49 - Non-dits et imprévus

8 minutes de lecture

Hayden.

     Nous quittons l'hôtel à seize heures vingt, direction la demeure Londonienne de mon frère, dans Chelsea.

     Je sens que Livia est toujours stressée malgré ce que je lui ai dit sous la douche -quelle douche d'ailleurs !- et tout ce que je lui ai répété ensuite.

     J'ai été surpris que cette fille ne se soit pas enfermée une heure dans la salle de bains pour se pomponner. En moins de quinze minutes, elle était prête; et parfaite. Pas que je pensais qu'elle avait besoin de huit couches de maquillage pour l'être, mais les femmes en fond souvent tout un plat pour paraitre pourtant le plus naturelles possibles. Un naturel qui leur prend des plombes, donc. Mais pas Livia.

     Je me répète, mais tant pis, elle est absolument parfaite, et pas que physiquement. Sans en faire des tonnes pour plaire. Même Scott met plus de temps qu'elle à se préparer !

   J'ai d'ailleurs bien failli renoncer à quitter la suite quand je l'ai vue fin prête. Un jean slim noir légèrement élimé aux deux genoux, une petite ceinture assortie, une chemise en coton blanc avec un délicieux décolleté en V agrémenté d'un collier. Elle a pris quelques centimètres grâce à des escarpins gris perle, et enfilé un très long cardigan gris clair.

     Pourquoi ne se voit-elle pas comme nous, nous la voyons ? Elle doute, constamment, la preuve quand je lui ai fait une remarque qui devait être un compliment et n'aurais pas dû être expliqué...

_______________

Plus tôt.


     Livia me rejoint dans la chambre plus vite que je ne m'y attendais. Mon cerveau, pas encore tout à fait remis des émotions sexuelles de tout à l'heure et de la frustration ne pas avoir continué ce que nous avions si bien commencé, se prend un court-jus à la vue de ma femme.

— Ça ne va pas être possible Livia.
— Hein ? Pourquoi ? Ça ne va pas ?

     Elle se rue vers le miroir de l'entrée, se regarde sous toutes les coutures, cherchant l'origine d'un  problème inexistant.

     Je soupire intérieurement, elle n'est pas croyable !

— Si justement, même comme ça, tu es trop canon Trésor. On peut très bien rester ici, juste tous les deux et s'embrasser toute la soirée en apprenant à se connaître ou en regardant un film...
— Hero...?!

     Elle pivote sur ses talons, l'air grave en croisant les bras sur sa poitrine qui remonte. Poitrine que je n'ai toujours pas vu alors qu'elle a pu toucher la partie la plus intime -et dure- de mon anatomie.

Grillé, Miller.

— Oui Trésor ?
— Le rapport entre ma tenue et le fait de rester ici s'il te plait ?

     Ouais, j'aurais dû me taire, et me souvenir des règles. Ok, pas jaloux mais possessif, ou alors pas possessif mais un peu jaloux ? Arghhhhh... !!! Si je ne m'y tiens pas un minimum, elle risque de tout arrêter. Et ça...non.

— Ok pardon, oublie ce que je viens de dire Livia. Tu es parfaite, on y va.

_______________

— Ça va vieux ? me demande Scotty me sortant de mon songe.
— Oui oui, tout va bien.

     Laura et Livia sont collées l'une à l'autre, Laura caressant affectueusement les cheveux de sa sœur qui a la tête reposée sur son épaule, paupières closes.

— Tu as bien pris ton traitement Livy ?
— Oui et j'ai bientôt fini, mais j'ai peur que cette fois, ça ne suffise pas.

     De quoi parlent-elles ?

— Oh ma chérie... chuchote Laura en la berçant. Baby tu devrais rentrer à L.A, Kate pourrait te prendre en consultation à l'hôpital tu sais... et il faut en parler à maman, ce n'est pas normal...
— Non Laura pas l'hôpital. Non !

     Livia se redresse, ses mains tremblent, sa tête se secoue de droite à gauche appuyant son refus catégorique. Je m'installe mieux moi aussi, tendant l'oreille avec sérieux pour ne rien manquer de leur conversation qui m'a piqué au vif. Si je peux grapiller des réponses au passage, je prends.

