49 - Non-dits et imprévus. Partie II

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Hayden.

— Ah mes enfants ! Je suis tellement heureuse de vous voir !

Jordan, qui nous surplombe du haut du perron, se tourne immédiatement dans ma direction, aussi médusé et tétanisé que moi. Bon au moins il n'était pas au courant, c'est certain. Je vais garder au moins l'un de mes deux frangins en vie.

Il distingue instantanément la posture de Livia sur moi, ainsi que nos doigts toujours enlacés à cause de ses yeux de linx, mais ne dit rien et reste discret -Dieu merci. Livia elle, remarque notre échange de regard et se tend pétrifie sitôt. Bordel !

— Je te jure que je ne savais pas Livia, lui glissé-je à l'oreille, et Jordy non plus visiblement.

Jordan brise enfin le silence gênant qui a suivi la réplique imprévue de ma mère qui n'est pas censé se trouvé de cette partie du globe :

— Maman mais qu'est-ce que tu fais ici ? Tu étais encore à Los Angeles hier matin !

— C'est ainsi que tu salues ta mère espèce de fils ingrat !? le sermonne notre mère mi- outrée mi- amusée.

Notre mère est une femme fantastique. Douce, attentionnée, drôle, maternelle, à l'écoute. Présente... trop présente. La preuve en images... Si je m'y attendais ! Elle n'est pas croyable !

Livia repart se cacher derrière moi mais ne lâche pas ma main pour autant. Mais qu'est-ce qu'elle fout ici ?

À ton avis Sherlock ? Une paëlla ?

C'est un cauchemar, mais ce n'est pas fini.

J'entends la voix de mon père raisonnée au loin, et je me dis qu'il aurait vraiment mieux valu que je garde ma femme dissimulée dans ma suite au lieu de lui imposer une réunion de famille dont elle ne veut pas. Encore moins avec mes parents dans l'équation.

— Scott mon chéri, comment vas-tu ? l'accueille chaleureusement la traitresse en l'enlaçant.

— Bonjour Helen, je vais très bien et toi ? Je ne savais pas que tu serais là.

Sa remarque est plus un reproche silencieux car lui aussi a compris le stratagème d'Helen Miller. Mais elle ne s'en formalise pas. Ma mère a un but bien à elle, et compte bien l'atteindre, quel qu'en soit le moyen. Comme maintenant, traverser l'océan pour me la faire à l'envers.

— Oh tu sais à mon âge on va comme on peut mon chéri, rit-elle.

À son âge ? Elle n'a que soixante-deux ans et est encore d'une beauté à couper le souffle. Grande, brune, élancée, les cheveux mi-longs et les yeux bleu clair, on lui donne facilement cinq ou dix ans de moins.

— Laura ! J'avais hâte de vous rencontrer en vrai ! Vous voir à la télévision, c'est bien, mais en chair et en os, c'est bien mieux !

— Bonjour, ravie de vous rencontrer madame Miller.

— Oh non par pitié, les Madame, c'est pour les ancêtres et j'espère ne pas en être à ce stade ! Appelez-moi Helen. Juste Helen s'il vous plait.

Je me tourne vers Livia quand je sens qu'elle pose son front contre mon manteau dans mon dos. Je n'imagine même pas l'état mental dans lequel elle doit être et suis pris d'une envie subite d'aller étrangler ma propre mère. Je l'aime, c'est une des femmes de ma vie, la plus importante à ce jour pour moi, mais là, elle dépasse les bornes comme ce n'est pas permis. Je refuse que ma femme se sente piégée à cause de ses envies de louve. Une louve trop curieuse et pressée. Je pensais m'être montré clair et ferme sur le sujet.

— Trésor elle ne t'a pas vue, je lui chuchote au creux de l'oreille. On a que trois pas en arrière à faire et on sera dehors. On s'en va si tu veux. Tu te doutes bien qu'elle n'est pas là par hasard de toute façon, je ne vais pas te mentir. C'est un guet-apens, ni plus ni moins, et je te jure qu'elle ne l'emportera pas au paradis. On rentre, d'accord ?

Statufiée, Livia ne pipe pas mot. Je l'observe avec attention, elle est là, en face de moi, mais j'ai l'impression qu'elle n'est plus vraiment présente, perdue quelque part dans son monde intérieur. Repliée. C'est clairement trop pour elle, cet imprévu.

