67 - Intrus. Partie I

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Hayden.


     Au matin, je suis tiré du sommeil par des bruits de vomissements venant de la salle de bains... de Livia.

     Je n'arrivais pas à m'endormir dans mon lit et après en avoir fait quinze fois le tour, la tête trop pleine de questions, j'ai fini par descendre pour combattre l'insomnie ; et la colère. J'ai tourné-viré dans le salon comme si je visitais un musée, le jardin, et même taper dans mon sac de boxe ne m'a pas aidé, avant de me retrouver devant la chambre de Livia dont la porte n'était pas fermée à clé.

     Il ne m'a pas fallu des plombes pour me décider à entrer. Trois poches de glace qu'elle avait dû aller prendre dans le congélateur en douce posées sur une serviette-éponge sur sa table de nuit et toujours les volets à demi-clos pour gagner la bataille contre l'obscurité totale, elle dormait -dans mon T-shirt-, mais pas bercée par des rêves calmes. Sous le drap, elle s'agitait en gémissant, alors sans y réfléchir à deux fois, je me suis glissé auprès d'elle et je l'ai serrée contre moi, à chaque fois que ses cauchemars la visitaient. Je n'ai que très peu dormi mais elle ne s'est pas réveillée. Jusqu'à maintenant.

     Elle vomit encore. Je me redresse prestement et saute du lit. Elle geint de douleurs et ça me tort le ventre pour elle. Je l'appelle doucement en faisant coulisser la porte de sa salle de bains pour ne pas la surprendre ni l'effrayer :

— Livia ?

— C'est bon H, ça va passer, me dit-elle quand j'entre dans la pièce.

     Elle est pâle comme une page blanche, un bleu très violacé plus que proéminent sur la joue, les cheveux relevés en chignon flou et... assise au sol à côté de la cuvette, la tête basculée en arrière et les jambes étendues devant elle. Je l'ai connu en meilleure forme.

     Ce mec mériterait que je lui fasse la même chose !

     Avec l'aide de Nick, histoire qu'il se sente comme il faut à la place d'une victime. Même si elle n'en a rien dit et est partie à la pharmacie de nuit comme si elle venait simplement de tomber à vélo, je suis convaincu que ça ne lui passe pas au-dessus de la tête. Hier soir, elle n'était pas en phase avec elle-même, pas avec la Livia que je connais depuis quelques semaines, pas la jeune femme parfois timide mais qui sort de sa grotte en fanfare et armes chargées quand on l'attaque, à l'instar de Paris avec King Kong ou à Londres avec Julianne.

Ou toi.

— Il faut que tu voies un médecin Livia, tu as pris un sacré coup et vomir n'est pas bon signe. Tu as peut-être une commotion ou...

— Ce n'est pas le coup Hayden, me contredit le Volcan bien éteint ce matin, ce sont les effets indésirables de mon traitement et ça m'arrive souvent... et certainement aussi les trois ou cinq cocktails que j'ai bus hier soir.

     Elle me montre sa main dans un geste flou et lent.

— Cinq ? m'étonné-je en me rapprochant pensant qu'elle ne buvait pas ou peu.

— Ou quatre. Ça, plus la fatigue. Et j'ai aussi pris des antidouleurs cette nuit. Bref, mauvais combo, conclue-t-elle en grimaçant tandis qu'elle se relève difficilement et attrape sa brosse à dents sur la vasque.

     Je ne la lâche pas des yeux alors qu'elle évite que nos regards se croisent. Elle n'a pas quitté mon t-shirt, elle ne semble pas gênée de le porter sous mon nez d'ailleurs, ou alors elle n'y prête plus cas. Elle se rince la bouche, ouvre un tiroir, en sort une trousse. Un disque en coton qu'elle imbibe d'une lotion claire dans une main, elle tamponne doucement son visage puis ses paupières, effaçant les dernière traces de maquillage d'hier soir, mais rien de la preuve de ce qu'il s'est passé en sortant de ce club. Je ne comprends même pas que personne n'ait réagi avant que les filles ne se fassent physiquement agresser.

     Sans rien dire, elle se met entièrement nue et entre dans la douche, contrairement à mes yeux qui ne peuvent pas de détacher de sa peau et à une certaine partie de mon anatomie qui rêve d'aller se blottir contre elle. En elle, idéalement. Elle a calmé une pulsion hier en me prenant dans sa bouche chaude et soyeuse mais rien éteint de mes ardeurs qui brûlent d'un feu immuable. Ancré dans le carrelage de la pièce, je reste là, envoûté par son corps sous l'eau.

— Un problème dans ton lit H ? s'enquiert soudain Livia qui se savonne en me tournant le dos.

     Son cul est le péché du Diable et je veux bien changer de religion si elle est l'offrande de bienvenue. Putain de merde. Je suis sûr qu'elle le fait exprès, c'est sa manière de me faire payer... quoi déjà ? La robe ?

