69 - Appel du passé

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Livia.

— Un smoothie fraise-framboise-coco s'il vous plait.

— Un milkshake au choco-noisette avec beaucoup de chantilly pour moi, sourit à son tour Jessica, impatiente et radieuse dans sa petite robe corail.

     La serveuse note nos commandes et reprend les cartes plastifiées, puis s'éclipse. Je suis affamée, et heureuse que Jess soit dans le même état. Il faut chaud et j'ai besoin de forces et d'hydratation. J'avale d'une traite le verre d'eau glacé qu'elle nous a déjà gentiment apporté lorsque nous nous sommes installées, le regard rivé sur les passants de ce quartier un peu trop friqués pour moi. Ici, tout est encore plus propre que sur les Champs Elysées. Les pigeons doivent être interdits de territoire -et de trottoir-, et j'en viens à penser que les gens doivent se trimballer en chaussons pour que les rues soient si clean.

— Un coup de barre guapa ?

Tu en a pris des coups, ça c'est sûr !

— Le décalage horaire, mens-je à moitié en baillant aux corneilles.

     Le décalage horaire, le manque de sommeil, mes questions qui tournent en boucle dans ma tête, mais aussi mes douleurs devenues habituelles plus celle de mon hématome qui vient créer une nouvelle ligne à la liste bien fournie de tous mes maux, le tout que j'essaie d'endormir avec des antalgiques puissants qui me mettent dans une semi-léthargie. Ajoutez à ça les températures de la Californie, et c'est le combo gagnant pour que j'aie l'air d'avoir quatre-vingt-douze ans.

     La brunette attache ses longs cheveux bruns dans une queue de cheval haute puis s'évente avec une serviette sans jamais quitter ma joue des yeux, comme si elle voulait voir à travers les artifices.

     Après avoir masqué mon bleu de plusieurs couches de maquillage en pestant sur l'enfoiré de manager à qui j'avais envie d'arracher les yeux, et pas que, puis avoir fourré des fringues dans un sac pour ce soir, j'ai rejoint Jessica sur Rodeo Drive pour faire du lèche-vitrine. Elle non plus n'avait pas encore cherché sa tenue pour demain.

     Puisque Scott considère Nick comme un membre à part entière de sa famille, lui et Jessica seront présents, et cette perspective m'enchante. J'aurai au moins Jess avec qui m'amuser un peu. Laura sera occupée avec ses invités -loin de moi l'idée de m'en plaindre- et je pourrai tranquillement tenter d'esquiver les discussions intrusives des cousins, du grand-père McAlleigh, Henry, ainsi que de sa femme Granny Sue et Grand-Pa John, le père d'Ava. Sa maman, Myranda, nous a quittés il y a quelques années déjà. Paix à son âme, je l'aimais beaucoup. Une femme forte et bienveillante partie trop tôt, comme tant d'autres.

     Je peine à déglutir ma salive en pensant à tous ceux à qui je tenais qui ne sont plus de ce monde. La vie est une Connasse.

     Il est donc quinze heures et nous n'avons toujours pas nos tenues. Il y a un thème à la soirée, «Golden Black and White», comme si cela rendait les choses plus faciles...

     Laura tient à ce que je porte une robe blanche et m'a conseillé plusieurs boutiques, mais hors de question que je dépense deux milles dollars pour un bout de tissu à peine plus grand qu'un mouchoir de poche dans lequel je pourrais attraper un rhume, et pas que par le nez, si vous voyez ce que je veux dire...

Classe Livy.

— Bon Jess, non pas que je n'aime pas cette rue, mais tout ce qui ici est soit trop court, soit trop décolleté, soit les deux, soit ce n'est pas fait pour les humains qui doivent respirer pour survivre. Et personnellement moi, le délire Kardashian au gala du Met, ce n'est pas mon truc tu vois ? Respirer, c'est un concept plutôt cool.

     Quoi que... j'ai découvert cette nuit que dans certaines circonstances, avoir la respiration coupée un bref instant peut être très stimulant.