— Trésor, reviens. Tout va bien Livia, je te le promets, reviens.

J'entends Nick et Jess être accueillis à leur tour à grand renfort d'embrassades mouvementées, par mes deux parents. Ils échangent quelques banalités me donnant le temps de gérer plus important. Les doigts de Livia resserrent les miens, elle sort de sa torpeur, le visage néanmoins blême, un air blasé qui me retourne et ne fait qu'accroitre ma colère qui échauffe mon sang et grillent mes tempes.

— Livia ?

— Je... Oui je suis là. Ok, c'est bon, au point où j'en suis de toute façon, soupire-t-elle en haussant faiblement les épaules, le regard hagard. Je me suis mise dans cette merde toute seule, alors je gère.

Non pas toute seule, j'ai dit oui moi aussi et Laura l'a bien aidée également, quoi que Livia en dise.

— Vous êtes ravissante Laura. Scott n'avait pas tari d'éloges à votre sujet et je comprends pourquoi maintenant. L'écran ne vous rend pas justice.

— C'est très gentil merci, mais attendez de voir ma sœur, et on en reparle après, plaisante-t-elle joyeuse.

Laura est certes une femme magnifique, mais elle est consciente que Livia a quelque chose d'unique, dans ses yeux en particulier. C'est une beauté fabuleuse, renversante et troublante. Un petit volcan dans un écrin de soie et de fil d'or.

— Maman, Papa, grincé-je sans bouger de ma position, qu'est-ce que vous faites ici ?

— Oh Hero, sourit ma mère affable pour m'amadouer, c'est plutôt évident non ? Jamie nous a prévenus que Jordan et toi étiez arrivés à Londres hier dans l'après-midi. Ton père et moi étions à New-York, nous avons pris le premier vol...

— Maman... je lui grogne en serrant les dents.

— Il fallait bien que nous tentions notre chance Hayden voyons ! Je sais très bien pourquoi tu es à Londres, mon fils. Et puis ce n'est pas si souvent que je peux avoir mes trois enfants réunis sous ce toit ! Bon, décale-toi un peu s'il te plait, tu me gènes là !

Je... quoi ?

Tout en confirmant que j'avais raison sur le pourquoi de leur présence, elle me fait signe de m'écarter de la main. Un bon vent, en somme. Bordel !

— Maman vous êtes lourds ! Je t'avais pourtant prévenue, tu aurais pu attendre le mariage de Laura et Scott ! lui asséné-je excédé en me frottant l'arête du nez. Là, vous ne lui laissez pas le choix ! Ce n'est pas juste !

Et je sais que Livia a besoin d'avoir le choix, pas qu'on lui impose les choses. J'ai bien retenu la leçon. Surtout ce genre de choses.

L'hôpital qui se fout de la charité vieux !

Oui mais moi, c'est ma femme !

— Hero Hayden William Miller!

Putain !

Je me mords l'index pour me contenir.

À ces mots, Livia éclate de rire dans mon dos, de manière parfaitement inattendu. Évidemment que ça la fait rire la peste ! Elle et ma mère ont le même tic quand elles en ont après moi... C'est bien ma veine.

D'une impulsion au milieu de mon dos, Livia m'ordonne d'avancer de quelques pas ; et je m'exécute. Une fois en bas des six marches, mon petit trésor sort de sa cachette après m'avoir lâché la main discrètement et à mon grand dam, et... se montre enfin. Timidement. Je reporte d'abord mon attention sur Laura qui se tient aux côtés de ma mère. Elle sourit affectueusement à sa sœur comme pour l'encourager -ou la féliciter de n'être pas partie en courant et à reculons.

L'admiration que reflètent ses yeux lorsqu'elle contemple ainsi sa sœur révèle leur lien et à quel point elle tient effectivement à elle.

Mon frère et Zoey, qui sont arrivés il y a une minutes mais restés plus silencieux qu'un arbre mort, sont figés devant leur porte de bois et d'acier. Ma mère a perdu sa langue -une première, date à cocher en rouge dans le calendrier. Mon père est bloqué en arrêt sur image lui aussi et je crois que Jamie, dont les yeux oscillent vivement entre Livia et moi, doit être en train de se demander si c'est une blague, si elle est bien réelle, et surtout... bien ma femme, c'est écrit sur son front.