— H ?

— Oui Trésor?

     Elle pivote pour me faire face et répète lentement tout en se rinçant :

— Ton lit a-t-il un problème ?

     Ah...ça...

Grillé vieux.

     J'aurais peut-être dû y réfléchir à deux fois avant de la rejoindre, finalement. J'avais bien l'espoir illusoire qu'elle n'en fasse pas tout un plat ou mieux, qu'elle n'y voie aucun inconvénient. Mais il s'agit de Livia, et tout semble sujet à psychanalyse avec elle. Il lui faut des règles, des codes, des pourquoi, et des murs de Berlin autour de ses idéaux pour que personne n'ait l'idée ingénieuse de les enfreindre.

— Hayden ?

— Pas de problème de ce côté-là je crois Trésor, réponds-je en affichant un faciès neutre, comme si je ne comprenais pas l'allusion.

     Elle se saisit de son peignoir rose pastel sur un patère, l'enfile aussi sec puis enroule ses cheveux mouillés dans une serviette. Pas de cri, pourtant elle a l'air agacée.

     Ça va être ma fête. Je le sens. Je le sais. Elle fulmine.

     Mais je compte bien tenir bon.

***


Livia.


     Lorsque je me suis réveillée dans la nuit à cause des douleurs insupportables à mon visage, mon cœur a cessé une seconde de battre quand je me suis vue enlacée par des grands bras chauds. Les bras d'Hayden.

     Il dormait si profondément que je n'ai pas osé le réveiller -mais l'idée de le faire tomber du lit m'a effleurée l'esprit.

     Si sa présence ne m'a pas physiquement dérangée, le fait de le trouver dans mon lit alors même que nous n'avions pas couché ensemble avant, m'a posé un problème épineux. Deux, le premier consistant dans un principe de base : je préfère dormir seule. Et là, j'attends qu'il réponde à ma question pourtant très élémentaire, mais rien ne vient.

     Je sors de la salle de bain et file dans le dressing pour choisir quoi mettre aujourd'hui. Pas de temps à perdre, chaque minute sera utile pour camoufler le camaïeu sur ma joue. Je choisis un tanga et un soutien-gorge sans bretelles. Le silence meuble l'espace. Je patiente toujours, me demandant à quelle règle nous en sommes pour en fixer une nouvelle. Ou non, tout arrêter, je ne sais pas. J'ai mal.

     Je me retourne, il est planté là, en caleçon bleu marine, la tête ensommeillée mais un regard soutenu sur moi. Avant même de lui faire face, je sentais son inquisition. Il m'observe, les yeux plissés et muet comme une carpe surgelée puis enfin, ses iris s'accrochent aux miennes. Je relègue l'effet que cela a sur moi au huitième plan ainsi que la bosse naissance qui déforme son sous-vêtement, j'ai plus urgent à régler que mes dérèglements hormonaux.

     Oui, Hayden Miller à moitié nu, c'est quelque chose.

— Hayden ?

— Pas de problème de ce côté-là je crois, Trésor.

     Il baisse les yeux et se frotte l'arrière de la nuque. Ce qui doit être la première fois. Preuve qu'il sait exactement où je veux en venir avec ma question.

— Ravie de savoir que tout va bien dans ta chambre, répliqué-je presque sévèrement. Donc tu m'expliques pourquoi je ne me suis pas réveillée seule dans ce grand lit ?

     J'emprunte le ton inquisiteur de Laura... et de Kate. Lui ? La carpe, le retour.

— Réponds-moi Hayden !

— Ça te pose vraiment un problème que nous dormions ensemble ?

— Quand on s'envoie en l'air, non, je peux faire avec exceptionnellement, mais hier je me suis couchée seule H ! Sinon oui, je préfère passer mes nuits toute seule, je ne suis pas une gamine. J'ai le sommeil agité, je suis habituée.

— Et moi je suis descendu voir si tout allait bien. Ce qui n'était pas le cas. Tu remuais beaucoup, je suis resté. Point.

     Mon cœur se comprime. Je dors seule. Je me connais, mes nuits sont rarement paisibles.

    Ma tête veut lui dire que je ne peux pas, que ce n'est pas le deal entre nous. Je voudrais répondre quelque chose et j'essaie, mais ma bouche refuse de prononcer un seul mot. De s'ouvrir. Mes mâchoires restent soudain soudées, l'ensemble de mes muscles est tétanisé. Mon corps n'obéit plus. Je suis là pourtant, mais rien ne se passe. Un bref instant, un courant de douleur m'assaille mais je suis incapable de dire où, c'est peut-être partout en même temps. Je me sens projetée alors que je ne bouge pas. Je manque d'air.

— Livia ? Livia ? Ça va ?

     J'ai chaud, ou froid, je ne sais pas. Le flash est vif, comme si j'allais exploser de l'intérieur. Hayden pose une main sur ma joue sauve et l'autre sur mon épaule opposée mais mon corps redémarre normalement et j'en reprends le contrôle. Je le repousse.