   Vraiment très très stimulant...

     J'ai besoin de dormir, beaucoup, et j'ai besoin de sucres, aussi. Où est mon smoothie ? Ils sont partis faire la cueillette ou quoi ?

     Ma patience s'envole et ma fatigue s'ancre un peu plus.

— Tu aurais dû commander du café Livy. Comment se fait-il qu'il te faille autant de temps pour te faire au jetlag ? J'ai lu qu'il fallait plusieurs jours mais nous sommes vendredi.

     Je vois clair dans son jeu, et son sourire en coin qu'elle tente de planquer en se remettant du rouge à lèvres la trahit. Si elle croit m'avoir aussi facilement, c'est rapé. J'ai de l'entrainement avec Laura.

— J'ai eu une journée plutôt longue hier.

— Et une nuit plutôt courte non ? réplique-t-elle narquoise.

     Je l'observe en haussant un sourcil, faisant mine de ne pas avoir saisi l'allusion aussi haute que le panneau Hollywood trônant fièrement sur une colline.

— Oh allez Livy ! me supplie ma copine, lâche-moi un os, une info à me mettre sous la dent, quelque chose quoi ! J'ai bien vu quand les garçons sont rentrés mercredi après-midi comment Hayden te regardait quand il t'a donné son t-shirt, il te dévore li.tté.ra.le.ment des yeux Livia !

— Je ne crois pas.

     Je vais lui arracher les yeux ! C'est quoi, cet acteur en carton ? Il en fait des tonnes !

— C'est évident !

— Ok, peut-être. Et ?

— Tu lui plais, affirme-t-elle en rangeant son miroir de poche.

     Oui, bon, il semblerait que je sois plutôt à son goût, ou en tout cas que je ne laisse pas de marbre. Mais je ne suis qu'une passade et puisqu'il ne veut pas aller jouer à saute-mouton ailleurs tant que nous sommes mariés, il est bien obligé de se contenter... de moi.

Pourtant il y a bien quelque chose qui est dur comme du marbre chez lui...

     Dès qu'il sera libéré de cette entrave contractuelle et morale dans laquelle il est enfermé, il passera à autre chose. D'où la nécessité d'entamer les démarches pour notre séparation officielle. L'horloge tourne, j'attends que le dîner de samedi soit passé et dès lundi, je demanderai à Laura de rédiger le MSA et de se mettre en relation avec Maître Miller. Comme je l'ai dit à Hayden, Carpe Diem. Je profite de mes moments torrides -et fatigants- avec lui, je n'aurai ainsi aucun regret quand chacun reprendra sa route et sa liberté.

     Et celui qui en sera le plus ravi, ce n'est pas Hayden selon moi, mais son agent qui veut me voir quitter le pays -et peut-être la planète- le plus rapidement possible pour que je ne perturbe pas ses poules aux œufs d'or. Et ce malpoli ose dire que je ne suis qu'une gamine vénale qui en veut au fric d'Hayden et de Scott !? Quel sale hypocrite !

     Jess me scrute toujours.

— ET ? fais-je en attendant la suite.

— Oh Livia ! Por favor Baby...

     L'arrivée de la serveuse avec nos commandes me sauve, ainsi qu'un appel entrant sur mon téléphone, mais numéro inconnu.

     Peut-être un client. Je fais signe à Jess de m'excuser et décroche.

— Allô ?

— Tu ne pourras pas te cacher éternellement. Je vais te retrouver et tu vas me le pay...

     Je raccroche illico, le cœur au bord des lèvres, les mains soudain moites et le souffle court.

     Cette voix, sa voix. Mon corps se tend et je sens toute mon énergie m'abandonner en une seconde. Comment est-ce possible ?

— Livy ? Livia qu'est ce qui t'arrive, c'était qui ?

      Je ne peux pas paniquer ici, je ne peux pas paniquer à cause de lui, je suis plus forte que ça.

     Ça va aller, je me répète.