     Pourquoi un traitement ?

      Livia capte ma question mentale en un seul regard. Je vais vraiment finir par croire qu'une connexion étrange s'est installée entre nous. Son buste se soulève plusieurs fois au rythme de longes inspirations. Elle se calme un peu, envoie un regard réprobateur à sa sœur, certainement pour avoir affiché devant moi son dossier médical puis m'explique en se tournant légèrement vers moi, assise sur la banquette qui me fait face :

— Je souffre régulièrement de kystes à l'ovaire gauche. Je suis un traitement depuis bientôt deux mois, mais les douleurs sont de plus en plus vives depuis une dizaine de jours. Je dois prendre des antidouleurs pour tenir selon les moments de la journée, quand les accès sont plus aigus. Et le médicament me fatigue beaucoup. J'ai des crises d'hypoglycémie assez fréquemment qui m'obligent à me gaver de sucres et de vitamines. Mais ça va passer.
— Et si ton traitement ne fonctionne pas ? lui demande Scott.
— Elle devra subir une intervention chirurgicale, lui répond Laura.
— Non ! s'insurge Livia. Pas l'hôpital, c'est hors de question ! Je referai un cycle de traitement.

     Elle se remet à trembler.

— Livy calme toi, Kate pourrait s'en occuper dans une clinique privée. Stacy le lui a proposé. Elle te l'a dit, tu n'auras pas à mettre les pieds à l'hôpital, d'accord? Promets-moi que si à l'issue du traitement il faut passer par la chirurgie, tu ne laisseras pas les choses trainer à cause de ta peur. Et c'est Kate qui s'occupe de ta contraception en plus, il va bien falloir que tu choisisses une nouvelle puisque tu n'as plus d'implant !

      Livia ouvre grands ses magnifiques yeux turquoise puis foudroie sa sœur qui bouge, par sécurité, de quelques centimètres. Ma femme s'énerve et lance en français :

— Laura tais-toi, merde ! C'est privé ces trucs-là bon sang! Tu me saoules des fois, ce n'est pas possible d'avoir la langue aussi pendue que toi ! C'est Jordan que tu aurais dû épouser, tiens! Deux commères de HLM ensemble franchement... pas un pour rattraper l'autre ! aboie-t-elle. Parler de ma contraception devant eux, j'y crois pas, tu m'auras vraiment tout fait ! De toute façon, y'a un truc magique qui s'appelle la capote, ça doit bien te dire quelque chose toi qui as eu tous les goûts en bouche hein ma vieille ? lui dit-elle dans un élan de sarcasme qui brillerait dans le noir. T'aurais dû prendre des actions chez Durex si tu veux mon avis. Tu aurais au moins eu un retour sur investissement vu ce que tu as dépensé en condoms cette dernière décennie !
— Livy, t'abuse ! se défend-elle en regardant son mari.

     Livia ricane, fourbe.

— Non je n'abuse pas et tu le sais. Tout est vrai. Tu as même raté une vocation de testeuse de capotes, et c'est quoi déjà, ta saveur préférée pour les sucettes party ?
— Ok les filles, on va mettre le holà, là, intervient Scott en français, on se calme. Livia je comprends tout ce que tu dis tu sais? Tu aurais aussi bien pu continuer en anglais. Et c'est quoi cette histoire de capote avec des goûts Laura ? s'étonne mon pote sourcils froncés.
— Oui c'est vrai, toi tu parles français mais lui... l'avise-t -elle en me jetant un regard rapide, sans dire mon prénom, non. Mieux vaut papoter entre nous.

     Je sens qu'elle va découvrir le pot aux roses à cause de mon pote, ce qu'elle n'a pas l'air de savoir sur moi. Trois, deux, un...

— Hayden ? s'enquiert-il, bin lui auss...
— Moi aussi je comprends ce que vous dites mesdames, dis-je calmement mais avec un sourire narquois aux lèvres, et en français.

     Celle-là, elle ne s'y attendait pas. Livia recule dans son siège, prête à fusionner avec. Sa tête nous rejoue un non, j'imagine qu'elle pense à la même chose que moi.

