72 : familles, ex, et prétendants. Partie II

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Livia.

 Aux environs des vingt heures trente, une voix masculine venant de la scène nous invite à prendre place à nos tables respectives. Le dîner va être servi. Ça tombe bien, je meurs de faim. De nourriture, mais pas que. Hayden passe le plus clair de son temps à me guetter du coin de l’œil comme pour vérifier que je suis bien aux aguets pour remplir ma mission, et chacun de ses regards a un effet sur ma peau. Mais j’ai bien compris ce que j’ai à faire, pas la peine qu’il me surveille pour que j’en fasse autant. De toute façon, on ne voit que lui, et chaque gloussement féminin qui arrive à mes oreilles à un rapport avec Mister Hollywood. Même pas besoin de lui coller un GPS au cul, je peux le repérer en moins de trente secondes si nécessaire.

Y’a qu’à suivre le son des dindons.

 Laura et Scott sont passés de convives en convives faisant les présentations entre les deux familles et leurs amis proches respectifs. Les regarder naviguer m’a filé le mal de mer mais rien n’a entamé mon appétit.

 Après avoir rempli mes « obligations familiales », avec Ava sur mes talons, puis octroyé deux danses à GrandPa, et Emmy et Roxy qui semblent bien s’amuser ensemble malgré la difficulté de communication, Jordan et moi avons discuté et beaucoup ri. C’est que son rencard d’hier soir, c’était quelque chose d’assez spectaculaire. Je suis persuadée qu’il n’y a qu’à lui que cela arrive de ne pas comprendre que lorsqu’il un mec l’invite dans un club trans, l’idée c’est qu’il fallait jouer le jeu pour cadrer à l’ambiance… Bref, mes abdos ne s’en sont pas remis. Enfin, ceux qui ont survécu à mon hygiène de vie.

 J’ose un rapide regard circulaire à la masse de personnes sur leur trente-et-un qui marchent lentement, pratiquement tous un verre à la main et en direction de leurs places assignées. Pour un petit dîner, je trouve que nous sommes quand même pas mal. Quatre-vingt-dix au bas mot. L’ambiance est conviviale mais je ne m’y fais pas. Je lorgne ma petite montre en espérant que le temps me fasse une fleur, pour une fois. Il commence à faire chaud, les conversations sobnt

 Tout comme les autres, je m'avance vers ma table, Laura accrochée à mon bras et Hayden venant l'embrasser sur la tempe, quand une inflexion qui ne m'est pas totalement inconnue les interpelle derrière nous. Mais impossible de mettre un nom sur la voix avant de m’être totalement retournée.

 Alors ça, c’est le pompon !

Et le double, confirme ma conscience à juste titre.

 D’accord, j’ai nagé dans mon monde depuis mon arrivée, mais elle, je suis certaine que personne ne m’en a parlé, d’elle !

— Hayden Chéri ! Tu es fabuleux dans ce costume ! Laura, cette robe est merveilleuse sur vous, Scott a beaucoup de chance. Toutes mes félicitations à tous les deux. Hayden, tu serais gentil de répondre à mes messages. Je t’en ai envoyé deux rien qu’aujourd’hui !

 C’est à peine si elle a repris son souffle. Elle pose sa main sur son torse avant de lui embrasser la joue un peu plus longtemps que nécessaire, ou la commissure des lèvres, j'hésite. Ce qui est clair en revanche, c’est que ce contact a crispé le beau brun.

Décidément, ça n'arrête jamais les abeilles autour de lui, pensé-je atterrée.

 Et cette abeille-là a déjà butiné la fleur Hayden Miller. Kirsten Thompson, actrice de soap-opéras et accessoirement une de ses ex petites-amies avec qui il s'est affiché un certain temps. Plusieurs mois je crois, d'après mes souvenirs, mais c’était il y a longtemps. L’eau a coulé sous les ponts.

Pas assez sous les siens, visiblement.

 Un poil plus grande que Laura et moi, elle a de longs cheveux châtain-clair avec un balayage miel, le teint halé typique des californiennes qui ont le temps de passer un temps fou au soleil, des yeux noisette et une grande bouche aussi vermeille qu'un poteau d'incendie tout neuf. De belles lèvres pleines qu'elle poserait bien sur celles d'Hayden étant donné la manière aguicheuse dont elle le dévore des yeux sans restriction. Voire beaucoup plus bas, aussi. Vu la taille de son sourire, nul doute qu'elle n'aurait aucun problème avec les mensurations avantageuses de cette partie de l'anatomie de son ex.