— Quelqu'un qui ne devrait pas avoir mon numéro, un sale type que je ne veux plus voir et qui n'a pas compris le message, je lui réponds simplement. Un truc trop fréquent malheureusement, mens-je.

— T'es un bourreau des cœurs Livy !

     Si elle savait à quel point non...

— Jess, je dois m'acheter une puce américaine, tu sais où je peux trouver ça pas loin ? Et une robe que je pourrais porter devant des enfants et des grands parents pratiquants, aussi ! ris-je pour changer de sujet.

     Je cache mes mains tremblantes sous la table, tout en essayant de calmer les battements de mon cœur. Il a mon numéro... J'ai la sensation que l'espace se resserre autour de moi.

— J'ai une idée oui ! Attends, je prends l'adresse, dit-elle en pianotant sur son téléphone.

— Super.

     Je bois rapidement ma boisson sucrée et m'excuse encore pour aller aux toilettes, pour m'isoler en réalité, ma vessie se portant comme un charme, pour une fois.

     Il n'a pu trouver mon numéro que grâce aux annonces que je passe sur les sites d'immobilier spécialisés. Pour mon adresse, il m'a forcément retrouvée d'abord par mon activité professionnelle puis en me faisant suivre. Je suis sur liste rouge, j'ai domicilié ma société à une autre adresse au nom de McAlleigh, puisque je peux légalement utiliser ce nom et je l'ai fait en m'enregistrant au greffe du tribunal pour obtenir mon KBIS. Si mon nom officiel reste Livia Gardini en France, McAlleigh est celui que j'utilise pour les démarches. Donc, il m'a fait suivre, je ne vois que ça.

     Ce taré se croit malin en voulant me faire peur depuis une semaine, mais il a perdu son effet de surprise en la jouant ainsi. Et pour le moment, il ne peut rien faire par lui-même, et je ne lui en donnerai pas l'occasion. Assise sur la cuvette fermée, je me répète plusieurs fois mon mantra, fais une capture d'écran de mon journal d'appel que je classe dans un dossier de mon téléphone, même si je n'ai pas son numéro, puis, sommairement calmée, je sors rejoindre Jessica.

— Ah Livy, j'ai cru que tu m'avais abandonnée, plaisante-t-elle. J'ai appelé un taxi, il arrivera d'ici à deux minutes, et j'ai trouvé une boutique !!

     Une bonne heure plus tard, j'ai mis de côté l'autre enfoiré de harceleur et Jessica a enfin trouvé la robe qu'il lui fallait. Et elle est à tomber ! C'est King Kong qui va baver !

— Waouh Jess, tu es resplendissante ! King-Kong et toi êtes mariés ? lui demandé-je curieuse et en admiration devant sa beauté cubaine.

— Non, pas de bague au doigt, me répond-elle un peu boudeuse en me montrant son annulaire vide de toute bague.

— Vous n'en avez jamais discuté ? Enfin, cela ne me regarde pas, excuse-moi.

— Nous n'avons jamais eu la grande discussion à propos du mariage, non. Les choses se sont faites plutôt naturellement entre Nick et moi. Nous nous sommes rencontrés il y a sept ans.

— Comment ?

     Je l'aide à ajuster son corset, nos regards se croisent dans le miroir. Jess a cette petite lueur au fond des yeux lorsqu'elle parle de son amoureux, la même que Laura, la même que Kate lorsqu'elle regarde Joshua.

— Ma sœur, Gabriella, m'avait trainée de force à l'avant-première d'un film car sa copine avec qui elle avait l'habitude de faire ça était tombée malade et avait annulé au dernier moment. Mais je n'ai pas besoin de te dire qui jouait dedans n'est-ce pas ?

     Je lui fais non de la tête, je pense avoir deviné.

— Donc, j'y suis allée avec elle, le film était bien, heureusement ! À la fin de la projection, il y avait une séance d'autographes et évidemment, Gaby ne voulait pas rater ça. Elle les collectionnait dans un book et le fait toujours d'ailleurs, et grâce à Nick, Scott et Hayden, sa collection s'est bien étoffée ces dernières années, sourit-elle en s'admirant sous toutes les coutures.

