'Hayden ? vérifie Laura.

— Oui, mais à certaines conditions toutefois.

— Nous t'écoutons, se saisit-elle d'un stylo.

Oui note, cela m'évitera des déconvenues...

— Pas de Terminator.

— Pardon ? s'enquiert Nick, vous voulez dire pas de garde du corps mademoiselle Gardini ?

Il est sourd ou il a des bananes dans les oreilles ?

— Oui King Kong, je n'ai pas besoin d'avoir un baby-sitter. C'est hors de question ! Personne n'est au courant, je vais donc reprendre ma vie normalement.

— Mais made...

— Et quand je ne dis pas de Terminator, je suis très sérieuse. Personne ! N'essayez pas de me la faire à l'envers une fois de plus ! les avertis-je.

— Ok. Mais si notre mariage est découvert, je t'envoie un service de sécurité dans la seconde même. Et c'est non négociable ! balance Hayden à son tour.

— Et vous devrez faire exactement ce qu'ils vous diront Livia, c'est bien clair ? annonce le TerminaChef dictatorial tel un général des armées. Dès qu'ils vous le diront, ce qui signifie pas après d'âpres négociations et menaces en tout genre dont vous avez la maîtrise avec les honneur ! C'est pour votre sécurité.

— Oui ! roulé-je des yeux.

— Sans rechigner et sans leur refaire le portrait, cela va sans dire, insiste-t-il le regard ferme.

Cela me paraît correct.

— Deal, leur dis-je simplement en hochant la tête en double signe d'accord.

— Autre chose ? demande Laura.

— Oui. J'accepte d'attendre pour que ne demandions le divorce, mais il faut un délai raisonnable. Je refuse de laisser trainer les choses indéfiniment. J'ai aussi une vie à vivre. Je veux bien endosser ma part non négligeable de responsabilité, assumer ma bêtise et les vœux que j'ai sûrement prononcés dans cette chapelle, quelque chose comme «fidélité et soutien à son époux», mimé-je avec les guillemets, mais le « jusqu'à ce que la mort ne vous sépare », vous l'oubliez vite-fait, j'ai besoin de ma liberté, et pas au siècle prochain !

— Je suis d'accord avec toi Livia, valide Hayden. Reparlons-en dans quelques semaines, quand tu le souhaiteras.

— Très bien, en ce cas nous avons un deal.

Un soupire de soulagement se répand dans la pièce. Les traits d'Hayden se détendent perceptiblement, tout comme ceux de Scott et Laura. Nick, lui, ne cesse de me regarder, pensif.

— Eh bien merci à tous, conclue mon avocate d'une voix déchargée d'un poids qu'elle devait porter -le comble ! La séance est donc levée ! Nous nous reverrons bientôt, et je vais mettre tout au propre.

Merci bien, ouais ! Quelle plaie !

— Les gars ? les apostrophe Scott. Vous descendez avec moi au lounge, on va laisser les filles entre elles pour qu'elles discutent.

— Bien sûr, opinent les deux hommes.

Chacun se lève, rejoint la sortie. Laura et Scott s'embrassent et se communiquent entre eux, Nick pianote sur son portable.

Hayden et moi sommes les derniers à quitter la pièce. Avant que je me m'éloigne pour gagner le séjour, il m'attrape par la main, liant nos doigts et se place face à moi, me dominant de sa hauteur. Je cesse tout mouvement, toute respiration, à l'affut de ses paroles.

— Merci Livia. Je sais que cette situation est aberrante pour toi. Frustrante et certainement effrayante au regard de la médiatisation qui va nous encercler. Et encore une fois, je m'en excuse.

— Arrêtez de vous excuser Hayden, je suis toute aussi fautive que vous. Nous étions deux !

— Tu as raison, souffle-t-il en arrimant ses billes azur aux miennes faisant rater des pulsations à mon cœur, mais cela ne m'empêche pas d'être désolé. Sache que cette halte, si elle est principalement nécessaire professionnellement en ce moment pour moi, elle me sert aussi à te protéger, tu comprends ?

— Oui.

Ma réplique n'est qu'un souffle, et à peine une légère brise. Je ne suis pas capable de plus, et elle n'est même pas vraiment représentative de ce que je pense. Je ne saisis pas tout. Ce sera la merde quand nous divorcerons puisque la presse l'apprendra quoi qu'il advienne. Je vais devoir mentir le reste de ma vie. Pas que je ne l'ai jamais fait, mais toujours pour la même raison, et là, c'est différent. Mais j'ai fait une promesse, une autre, et je vais la tenir, que cça me plaise ou non. Je vais devoir conjuguer avec cette épine.

— Je veux en être sûr Livia. Il ne s'agit pas seulement à me protéger moi. Je ne pourrai pas déjouer une tempête médiatique, mais je ferai tout pour que tu sois épargnée autant que faire se peut, je te le promets.

— Ne faites de promesse sur la comète, c'est comme ça que le pire arrive.

Il fronce les sourcils, je sens d'ici son haleine mentholée.

— Je pense chaque mot, articule-t-il. Merci d'avoir accepté.

Sa main toujours posée sur la mienne, je suis totalement électrisée. Chacune de mes cellules est galvanisée par sa présence, alors ce contact, c'est le feu d'artifices. Mais je suis toute aussi coupable de mon état. Ce que je ne voulais pas s'est produit : j'ai plongée dans son regard foudroyant, en apnée, et la sentence est irrévocable.