     Avec tout ce qu'elle exprime en français à chaque fois qu'elle veut parler en aparté avec sa sœur, elle ne s'est jamais doutée que quoi qu'elle lui raconte, je comprenais ;tout, exception faite de certaines expressions, mais passons. J'ai en particulier parfaitement saisi tout ce qu'elle a dit à Paris sur elle et les raisons qui selon son cerveau détraqué, empêcheraient les gens de croire en notre «couple». Cette fille passe son temps à se dévaloriser alors qu'elle est absolument sublime.

— Non...lâche-t-elle dans un filet d'air. Tu parles ... français, Hayden ?

     Elle repasse à l'anglais, ses deux mains voilant sa bouche de stupeur.

— C'est une information publique que tu aurais pu trouver sur internet, Livia.
— Mais pourquoi tu n'as jamais rien dit ?
— Tu passais au français pour parler en privé avec ta sœur, je n'avais pas à m'en mêler, c'est tout.

     Et ça me permettait d'en savoir plus sur cette carapace opaque qu'elle porte constamment. Si elle avait su, elle aurait bridé ses mots, je n'en aurais pas appris autant. Je l'observais alors qu'elle ne me pensait pas capable de traduire, les dents serrées m'obligeant à ne rien laisser paraître, dans l'incompréhension totale. Elle se dénigre dès qu'elle en a l'occasion.

— Mais tu parles bien... je veux dire, couramment ? s'inquiète ma femme dont la voix faiblit encore.
— Livia, nous pourrions parler français toute la journée si tu le voulais.

     Silence, puis elle reprend, vexée :

— Même pas moyen d'avoir une vie privée avec vous ! se renfrogne ma belle qui se tourne contre la vitre du véhicule. Ni une contraception privée d'ailleurs, merde alors !
— Arrête Livia ce n'est rien de grave, rigole Laura en levant les yeux au plafond. De toute façon il faudra bien que tu y réfléchisses, tous les deux vous risquez de finir par...

— Termine cette phrase et j'te jure que je te balance de la voiture en marche !
— Hey Oh ! s'interpose Scott.
— Ne t'en mêle pas Hartley, c'est entre Laura et moi !
— Oui, ne t'en mêle pas vieux !
— Évidemment monsieur prend le parti de sa femme...

     Mais il est con ou quoi lui ? Ou il le fait juste exprès pour la mettre en rogne ?

     Je me fais violence pour ne pas lui foutre sur la tronche, mais aussi pour énoncer ce qui m'écorche :

— Ce n'est pas ma ...
— C'est bon Hero, me coupe Livia, lasse. Tu avais raison, personne ne comprend.

     Bon, elle est bien ma femme, mais ce n'est pas le moment de la taquiner avec ça. Il n'y a que moi qui peux le faire.

Hero ? m'interroge Scott à voix basse les yeux en soucoupe.

     Pas besoin de répondre. Je suis certain qu'il se doute de quelque chose. Mais je ne dirai rien. Livia veut que cela reste privé, c'est à elle de dévoiler ce qu'elle veut bien dire.

       La voiture se gare, nous descendons. Nick, Jessica et Jordan ont fait le trajet ensemble et patientent déjà sur le trottoir plus propre qu'une table d'opération du quartier huppé où résident ma belle-sœur et mon frère une partie de l'année, pour le boulot de Jamie qui a ses studios ici et à L.A.

     Jo ouvre la marche et la haute grille en fer forgé qui mène au perron de la villa style victorienne. Je ferme la marche, Livia me précède, et je profite que tout le monde nous tourne le dos pour lui embrasser la nuque à la volée tandis que Jordan sonne à l'immense porte en discutant avec Nick et les autres.

     Elle ne me repousse pas et au contraire, vient coller son dos à mon torse. Une vague de soulagement s'empare de moi. Cette douche a fait des miracles ! J'entrelace clandestinement ses doigts aux miens et exerce une légère pression pour lui donner du courage. Courage dont elle va avoir besoin quand j'entends une voix nous accueillir, qui n'est ni celle de Zoey, ni celle de Jamie.

      C'est une putain de mauvaise blague ou quoi ? Ils ont osé ?!

Apparemment ils ne se sont pas gênés.

Annotations

Vous aimez lire Line P_auteure ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0