— Kirsten, la salue impassiblement Hayden. Qu’est-ce que tu fais ici ?

Glacial en fait, le vent polaire Hayden Miller.

— Clara a eu un empêchement de dernière minute alors je suis la cavalière de Joey, lui répond-elle flegmatique.

 Donc pour résumer : son ex qui a tous les attributs d’une sangsue en chaleur et le timbre plus mielleux qu’une cuillère plongée dans une ruche, avec son manager qui me déteste, sous mon nez et au bras l’un de l’autre. La vue d’Herrera me hérisse les poils même à des endroits où je n’en ai pas et Hayden sent ma tension grimper en flèche. Sans se soucier de qui peut intercepter son geste, il enroule son bras autour de mes hanches et me rapproche de lui. Ou peut-être veut-il justement que tout le monde remarque son jeu de composition. Laura elle, n’en rate rien et arque à mon attention un sourire furtif qui en dit pourtant long et me promet mille questions.

 À croire qu’elle aussi a oublié qu’il s’agit uniquement d’une couverture, et qu’elle n’est pas innocente dans la situation. Ni que je sois administrativement enchaînée à lui, ni que je dorme sous son toit.

 J'aurais peut-être dû raconter à Laura ce que m'a balancé le malotru hier matin. Mais il aurait fallu avouer qu'il venait de s'introduire dans « ma » chambre alors qu'Hayden se trouvait là nu comme un ver, sur moi, toute aussi dévêtue. Laura parait capter elle aussi le trouble de mon hôte face à la cavalière de Joey et intervient en lui tendant la main, affichant un sourire de convenance plus que de réelle joie :

— Je suis ravie de faire votre connaissance Kirsten. J’espère que vous apprécierez la soirée. Voici ma sœur, Livia McAlleigh, me présente-t-elle à la sangsue qui considère comme si elle jaugeait une potentielle rivale. Et ma sœur ainée le Docteur Kate McAlleigh, adjoint-elle en attrapant Katy qui passait tranquillement par là sans rien demander à personne.

— Enchantée, je lui souris en acceptant la main qu'elle me tend.

— Veuillez m'excuser mesdames, déclare Hayden. Livia, il y a quelque chose dont je dois m'entretenir avec toi pour le mariage, tu m'accordes deux minutes avant de passer à table ?

 Au regard suppliant qu’il me lance, il ne s’agit pas d’une simple demande, mais d’une évasion en bonne et due forme. Validé !

— Oui bien sûr, je ne voudrais qu’une de tes idées s’envole, le nargué-je. Sait-on jamais, elle pourrait être bonne…Excusez-nous.

— Petite peste, me souffle Katy amusée pour que nous soyons les seules à l’entendre.

 Hayden me tire par le coude et nous dirige à l'écart des regards indiscrets, vers l'entrée de la salle de réception. Il se lance sans attendre comme si son ex allait lui sauter dessus à tout moment :

— Livia je suis désolé, je ne savais pas qu'elle serait là, et je pense que Scott ne l'a pas su avant qu'elle n'arrive non plus. Joey risque d'avoir des ennuis, encore, à croire qu’il aime ça. Il devait venir avec sa femme, Clara, pas avec elle et…

 Waow. Trop de débit de mots.

— Stop stop Hero !

 Je le coupe d’une main sur ses lèvres que je retire aussitôt, parce que je ne comprends pas où il en veut en venir et que s'il ne reprend pas son souffle il va manquer d'air, me claquer sur les talons et son admiratrice aura eu ce qu’elle veut. À savoir lui rouler une pelle magistrale sous couvert de lui faire du bouche-à-bouche pour le sauver d’une mort certaine. Et j’aimerais manger, pas qu’elle réussisse à me charcuter l’appétit. Il me scrute narquois et conscient de la gêne qu’ç provoqué mon geste, alors je croise les bras et reprends sérieusement :

— Pourquoi tu me dis ça ? Je m'en moque d'elle, comme de mon premier biberon ! Et…

— Laisse-moi finir Trésor. J’ai fréquenté Kirsten il y a quelques années, au cas où tu ne le saurais pas.

— Je vis en France, pas sur Jupiter Hollywood ! soupiré-je.

— Tu vis surtout dans ton monde Bébé. J'ai rompu, continue-t-il, mais depuis, dès qu'elle est célibataire, elle me refait son numéro, et je sais de quoi elle est capable quand elle se sent en concurrence avec une autre alors ...