— C'est un passe-temps plutôt atypique, ris-je.

— Tu l'as dit Livy ! Et du temps, il nous en a fallu, bon sang ! Nous avons fait la queue un temps infini, je n'en pouvais plus et j'avais des envies de meurtres, se souvient-elle. Alors j'ai voulu sortir de la file pour aller attendre ma sœur à l'extérieur et je suis passée sous le cordon rouge...

— Nick t'a vue ?

— Bingo ! s'exclame-t-elle en tapant dans ses mains. King-Kong est apparu, en mode pas content du tout car il pensait que moi, insiste-t-elle en se montrant du doigt, j'étais une groupie sur le point de sauter sur les têtes d'affiche !

— Décidemment, il a un vrai problème !

     Elle opine.

— Il m'a attrapée par le bras et je lui ai mis une gifle en le traitant de tous les noms d'oiseau en espagnol qui me venait à l'esprit.

     J'éclate de rires et une vendeuse se retourne, se demandant surement ce qu'il me prend. Je visualise parfaitement la scène, que j'ai moi-même vécu avec le manager ce matin. Elle poursuit, autant amusée que moi :

— Manque de bol, Nick parle couramment l'espagnol et nous nous sommes disputés comme des chiffonniers devant tout le monde. Le meilleur coup de foudre du monde Livy !

— Ça pour la foudre, tu as même eu le tonnerre avec !

— Je lui ai laissé mon numéro de téléphone et il s'en est servi le soir-même pour m'inviter à dîner. Nous avons emménagé ensemble au bout de cinq mois de relation... ou alors trois et demi, réfléchit-elle à haute voix, et voilà où nous en sommes aujourd'hui !

— Nageant dans le bonheur et les voyages ?

— Oui, acquiesce-t-elle un grand sourire béat aux lèvres en me regardant dans les yeux. Nous nous sommes vraiment trouvés, tu sais Livia. Entre Nick et moi c'est... haut en couleurs ! Intense parfois car Nick est jaloux mais tu as dû le remarquer, voire possessif, surprotecteur et humm... parano !

— Jaloux, oui, j'avais cru comprendre effectivement.

     Il ne pouvait pas avoir que des qualités, le gorille !

— Mais il est aussi très tendre, très généreux et attentif, ajoute-t-elle amoureusement. Et au lit c'est... waoooow !! Caliente ! secoue-telle ses deux mains en se mordant la lèvre inférieure. Absolument prodigieux ! A deux ou à trois, d'ailleurs.

     Jess se retourne et m'envoie un clin d'œil coquin.

— Pas de détails merci !

Rabat-joie.

— Mais puisque tu abordes le sujet, je peux te poser une question très indiscrète ?

— Bien sur ma belle, vas-y.

— Puisque Nick est... jaloux, possessif et tout le reste, est-ce que vos parties à trois sont...

— Exclusivement avec des femmes ? me coupe-t-elle pas le moins du monde gênée par ma question intrusive. Il a une préférence pour les nanas, mais il nous est arrivé de faire ça avec un homme, quelques fois. Mais il devait prendre sur lui à cause de sa jalousie, et je préfère moi aussi avec une partenaire féminine, Nick me comble parfaitement pour la partie virile, si tu vois ce que je veux dire Livy baby.

— Oui oui oui, je vois très bien, merci Jess pour ta franchise !

 Un ou deux détails, moi je ne serais pas contre ...

— Mais de rien ma belle. Bon, cette robe, comment tu la trouves ?

— Elle est splendide Jessica, mais pas autant que toi, je lui lance à mon tour avec un clin d'œil.

     Une robe blanche mi longue avec une jupe tutu en tulle vaporeuse incrustée de strass couleur champagne qui réfléchissent la lumière et un body ajusté blanc nacré, au décolleté carré plutôt sage. C'est élégant, chic et le body moule magnifiquement sa poitrine généreuse.

