65 - Garde du corps. Partie II

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Livia.

— AÏEEE !!! Lâche- moi sale connard !

 Trop choquée, Jess se fige et ne réagit pas vraiment. Il lui faut quelques secondes à sortir de sa léthargie. Pas moi. Limite atteinte. Le vase de ma colère vient de se remplir plus vite qu'il ne faut de temps pour le dire, et entendre, et voir, Laura geindre a fait détonner la dynamite dans ma tête. Elle le sent, le sait, et se remet à hurler, à mon attention :

— Livia non ne fais pas ça !

     Trop tard. Je repousse le connard qui a osé toucher à ma meilleure amie d'un coup sec dans le plexus. Surpris et le souffle coupé, il relâche sa prise.

— Ça va, je n'ai rien, m'affirme-t-elle en massant son crâne.

— Pas pour le moment ma jolie, balance le brun qui s'avance maintenant vers Jessica et elle.

— Tu ne la touches pas !

     Je me poste devant ma sœur pour faire rempart et toise le blond hargneux qui est à moins d'un mètre de moi, de nous, se frottant vigoureusement la cage thoracique. Son regard mauvais me scrute et me mitraille d'avertissements silencieux et de promesses de plus, jaugeant à quelle sauce il pourrait me dévorer, traduisant qu'il n'est pas prêt à renoncer. Trop d'égo pour se faire rembarrer par trois filles. Dans l'espoir d'apaiser les esprits et de gagner du temps pour que les taxis arrivent, vite, j'inspire en prenant mon air le plus sévère et déclare, sans baisser mon regard pour me donner plus de contenance :

— On arrête là. Nous sommes trois, vous êtes deux. Même un gosse de deux ans comprendrait que vous êtes en sous-effectif, et en pleine rue en plus, vous êtes vraiment ...

     Ok, mes mots ont été bien plus vite que ma réflexion.

     Le blond s'avance mais le brun lui reste en retrait reculant même de plusieurs pas, puis s'exclame comme s'il avait découvert que la Terre est ronde :

— HARTLEY ! C'est la femme de Scott Hartley !

    Une lueur profondément plus noire voile ses iris sombres. Il se frotte les lèvres du pouce, puis se lèche carrément la lèvre inférieure d'une manière salace qui me provoque une vague de frissons glaciaux dans le dos et les bras. Ça ne dit vraiment rien qui vaille cette histoire, et je soupire intérieurement de la tournure qui se dessine sous mes yeux. J'ai déjà vu ce regard. Je le connais. Si ce type est plus con qu'un mollusque dans le coma, sa folie, elle, est dangereuse. Je mettrais ma main à couper qu'il a déjà goûté plusieurs verres d'alcool avant de se ruer ici, sans nana à foutre dans son pieu, faute de mieux et pour se trouver de la compagnie parmi celles qui restent à cette heures tardive.

— Laura recule, ordonné-je sèchement.

     Elle m'attrape par l'épaule pour me faire reculer aussi.

— C'est bon, foutez le camp ! vocifère soudain Jessica. Vous êtes ridi...

— Ta gueule toi ! C'est entre elles deux et moi maintenant !

     Il se rapproche encore et Laura m'oblige à reculer d'autant. Puis, il passe sa main au-dessus de mon épaule gauche et essaie de la harponner en poussant un grognement guttural et hurlant:

— Viens par-là toi ! Tu m'as traité de connard hein petite bourge de mes deux ?

— Laura bouge de là ! je lui crie avant de refouler encore son assaillant.

     Je lui envoie un nouveau choc au même endroit pour lui couper la respiration. Deux fois, ça doit faire mal, et le con se fait avoir deux fois de suite, c'est pathétique !

— Dernier avertissement, grondé-je un doigt tendu en détachant chaque syllabe. Tu.Ne.La Touches.Pas.C'Est.Compris !? BARRE TOI !

Le brun, qui semble à cet instant plus raisonnable du duo de salopards, se décide à intervenir et saisit son comparse par le cou.

— Lâche-moi Steven ! aboie le connard comme il le peut tout en se débattant.

     Laura m'épingle le bras et d'un coup sec me fait pivoter vers elle pensant m'aider. Mais non. Le truc à ne pas faire, tourner le dos à son adversaire. Je fais contre poids en vociférant, mais trop tard.