Ma peau me brûle, mes muscles se tétanisent. Je suis bonne pour aller changer de sous-vêtements, mon hydratation se trouvant entre mes cuisses. Ce mec est d'une beauté insolente, virile. Je n'ai jamais vu un homme aussi attirant, en vrai. Et ses mots le rendent encore plus parfait à mes yeux, toute considération sur son tempérament exclue. Mon corps vibre à son toucher sommaire, par les frissons chauds qu'il me procure de la tête aux pieds. Mon bas ventre se contracte tandis qu'un feu s'allume en son creux. Mon estomac se noue, ma bouche s'assèche autant que mon tanga se trempe. C'est comme si mon anatomie l'attendait lui pour combler un vide dont je n'avais pas conscience avant. Tout se réveille en moi, et c'est troublant. Presque bouleversant. Donc, dangereux.

Il faut que je me tienne le plus loin possible de lui pour ne pas que mon masque se fissure à la mesure de ce que ma faim grandit.

— Merci à vous, lui dis-je en mettant fin à notre contact visuel, tendant également de récupérer ma main ... qu'il ne me rend pas.

À la place, il en y dépose un baiser, puis murmure des mots que je perçois moi, comme s'il les avait hurlés :

— Prends-soin de toi Livia.

— Vous aussi Hayden. Bon retour chez vous, merci d'être venu.

— Ma place était ici.

Je n'attends pas mon reste et me rue vers ma chambre, pour me soustraire à lui, mais aussi à tout. J'enferme ce moment déroutant qui avait kidnappé douloureusement mon oxygène dans une boîte pour ne plus y penser. Je suis hors d'haleine, prises de secousses, et me laisse glisser contre le battant de la porte.

— C'est pas possible ...

Je prends le temps de retrouver une respiration convenable. Ma montre indique qu'il n'est que onze heures quinze. J'entends une porte claquer, plus de grosses voix masculines. Les trois hommes partis. Laura toque. Une fois. Deux fois.

— Livy, s'il te plait, il faut qu'on parle... Baby ? Tout ça va ?

L'inquiétude dans son timbre m'oblige à me lever, et lui ouvrir. Elle n'attend pas pour me prendre dans ses bras. J'aime nos moments câlins, mais là, je n'ai pas le choix. Je me répète que je fais ce qu'il faut, que c'est l'occasion, que c'est aussi pour son bien, même si elle va avoir mal. Mais Scott est là maintenant.

Je la repousse doucement :

— Pas maintenant Laura, j'ai besoin d'être seule s'il te plait. Nous en parlerons à un autre moment, mais pas aujourd'hui. Je ne peux plus, je n'y arrive pas ...

Elle renifle. Je tiens bon, retenant mes larmes que je veux lui cacher.

— Je... comment te sens-tu ? Tu ne vas pas faire une crise n'est-ce pas ?

Étonnamment, même si tout au long de cette réunion, j'ai eu des petits piques de stress, je n'ai pas paniqué outre mesure. J'arrivais à visualiser ce qu'il allait se passer. De toute façon cette situation je la subis parce que j'y ai fourré les deux pieds. Je suis en colère, blessée, déçue de mon attitude résolument irresponsable, de ma perte de contrôle, mais j'évacuerai tout cela ce soir.

— J'ai besoin d'être seule, c'est tout. C'est allé trop loin Laura, cette lubie à laquelle tu t'accroches depuis des années !

— Je ne pensais pas ...

— J'ai passé l'éponge pour l'entourloupe sur Vegas, sur l'organisation de ton mariage. J'ai merdé en buvant comme un trou percé, et je ne me rappelle même plus pourquoi je me suis laissée aller. J'ai fait n'importe quoi, j'en paie le prix, on ne va pas revenir dessus.

— Baby...

Elle se rapproche, le regard luisant.

Garder le cap, je panserai mes plaies plus tard.

— Je ne voulais de détails sur ce que moi, j'avais fait, mais tu penses bien que l'avoir fait avec Hayden Miller, ça valait le coup de ne pas m'écouter ! m'emporté-je en reculant.

—Je ... d'accord abdique-t-elle les yeux dans le vague. Il te faut du temps, je comprends, je suis tellement désolée, Livy. Je... je voulais te protéger.

—Tu n'as pas à le faire !

— Si ! Tu es ma sœur, et je t'aime !

C'est le problème, oui. Le barrage s'effondre avec fracas.

— Aimer nous fait faire des choix qui ne sont pas les bons, Laura, craqué-je en lui tournant le dos. Laisse-moi !

— Je...ok. Je vais rejoindre les garçons au lounge. J'ai besoin d'un verre.

— Merci.

La porte d'entrée se ferme.

Je rassemble mes dernières affaires, zippe ma valise et vérifie la batterie de mon téléphone, sans plus retenir mes larmes qui inondent mon visage tel un torrent un jour de pluie. J'ai besoin d'évacuer un peu de mes appréhensions, de ma colère et de ma tristesse.

Calmée, je rouvre ma valise pour récupérer ma trousse à maquillage. Ravalement de façade obligatoire.

Ma tâche terminée, je parcours une dernière fois la suite. Au détour d'une large porte à galandage au fond du séjour, je découvre un deuxième salon, très épuré. Un grand canapé d'angle en cuire, des tableaux colorés de paysages entres trois portes fenêtres à petits bois ouvertes qui donnent sur un balcon étroit, mais avec jolie vue sur les jardins de l'hôtel. Et lui : un magnifique piano à queue, blanc laqué. Une pure merveille.

Les souvenirs affluent. La souffrance aussi.

La tentation est trop grande.

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