— Ce n'est vraiment pas de chance que tu sois mariée toi ! soupire-t-elle faussement désespérée.

     À qui le dit-elle ! Je m'en serais bien passé moi, de cette embuche imprévue.

Égoïste.

     Saleté de perverse.

     J'apprécie énormément Jess, c'est simple de discuter avec elle. Elle est franche, directe et très drôle. Elle me fait penser à Mila, mais aussi à ma meilleure amie, sans l'option maman poule.

— Ce mariage n'a rien de réel, Jess, lui rappelé-je à toutes fins utiles. C'est une erreur, un papier. Il faut voir ça comme une faute administrative que nous allons régler, et vite. Mais toi tu ne l'es toujours pas, dis-je pour recentrer la conversation. Tu aimerais te marier ?

— Quelle femme folle amoureuse ne le voudrait pas ? s'écrie-t-elle sur le ton de l'évidence, les yeux écarquillés.

— Je ne sais pas. Il y a de plus en plus de couples qui vivent en union libre toute leur vie sans jamais se marier, mais j'imagine qu'ils s'aiment tout autant, enfin je dis ça, moi je n'y connais rien en amour, alors...

— Tu ne rêves pas d'un grand mariage comme ta sœur toi Livy ? La robe blanche, la fête, déclarer ton amour devant tous tes proches ?

     À moi d'avoir les yeux en soucoupe.

     Heu... Non ? Quelle idée ! Encore moins présenté ainsi. Je ne suis pas une fille comme les autres, je n'ai jamais prétendue être normale. Il en faut pour tous les goûts et le mariage ne fait pas partie de mon mode de vie.

— Je ne suis pas Laura, je n'ai jamais rêvé du prince charmant, ni même d'une princesse pour être honnête avec toi. Moi, je rêvais de liberté, de voyages, de danse et de musique, énoncé-je en laissant une nostalgique douce-amère me gagner alors que je n'en parle jamais. Enfant, quand mes copines se voyaient princesses, moi je me voyais danseuse-chanteuse-exploratrice.

     Je me force à sourire et me tourne vers un portique et retenant difficilement mes larmes.

— Je m'ennuyais à l'école, et je n'ai sauté une classe qu'au collège. Alors je lisais, de la littérature classique mais aussi les bouquins que je trouvais dans la bibliothèque de... mon père, déclaré-je émotive à ce souvenir lointain. Je voulais voir les Pyramides en Égypte, la Grande Muraille de Chine, la Statue du Christ au Brésil, la Statue de la Liberté, les grands espaces australiens... Je voulais voir le monde ! Et Danser.

     Avec lui.

— Mais quand tu as grandi, quand tu as eu des petits amis, quand tu avais des crush, tu as bien dû t'imaginer plus tard, je veux dire...tu as vingt-cinq ans, tu as bien dû penser à ce que serais ta vie adulte, ta vie amoureuse ?

     Non. Quand j'ai atteint cet âge, mon cœur était déjà cassé.

— Livia ?

— Je ... non. Je n'ai jamais eu de ... petit ami, murmuré-je.

— Quoi ?

— Je n'ai jamais eu de petit ami, répété-je clairement en pivotant vers elle. Je n'ai jamais été amoureuse non plus. Mes relations n'ont jamais été sentimentales, du sexe consensuel uniquement, mais jamais de sentiments ni d'attaches. Je te l'ai dit, je suis une âme libre Jess, pas faite pour ce genre de choses, c'est tout et ce n'est pas un drame. Bon, maintenant que tu as trouvé ta robe, il faut que je m'en dégote une, et je crois que je viens de voir ce qu'il me faut.

     Je lui désigne ce que mes yeux ont aperçu, l'objet de ma convoitise. Jess approuve mon choix. J'espère qu'ils ont ma taille.

— Madame, vous l'auriez en trente-huit quarante s'il vous plait ? je demande à la l'hôtesse en la lui montrant.

     Elle me considère comme si j'avais une corne sur le front, je me rappelle que je ne suis pas en France. Taille américaine, donc.