— Non put...

     Pas le temps d'en dire plus, il m'a déjà empoignée par l'autre bras. Je repivote durement et il me met une gifle monumentale qui me fait perdre l'équilibre. Ma nuque craque, ma cheville aussi. Excellente idée les talons ce soir. Ça fait un mal de chien et en plus, ça a comme un mauvais goût de déjà-vu. Heureusement, Jess était derrière moi et m'a empêchée de tomber -m'étaler- au sol.

     En moins de deux secondes, je me débarrasse de mes chaussures, laisse tomber mon sac et tente de faire abstraction la douleur lancinante qui traverse la moitié de mon visage ainsi que ma nuque. Même le pouls dans mon œil pulse anormalement. Aidée par ma colère et l'adrénaline qui coulent dans mes veines, je me redresse devant lui et refais barrage devant ma sœur qui ne bouge plus tandis qu'il revient, encore, tel un taureau dans l'arène.

— Jess éloigne-là ! hurlè-je.

— Qu'est-ce tu...débute-t-il, arrogant.

— Bravo, dis-je droite sur mes pieds, t'as frappé une femme, t'es fier de toi ? T'es un homme, là hein? Tu sens plus viril ? lui craché-je hargneuse.

— Marlow c'est bon, laisse tomber y'a des gens qui sortent du club là !

     Mais non, le Marlow est aussi con que blond et ne veut pas en rester là. Tout va très vite. Trop. Il me considère férocement avec un sale sourire haineux et je sais que je vais m'en prendre une autre dans moins de trois secondes, maximum. Moi ok, j'encaisse, mais Laura, hors de question qu'il la touche ! C'est ma limite. Pas touche à ma sœur, je mords.

— Sale petite pute, rugit en retour le connard avant d'envoyer un revers de sa main droite vers mon visage déjà souffrant.

     J'entends que Jess crie «NONNNN » derrière moi, mais je n'ai pas le temps de me focaliser sur le reste. J'essaye de bloquer ou ralentir son bras droit dans sa lancée de mon avant-bras gauche et lui donne un coup par-dessous le menton du plat de ma main, ce qui me provoque un courant vif de douleur. J'en ai le souffle immédiatement couper mais me fais violence pour ne pas flancher et lui offrir une ouverture. Puis, cerise sur le gâteau, je lui fais cadeaux d'un grand coup de genou entre les jambes. La danse des valseuses, comme on dit chez moi.

     Et nul doute qu'elles ont valsé !

     Le connard hurle de martyr comme un charretier. Son pote le bloque par les flancs, suivi d'autres individus qui ont vu la scène. Deux types l'attrapent par les épaules et le font reculer en le trainant sur le sol sans douceur. C'est pas trop tôt !

     Jessica se jette sur moi et Laura, sortie de sa torpeur je ne sais quand, passe ses bras autour de ma nuque endolorie tandis que j'inspire et expire fort afin de retrouver ma respiration cohérente, penchée vers le sol, les bras tendus sur les jambes, même position qu'après mon vertige. Mes pensées s'entrechoquent par des percussions qui aiguillonnent mes tympans. Tout tourbillonne et je vois rouge alors que des tremblement intérieurs font la fête dans mon ventre.

— De l'air, lui dis-je en la poussant doucement. J'ai besoin d'air, ça va.

     C'est archi-faux. J'ai mal jusque dans l'épaule droite et mon visage me lance terriblement, mais je vais m'en remettre, ce n'est rien. J'ai déjà pris des coups et les séances d'autodéfense sont parfois musclées. Je fais ce qui fonctionne le mieux quand je suis dans un état second, répéter mon mantra. Deux des jeunes femmes me demandent si je vais bien, à voix basses, comme pour ne pas m'effrayer, comme si j'étais un animal craintif alors que ma seule peur, aujourd'hui, c'est qu'il arrive quoi que ce soit à Laura.

— Tout va bien, merci.

— C'est quoi le nom de ton pote ! hurle Laura tout à coup. Donne-moi son nom ou j'appelle les flics, vite !

     Je me referme l'espace de quelques secondes et plus rien n'existe dans le trou noir qui m'engloutit, m'aspire, puis me rejette à la réalité, toujours aussi sombre malgré la lumière des lampadaires qui bordent le trottoir. Laura peste, l'avocate est réveillée.