En concurrence ? répété-je. Mais je ne suis pas en concurrence avec cette fille moi ! Je m'en contrefous qu'elle te fasse les yeux doux ou qu'elle rêve de mettre ses lèvres autour de ta... dis-je en visant visuellement son entrejambe bien moulé dans son pantalon ajusté.

— Attends Livia, tu es en train de me dire que tu n'es pas du tout jalouse ?

Bingo, Einstein !

— Évidemment que je ne suis pas jalouse. Il faudrait que je sois jalouse de chaque femme qui fantasme sur toi ? Bah bonjour l'angoisse ! Je suis sûre que même Ava bave secrètement sur ta belle gueule, Miller.

 Au fur et à mesure que les mots sortent de ma bouche j’ai l’impression que la sienne s’agrandit de quelque chose qui ressemble vaguement à de l’étonnement. Or, rien d’inédit ici ni de surprenant me semble-t-il. Puis tout à coup, il semble avoir compris quelque chose. Un sourire en coin canaille qui ne me dit rien qui vaille et provoque toute une vague sournoise de sensations en moi s’installe sur ses lèvres tant convoitées par son ex la sangsue. J’entends déjà les mots qu’il s’apprête à dire d’un timbre grave et sexy à la fois « Ma belle gueule, hein ? ». Oui, Hollywood a toujours une vanité qui se voit de loin comme les neuf lettres plantées en haut d’une célèbre colline. Ne voulant pas lui laisser la main ni nourrir son égo déjà costaud, je continue sur ma lancée pour une petite piqure de rappel, même si notre petit pacte érotique touche bientôt à sa fin :

— Je te l'ai dit à Londres Hayden, pas de jalousie dans le contrat, c’est la règle numéro trois. Tu ne m'appartiens pas, tu es libre, et ça implique tes relations privées.

 Il ouvre la bouche, la suite aussi, je la connais. « Je suis exclusif… ».

—Maintenant ne t’inquiète pas, si elle se cramponne trop et que je te vois en souffrance psychologique, je trouverai un truc pour la décoller, ta sangsue hollywoodienne, gloussé-je en m’imaginant la tirer par les cheveux et froisser son brushing à deux cents dollars. Mais je te conseille un truc imparable.

— Comme ?

— L'envoyer chier devant du monde. Rien ne vaut une bonne petite humiliation publique pour remettre les pendules à l’heure. Oui, je sais, pas très classe, mais comme tu as dû le remarquer, je ne suis pas classy, Miller.

 Il rit, tisonnier de quelque chose qui n’existait pas, ou pas autant, avant qu’il ne découvre le bouton pour tout paramétrer en moi.

 Mais quelques petits ajustements hormonaux seraient de mise.

— Ah voilà, le revoilà mon volcan ! Tu es parfaite telle que tu es et je préfère que tu viennes me sauver.

— Oui, sauvons les apparences, bredouillé-je.

 Son regard surpris, encore, puis quelque chose de bien plus charnel passe dans ses iris avant qu’il ne se reprenne et serre les mâchoires. Cet homme est parfois un véritable mystère. Il gomme l’écart entre nos deux corps en un pas, je recule d’instinct pour instaurer une distance sécuritaire et salutaire. Si j’avais encore des doutes sur mon dessein de ce soir, il les estompe peu à peu.

 Profiter tant qu’il est tant, c’est une promesse que j’ai faite et que je me suis faite.

— En parlant de sangsue, c'est qui le type qui hurle à qui veut l'entendre qu'il n'a d'yeux que pour toi, Trésor ?

 Je scanne la salle par-dessus son épaule alors que je sais très bien de qui il parle.

— Cameron Beckett ?

— Scott et moi avons discuté avec lui et Kate tout à l’heure, ainsi que ton père.

Doug face à Hayden. Je blêmis et sens mon estomac se recroqueviller sur lui-même mais enchaine

— Et ?

— Et il ne tarit pas d'éloges sur toi et ta beauté, y compris devant ton père, qui lui semblait plus agacé qu'autre chose, m’explique-t-il les sourcils froncés. La différence d'âge lui pose un problème ?

 C'est quoi cette question ? Bien sûr que non.

— Non, du tout. Il a un problème avec Cameron qui me tourne autour depuis quatre ans alors que je ne suis pas intéressée et ce n’est un secret pour personne. Nous sommes amis, rien de plus. Et Ava et Doug se moquent de la différence d'âge. Regarde Scott, il a quoi ? Six ans de plus que leur fille?