— Pardon, taille dix ?

— Bien sûr, oui, mais dix, vous êtes sure mademoiselle ? Je vais vous apporter plusieurs tailles si vous le voulez bien, propose la quinquagénaire.

— Heu, oui, faites, merci, lui réponds-je dubitative.

     Quoi, j'ai grossi ?

     Je me regarde rapidement dans une glace. Tout est à sa place.

     Dix minutes plus tard, j'ai validé la robe.

     Blanche et en épaisse dentelle -ou crochet d'ailleurs-, elle a voile en polyester crème pour doublure jusqu'à la mi-cuisse. De très fines bretelles comme j'aime, un décolleté cœur romantique, elle m'arrive sous le genou. Elle a également de fins lacets croisés dans le dos, qui est presque nu au-dessus des cotés flottantes, et une fermeture Eclair invisible qui commence sous les lacets et s'arrête aux creux des reins. Le haut est ajusté et cintré. Quant à la jupe, elle est évasée.

     Pour les chaussures, j'ai aussi repéré une paire qui sera dans le thème et ira parfaitement avec cette robe : des sandales ouvertes or rose à talons de huit centimètres, avec de longues brides dorées à nouer façon ballerine autour des chevilles. Ça donnera un coté moins sage à ma tenue. J'ai déjà une pochette qui fera office de sac à mains.

     Jess valide le tout avec enthousiasme. Plus qu'à passer en caisse.

— Livy, je te jure que si Nick ne me demande pas en mariage cette année, c'est moi qui t'épouse après ton divorce !

— Heu Jess, on va peut-être se calmer sur les mariages, une fois pour toute ma vie, je t'assure que ça m'a suffi. Mais promis, si un jour je change d'avis, je penserai à toi en premier ma belle.

     Ce n'est pas demain la veille. Jessica sourit de toutes ses dents avec un nouveau clin d'œil.

— Et vous divorcez bientôt ?

     Sa question pointe le bout de son nez dès que nous sommes sur le trottoir. L'air me semble plus chaud que tout à l'heure, la tête me tourne comme à chaque fois que l'écart de température me saisit. J'ai soif.

— J'espère bien oui ! Si nous déposons les demandes rapidement, j'espère que ce sera vite entériné. Je vais voir ça avec Laura avant de rentrer en France.

     La prochaine fois que je reviens, j'espère que ce sera pour enfin être libérée de cette union.

— Tu es un cas à part, toi quand-même, s'étonne-t-elle. Tu dois être la seule femme sur Terre à vouloir absolument divorcer d'Hayden Miller ! Avoue, il embrasse si mal que ça ? Ou alors il est précoce au lit, c'est ça ? Il a une toute petite...

      Sa phrase reste en suspens mais ses doigts miment une petite taille, genre micro-carotte pour un micro-penis.

     Bien tenté. Non, il embrasse comme un Dieu, et il tient la distance comme aucun de mes amants auparavant. Et son sexe n'a rien de petit. Mais je ne fais que passer dans sa vie et vice-versa, ils le comprendront tôt ou tard. En attendant, ce qu'il se passe dans mon lit -et sur la vasque, le tapis, l'ilot de mon dressing etc.- ne regarde qu'Hayden et moi.

     Je roule des paupières, elle n'obtiendra aucune confirmation de ma part malgré son obstination.

— C'est un faux mariage, Jess. On divorce, et il pourra se trouver une vraie femme. Le seul truc de bien réel, c'est le tsunami médiatique qui va nous frapper de plein fouet.

— Dommage... souffle-t-elle avant de changer de sujet.

    Non. J'aurai bien profité et repris mon corps en main, il y aura au moins un point positif à tout ça. La vie est ainsi. On ne peut  pas toujours gagner la guerre, alors il faut savourer chaque petite bataille remportée.

     Pas de regret. Juste mon plan, mon chemin tracé. Hayden Miller n'en fait pas partie.

     Il faut que nous divorcions.

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