Merci pour moi mon vieux, je te le revaudrai, je lui promets silencieusement.

Considérant ce qu'elle m'a fait sous la douche, elle est bien réelle, oui. Je lui dois d'ailleurs un orgasme, minimum, vu l'intensité du mien. Mais pas le bon moment pour y penser.

Ma mère se refabrique une contenance -et retrouve sa voix-, descendant de son perchoir un immense sourire satisfait de la victoire de la bassesse sur les lèvres :

— Bonjour Livia, je suis enchantée de vous rencontrer.

Elle tend une de ses mains à Livia, qui ébauche anxieusement un sourire en retour et la lui serre. Ma mère comprend son trouble et tente de se justifier pour briser la glace que sa présence inopportune à créer tandis que je promets d'un regard à mon frère de lui régler son compte :

— Pardonnez-nous, nous étions très curieux vous savez. Et puis vous êtes aussi la belle-sœur de Scott. Bon ce n'est pas la raison première mais...

— Maman ! Ne commence pas et laisse-la tranquille ! grondé-je de plus belle.

— Je comprends Madame Miller, je suis ravie aussi.

Ma casse-pieds de mère poule dévisage Livia dont les joues se teintent de rouge, mais je suis certain qu'elle doit avoir l'habitude que les gens la scrutent, même si elle ne semble pas comprendre que c'est en rapport avec sa beauté et non une tare qu'elle imagine. Elle ancre ensuite ses iris identiques aux miens droit dans mes yeux, sondant mon âme comme elle sait si bien le faire depuis ma naissance, m'octroie un rictus qui veut tout dire.

Je suis dans la merde. Pour un acteur quand il s'agit de Livia, je joue très mal la comédie apparemment. Je tente de me composer un air impassible mais il semblerait que ce soit peine perdue. Mon attirance pour ma femme transcende tout, et ma mère voit... absolument tout.

— Maman...

Vous êtes...

— Éblouissante ! s'écrie Zoey.

Mon petit trésor pique un fard , je mettrais ma main à couper qu'elle voudrait retourner se planquer derrière moi. Nous montons les marches et entrons dans la maison. Mon père embrasse tout le monde tour à tout et se présente également à Livia après m'avoir glissé un « désolé mon fils, tu connais ta mère» :

— Je suis James, le père de ces trois terreurs, blague-t-il en nous désignant les uns après les autres. — Vous ne pourriez pas les renier vous savez, ils vous ressemblent, lui indique Livia qui se détend perceptiblement face à la mine réjouie et sincère de mon paternel, incapable de dire non à sa femme.

— Je prends ça comme un compliment jeune fille ! dit-il fier comme un paon.

Zoey et Jamie se présentent à leur tour, puis nous invitent à rejoindre le grand séjour quand une petite tornade blonde s'élance vers Laura sans douceur pour venir lui agripper les jambes. Emmy et sa délicatesse légendaire. Laura se penche vers elle, et ça me fait penser que je n'ai pas prévenu Livia du trouble de ma nièce.

— Bonjour Emmy, lui-dit-elle en articulant, mais aussi... en signant, à mon plus grand étonnement. Moi c'est Laura, je suis la femme de Scott.

Ma filleule, qui souffre d'une déficience auditive de naissance, mais perçoit les sons bien articulés quand ils ne sont pas noyés dans un brouhaha ambiant, répète lentement de sa petite voix d'enfant:

— Lau-ra

— Bravo ma chérie, la félicite son père à voix haute.

— Oh mais Laura, tu sais signer ? s'exclame Zoey intriguée et ravie.

— Oui, j'ai commencé mon enseignement il y a douze ans, plusieurs mois avant de partir passer une année scolaire en France. J'ai continué là-bas en ayant, comment dire...humm... quelques cours particuliers, dit-elle avec une certaine nostalgie dans le regard. Et par chance, dans le lycée où j'ai suivi ma scolarité en France, il y avait la possibilité de prendre La Langue des Signes en option facultative. En rentrant aux États-Unis, j'ai décidé de continuer à pratiquer pour ne pas perdre, alors je me suis inscrite dans une association à l'hôpital où travaillait ma mère. Durant mon Master en Droit , j'ai repris l'option, voulant la certification officielle pour pouvoir défendre mes clients. Voilà, dans les grandes lignes, vous savez tout.