— Quelque chose comme ça, oui. Il aura des cheveux blancs avant moi, plaisante-t-il.

Imaginer Hayden avec les cheveux grisonnants ? Mauvaise idée.

— Pour eux ce qui compte, c'est l'amour avec un grand A, peu importe du moment que Kate et Laura sont avec la bonne personne.

— Ils pensent que c’est le cas ?

— Oui, affirmé-je en cherchant les filles des yeux. Kate et Joshua, c'était une évidence, tout comme ça l'est pour Laura et Scott. Cam et moi en revanche, c’est non. Doug sait que ça n'arrivera jamais et je crois qu'il sature de l'entendre parler de moi comme s’il y avait une chance que je change d’avis. Ou comme s'il y avait quoi que ce soit d'autre entre nous que de l'amitié ! finis-je presque énervée.

Il se rapproche, arrimant un peu plus profondément son regard azur inquisiteur dans le mien.

— Il ne te plait pas ?

— Il a un charme indéniable mais je te l’ai dit, je le vois simplement comme un ami, une sorte de grand frère pour Kate et Laura. Il est dans une case verrouillée de ma tête et ne risque pas l’évasion. Il finira par se lasser, ou rencontrer la femme de sa vie. Je le lui souhaite car malgré son entêtement, c’est quelqu’un de bien qui mérite d’être heureux.

— Hmmm ok, souffle-t-il. Ton prétendant est dont friendzoner.

— Heu oui, bon résumé de la situation.

 Il me prend soudain par la main pour me faire sortir de la salle de réception, m'entrainant à sa suite dans un couloir. Mes pas claquent sur les grands carreaux de marbre blanc immaculé et résonnent dans toute la super hauteur du lieu, comme si nous étions dans une cathédrale vide.

— H, où tu m'emmènes ? On ne peut pas s’éclipser maintenant. Ils vont se poser des questions, enfin encore plus, je veux dire.

— Je m'en fous Livia, si tu savais !

 Hey mais pas moi !

 Après un coup d’œil derrière nous, il ouvre la porte des toilettes pour femmes, nous fait entrer dans l’une des grandes cabines puis verrouille le loquet. Mon cœur sursaute au claquement sonore, ma poitrine se tend sous ra robe. La température grimpe tandis qu’une chaleur vivace s’affirme en moi. Je recule. Il avance. Mon dos nu heurte le mur froid, opposition thermique flagrant avec mon corps qui ne fait pourtant que m’attiser plus encore.

— H ...

— Tu es magnifique dans cette robe Livia, me dit-il à voix basse. Est-ce que tu sais combien d'hommes t'ont matée, ont posé un regard lubrique sur toi Trésor ?

Matée. J’aime bien quand il se passe des convenances de vocabulaire, quand il est plus brut et que sa jauge de virilité déborde. Je lui fais non en secouant la tête, les paumes à plat sur la faïence, sa main droite vient lentement effleurer l’arrondi de ma clavicule, remonte ma nuque. Un frôlement qui convoque un tsunami sur mon épiderme qui s’agite et me fait un instant oublier mes sombres démons, ceux qui ne me quittent plus jamais et valsent sans cesse dans ma tête. Mes tourments, mes fantômes, mon plan. Ce qui fait qui je suis, aujourd’hui. Qui je dois être, surtout. Qui je ne dois pas être, aussi.

— Beaucoup, Livia. Y compris des serveurs qui doivent se demander si sous ta tenue angélique tu ne cacherais un petit démon…

S’il s’avait…

— Hayden...

 Il se plaque contre moi, sa main gauche remonte le long de ma cuisse, soulevant ma jupe au passage et découvrant ma peau frémissante sous la pulpe de ses doigts. L’arrogant vaniteux sourit avant de reprendre un air sérieux et grave, tout autant que sa voix suave qui n’aide pas mon état :

— Je ne me remettrai jamais avec Kirsten, Livia.

— Arrête Hayden je t'ai déjà dit que...

— Jamais Livia. Ce n'est pas le moment, mais je te dirai pourquoi, un jour, même s’il est évident que nous ne sommes pas compatibles, j’ai simplement mis du temps avant d’ouvrir les yeux. Maintenant, ils sont grands ouverts, ajoute-t-il à quelques centimètres de mes lèvres, me permettant de découvrir quel alcool il a bu plus tôt.