—Je... oui, je crois qu'il faut que je mange quelque chose, réussis-je à exprimer.

— Tu es sûre ?

     Le revers de sa main prend ma température frontale. Mon ventre se crispe. Je ne veux ce genre de contacts alors je recule. Hayden le sent. Je ne veux pas qu'on s'inquiète pour moi, je ne mérite pas ça, et je m'occupe de moi toute seule depuis des années. Ce n'est pas au contrat.

— Oui.

— Ok, habille-toi. Je vais m'occuper du petit déjeuner.

     Trente secondes plus tard, je suis seule. Le réveil affiche sept heures quarante-trois, je suis donc en avance sur mon programme, déjà réveillée et douchée.

     Je fouille dans la penderie ouverte du dressing qui m'impressionne toujours autant. J'ai bien fait un petit close-in chez moi en utilisant ce qui était prévu comme un coin bureau de moins de six mètres carrés, mais rien à voir avec celui-ci qui est aussi grand que ma petite chambre à coucher. Mais ça me suffit. Un lit, une table de chevet, une télévision et quelques jolis tableaux au mur avec un tapis douillet au sol, je n'ai besoin de rien de plus.

     Ici, c'est un véritable dressing aménagé en U avec des meubles sur mesure. Au centre de la pièce trône un îlot de rangements blanc laqué qui sert aussi de coiffeuse, deux fauteuils, un banc capitonné rose et des tapis rose poudré apportés par ma meilleure amie. Plusieurs cadres photos colorés avec des images que j'aime : perroquets, mappemonde noire et or, paysages... C'est girly et cosy avec un côté très apaisant. Elle me connaît bien.

     Si bien qu'elle a pris soin de me rapporter la quinzaine de paires de chaussures que je gardais chez les parents et dans son ancien appartement pour ne pas alourdir ma valise lors de mes venues. J'ai toujours conservé un lot de vêtements là-bas, et achète parfois des pièces en double quand je fais du shopping à L.A, pour en ramener une à la maison et en avoir une sur place, au cas où. Pour autant, j'aurais préféré qu'elle s'astienne. Il va falloir tout ramener chez les parents avant mon retour, et je me serais bien passée de cette corvée.

     Ma main patine sur mes fringues jusqu'à ce que j'arrête mon choix sur une tenue décontractée mais un peu chic. Je dois passer au cabinet voir Doug et je ne peux pas avoir l'air d'une souillon sortie de son champ de blé. Un top noir asymétrique près du corps dont une manche est mi-longue et de l'autre côté l'épaule et bras sont totalement dénudés. Pas de décolleté car le haut moule l'ensemble de mon buste et ma poitrine est déjà assez mise en valeur. Je fais déjà donc un gros effort sur moi-même pour m'assumer aujourd'hui, mais il ne faut pas exagérer.

     Un pantalon blanc Paper bag fluide taille haute avec un joli nœud en guise de ceinture, des escarpins blancs. Quelques bijoux dorés : sautoir, boucles d'oreilles et bracelets. Je dresse un chignon chic un peu lâche avant de m'attaquer au cœur du problème pour cacher mes déboires de la veille : des couches et des couches d'anticerne vert et beige puis du fond de teint, jusqu'à ce que l'hématome soit étouffé par tout ça. Doug ne doit surtout rien voir, ni savoir.

     Tout y passe dans mon petit stock de maquillage : la terra cota sur mes joues et une pointe d'highlighter au creux interne de mes yeux pour donner bonne mine -c'est que ça devient plus que nécessaire-, mon mascara et mon rouge à lèvres rose mat préféré. Une fois parfumée, je suis présentable. Enfin j'espère, surtout après trois centimètres d'épaisseur de produits sur ma peau qui a, la pauvre, l'habitude de respirer mieux que ça.

     Je m'inspecte sous toutes les coutures, l'estomac en vrac, cherchant ce qui me perturbe en silence; et je trouve Mes yeux sont trop voyants dans le tableau, d'autant plus avec les cheveux relevés ainsi. Je m'empêche de mettre des lentilles marron, Doug n'aime pas ça, il préfère mes yeux bleus, probablement parce que je suis plus dans le moule de ses filles ainsi.

     Je sais qu'ils sont mon principal atout physique, mais je n'aime pas me sentir épiée et leur couleur atypique attire trop les regards.

     Prête, je rallie la cuisine pour calmer mon ventre et mon hypoglycémie criarde. Un petit déjeuné a été dressé sur l'îlot tout en marbre blanc. Café chaud et jus de fruits frais, fromage blanc, fraises et myrtilles, pain grillé, des couleurs qui égaillent mon appétit. Ça sent divinement bon, mon ventre sursaute d'envie autant que mes papilles qui s'affolent et salivent.

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