— Laisse tomber Princesse, il y réfléchira à deux fois la prochaine fois qu'il s'en prend à une femme.

     Vacillante, je marche pied-nu jusqu'à lui, assis au sol et encerclé par une petite foule quand je suis suffisamment près, lui lance avec hargne :

— Ne jamais préjuger des capacités d'une femme, connard !

     J'ai comme une envie de lui cracher dessus, mais les taxis arrivent au même moment. Je m'engouffre dans le premier, Laura essaie de monter avec moi. Mais bien sûr...

— Putain va dans ton taxi Laura ! je beugle en français. Tu sais très bien que tu ne dois jamais intervenir Laura bon sang ! JAMAIS ! Et on ne tourne pas le dos à son adversaire bordel de merde! JAMAIS JAMAIS JAMAIS ! Sors de là, laisse Jessica monter !

     Elle ne cherche pas à m'en dissuader et sort, silencieuse, laissant la place à son amie. Le taxi démarre. Le front posé contre le froid de la vitre, je ferme les yeux et revois le film des dernières minutes. Une vague du passé s'y superpose et fait se nouer mon ventre, et chacun de mes muscles. Jess ne dit rien mais je sens qu'elle n'est pas immobile pour autant. Sans me retourner d'abord, je demande pour briser le silence pesant, mais la crainte d'entendre la réponse :

— Tu as prévenu King-Kong ?

     Elle ne répond pas. Je pivote pour lui faire face. Elle tient son IPhone entre ses doigts mais l'écran est sombre. Je trouve son regard franc.

— Non, j'ai juste envoyé un message en sortant du club pour lui dire qu'on attendait le taxi. Rien de plus.

— Ok.

— Mais Laura, dans l'autre taxi...

— Elle n'a pas intérêt !

— Pourquoi tu as fait...

— Je prends les coups pour ma sœur s'il le faut, la coupé-je, elle, personne ne la touche, c'est clair ? PERSONNE ne touche à ma sœur !

     Je capte sa surprise de m'entendre l'appeler ainsi, un de ses sourcils se haussent mais elle ne me fait pas la remarque.

— Oui, oui compris, répond-elle sincère en posant une main sur ma cuisse pour me calmer. Je suis désolée Livy, j'ai été prise de cours et je n'ai pas ...

— Arrête ! Chacun réagit à sa manière Jess, tu n'as pas à t'excuser. On ne choisit pas nos réactions, c'est purement instinctif.

— Mais ça va Livia ? Ton visage, hésite-t-elle, ses doigts en suspension devant ma joue. Tu vas avoir un bleu, tu sais ?

— Je mettrai du fond de teint, je lui réponds l'air détachée. Je m'en fous, je peux cacher ça.

— Ok, se résigne-t-elle sans me lâcher pour autant.

     Le reste du trajet se déroule en silence et je saute presque du véhicule quand il nous dépose devant la grille de chez Hayden. Le taxi de Laura s'est pris un ou deux feux rouges, donc j'ai de l'avance. Aucun doute sur le fait qu'elle va venir ici et non rentrer sagement chez elle. Il me faut le temps de filer jusqu'à ma chambre avant que Scott ne me tombe dessus.

     Ou les autres, précise ma conscience.

— Laisse-moi de l'avance, la supplié-je du regard sans autre explications une fois le portillon ouvert.

— Je...

— Je devrais aller à l'hôtel, soupiré-je en me frottant le bras.

— Non ! Scott va péter un plomb, et... Hayden aussi Livia, je te raconte même pas ! File vite !

     Je ne réplique rien à l'allusion sur Hayden, j'ai bien compris depuis Londres qu'elle se fait des idées, et encore plus depuis qu'il m'a prêté son t-shirt tout à l'heure. Elle a essayé de grappiller des infos, mais il n'y a rien à dire. Visiblement, elle est aussi romantique que Laura et Mila, et je n'ai rien de sentimental à lui raconter. Page vierge.

     Je pars en courant sans demander mon reste. Je vais avoir besoin d'anticerne et de fond de teint, beaucoup, vu la douleur qui s'est éprise de moi. Mais je ne suis plus à un antalgique près.

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