— Ok.

—Alors quoi qu'elle te dise, parce qu'elle comme les autres ne tardera pas à s’apercevoir qu'il y a anguille sous roche quand je te regarde Livia, et quoi qu'elle fasse, surtout, ne la crois pas. Jamais. Cette femme a de la suite dans les idées mais elle passera à autre chose dès qu'elle aura un nouveau mec, alors ignore là, d’accord ? Moi, c'est ce que j'essaie de faire. L’ignorance est le meilleur des mépris.

Je ne peux que confirmer.

— Ok Hero. Mais pourquoi dis-tu que les autres…

— J'en ai marre de faire semblant Livia, tonne-t-il plus gravement encore. Tu me plais, je ne m'en cacherai plus. Et ça nous servira, en plus. Je n'ai pas à jouer un rôle pour qu'ils nous croient lorsqu’ils apprendront pour notre relation. Tu me plais, insiste-t-il. Et tu me plairas toujours quoi qu'il advienne. Je ne dirai rien à Laura et Scott sur la vraie nature de notre relation sans ton accord, ne t'inquiète pas, mais dis-toi bien quelque chose Trésor, ils ne sont pas aveugles. Et nous n'avons toujours pas discuté de Joey aussi.

— Rhaaa ne me parle pas de lui aujourd'hui Hero ! grogné-je en voulant le repousser.

Mais il ne bouge pas, bombe au contraire le torse, capture mon souffle haché de sa bouche si près de la mienne.

— Ok, alors embrasse-moi Livia.

 Finalement, c'est lui qui m'embrasse sans me laisser le temps de la réflexion en écrasant sa bouche sur la mienne, brutalement, délicieusement. Il me soulève par les fesses, me plaquant plus fermement contre le mur dur, enroule sa langue chaude autour de la mienne puis agrippe mes cheveux pour approfondir notre baiser qui nous laisse très haletants. Nos dents s’entrechoquent, nos bassins ondulent d’instinct ne laissant aucun doute sur son degré d’excitation, ni le mien. Mes doigts passent dans ses cheveux soyeux, tirent légèrement dessus. Je souris de ses petits grognements de plaisir. La musique de nos gémissements se fait de moins en moins discrète et il en faudrait peu pour que nos deux corps s’enflamment et ne se soudent ici, dans les WC luxueuses de ce palace de la cité des anges où nous sommes tous les deux aux antipodes de ce que l’on attend d’un saint.

 Me soutenant à l’unique force de ses reins, Hayden repasse ses mains sous ma robe, jauge ce que je porte en sous-vêtements et, comprenant qu’il s’agit bien d’un bout de tissu plutôt minimaliste, lâche un grondement profond qui manque de me faire voir les étoiles en plein jour, en pleine lumière criarde. Mon ventre se crispe si fort que c’en est douloureux de plaisir. C’est l’alarme qui sonne le glas de ce moment intense, tout aussi intense que son regard à cet instant, alors qu’il soude nos fronts luisant pour nous accorder de remplir nos poumons de l’oxygène qui nous faisait défaut.

— Il faut que nous y retournions Hayden, je lui murmure pantelante, mais garde un peu d'énergie pour plus tard, j'ai quelque chose à te montrer…

 Un éclair vif traverse ses pupilles dilatées et alors que je le voyais déjà refondre sur moi, la porte des toilettes s'ouvre. Quelqu’un entre. Je pose ma main sur la bouche d'Hayden qui lui, ne s’embarrasse pas à se retenir de rire… ni de me lécher la paume. Je me sens comme une ado qui se cache derrière un buisson pour ne pas être vue après avoir fait le mur, chose que je n’ai pourtant jamais faite.

 Laura en revanche était coutumière du fait.

 Je retiens ma respiration comme pour palier aux gloussements de mon compagnon de cabine en le mitraillant du regard. Celui qu’il me renvoie, de braise, m’oblige à me mordre l’intérieur des joues.

— Sortez de là tous les deux, sinon c'est Laura qui va partir à votre recherche, nous prévient Jordan railleur de l’autre côté de la porte. Pareil pour maman, p'tit frère, et je t'assure qu'elle se doute de quelque chose et que ça n’a rien à voir avec l’organisation du mariage. Elle vous a vus partir, tous les deux.

— Oh non… lâché-je en sortant de notre cachette.

— Aller Livy, toi, tu repars avec moi.