Elle se tourne vers Livia et lui envoie un clin d'œil de connivence qui la fait pouffer alors qu'elle se mord un doigt pour cacher sa timidité.

— C'est génial Laura ! Tu pourras donc poursuivre l'enseignement de Scott, se marre Jamie en lui tapant dans le dos. Il a parfois des troubles de l'attention, mais avec toi nul doute qu'il devrait être beaucoup plus attentif !

Jamie lui attrape la nuque pour lui ébouriffer les cheveux, ce que Scott déteste par dessus tout.

— Hé ! se rebiffe le grand blond en imitant son geste pour le maitriser, toi je vais te faire ta fête !

— Ça suffit les garçons ! intervient mon père en levant les yeux au ciel, lassé mais amusé par leurs enfantillages. À vos âges vous êtes toujours des enfants, ma parole ! Grandissez !

— Et très fiers de l'être Papa ! s'amuse à le taquiner Jordan fier et droit comme un i, tout sourire.

— Ton.ton J, articule Emmy en tendant les bras à Jordan.

Jordan attrape notre petite tornade miniature mais pleine de vigueur et la couvre de baisers, puis le petit paquet me tend les bras.

— Ton.ton H !

Je la cajole à mon tour de dizaines de baisers humides et lui chatouille le ventre, comme quand elle était bébé. Emmy prend conscience de la présence d'une autre inconnue qui se tient toujours à ma gauche et que sa sœur a rejointe, sentant probablement qu'elle n'est pas très à l'aise. Laura signe :

— Elle, c'est Livia, ma petite sœur.

Emmy la dévisage quatre secondes tout au plus, puis sa bouille s'illumine comme un sapin de Noël :

— Vous êtes des Princesses ? Vous êtes jolies ! leur signe ma filleule en retour.

Laura et Zoey rigolent. La remarque de ma nièce ne m'étonne même pas. Livia et Laura sont effectivement très belles, de quoi, de ses yeux d'enfant, les confondre avec des princesses. Elle adore les princesses, comme toutes les petites filles de cinq ans. Livia s'esclaffe soudain, franchement. Son rire mélodieux se répercute en moi.

Pause. Elle comprend elle aussi ?

Visiblement oui, car c'est elle qui lui répond :

— Non ma belle, je ne suis pas une princesse mais toi avec ta jolie robe de la Reine des Neiges, tu es une véritable petite princesse Emmy ! Quel âge as-tu ?

— J'ai cinq ans, lui signe la tornade. Et toi ?

— Moi, j'ai vingt-cinq ans. Un peu vieille pour une princesse, non ?

— Allez Emmy, intervient sa mère, laisse les tranquilles maintenant.

Zoey récupère sa fille et me libère du petit paquet. Jamie nous invite à prendre place, mais Emmy ne compte pas en rester là et repart à l'assaut des filles, les quatre cette fois, qui se sont installées sur l'assise opposée de cet immense canapé en U qui peut accueillir facilement quinze personnes.

Emmy est de dos mais je comprends qu'elle leur parle par ses gestes que je perçois, sans pouvoir voir ce qu'elle leur demande ou raconte. Ma mère, qui elle est assise entre Jordan et moi, se tourne dans ma direction et me fixe encore avec son grand sourire qui veut dire « rien n'arrive pas hasard ». Je secoue prestement la tête pour qu'elle cesse ses conneries en levant les yeux au ciel pour toute réponse.

— Où as-tu appris à signer Livy ? questionne Jordan curieux. Est-ce que c'est ta sœur qui t'a embrigadée dans cet apprentissage ? Jamie m'obligeait toujours à faire plein de trucs que lui aimait quand nous étions gosses.

— Hey Jordy ! T'étais bien content de me suivre de partout je te signale, espèce de sale merdeux ingrat !

C'est reparti...

Ma mère de ne départit pas de sa mine ravie, et ne quitte pas ma femme des yeux.

Bon sang, Je ne la sens pas, cette soirée.

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