 Non, je veux disparaître.

 Jordan passe son bras autour de mon épaule, manifestement très fier de lui et toujours aussi peu troublé de nous avoir découverts. Il me presse contre lui, son regard s’attardant sur mes lèvres qui doivent être la preuve que nous ne faisons pas que discuter, là-dedans. Je pose mes doigts dessus, il m’offre un clin d’œil narquois avant de vérifier une théorie que je lis dans ses yeux identiques à ceux de son frère. Il scrute taquin la bosse bien visible à l’entrejambe d’Hayden qui remet alors en place ce qui peut l’être avec son putain de rictus séducteur que j’ai envie de lui faire ravaler.

Je.veux.disparaître.

— Quant à toi, attends un peu ici pour faire... redescendre la pression, lui suggère-t-il goguenard.

— Oh ce n'est pas vrai… couiné-je entre mes dents en me cachant le visage des deux mains alors que je pique le fard du millénaire.

  Mais mieux vaut Jordan que sa mère.

Ou la tienne.

***

 Trois heures plus tard et après un repas qui a comblé mon estomac et mes papilles, puis avoir brûlé des calories en masse, mes pieds entament doucement une grève, mon énergie aussi. J'ai dansé avec les deux grands-pères, Doug, Jordan puis Jamie, Oncle Eddy, Joshua, Scotty, Jessica plusieurs fois. Là, c’est la der avec Cameron et heureusement mon calvaire touche bientôt à sa fin, et je suis à deux doigts de tuer ma meilleure amie quand Cam me glisse à l’oreille :

— Laura m'a dit que tu étais toujours célibataire, je réitère donc ma proposition. Pourquoi ne veux-tu pas aller dîner avec moi Livy ?

 PUTAIN DE MERDE. Il ne lâche jamais lui !

— Quand t’a-t-elle dit ça ?

— Il y a quelques semaines, me regarde-t-il étonné. Tu as quelqu’un ?

— Non.

— Alors c’est un oui ?

 Non. Et je ne peux encore pas lui balancer mon « je ne cherche pas de relation sérieuse et stable » à cause de ce putain de papier. La tuer doublement, pour la peine.

— Cameron, nous pouvons dîner, mais en amis.

— C’est un début.

Oui, c’est un début.

— Nous en reparlerons.

 Ou pas.

 La fin du morceau me sauve. Je me détache rapidement de mon cavalier qui retrouve instantanément les bras de sa fille qui attendait sagement son tour. J’interprète dans ses yeux que ce n’est que partie remise, mais ne rentre pas dans le débat pour ne pas y donner une importance.

 La jeune femme à la chevelure corbeau et à la voix d’or entame une autre chanson, en français. « Je t'aime », de Lara Fabian, dans un français parfait. Elle doit être francophone ; québécoise peut-être. Je passe au mieux entre les couples d’invités sur la piste, caresse au passage l’épaule de ma meilleure amie dont le regard énamouré est perdu dans celui de son mari en admiration devant elle, avec ma chaise comme objectif, bien en ligne de mire à une vingtaine de mètres de là. J’essaie de ne bousculer personne en rentrant les épaules et me faxant entre les duos quand une main saisit mon poignet. Je me retourne un peu trop brusquement et récupère mon membre qui n’appartient qu’à moi pensant qu’il s’agit de Cam, mais retient un juron en constatant que c’est Katy.

 Sans un mot, j’accepte sa requête silencieuse qu’elle soit ma cavalière. Nous dansons donc toutes les deux, sous les yeux attendris d’Ava et Doug et des grands-parents qui eux aussi, profitent de ce moment. Puis les iris topaze humides de Laura croisent tout à coup les miens. J’entends qu’en un sourire qui me transperce le cœur, elle me dit « je t’aime ». Un flash éclaire ma conscience et me coupe le souffle.

 Qu’est-ce que je fous ici ?

 J'aurais dû partir ailleurs, n’importe où, pas rentrer aux États-Unis. Je fais tout de travers. Je les regarde, tous, tous ceux qui m’ont ouvert les bras quand mon cœur s’est brisé. Toutes ces personnes qui ont pris les armes pour s’atteler à le réparer, me réparer, en vain. Je suis un trop gros chantier, inutile, et qui n’a en plus jamais rien fait pour les aider. Les choses doivent être ainsi, c’est comme ça.

 La vie est une connasse, c’est la plus grande des vérités.

 Ils sont tous là, dans leurs bulles de bonheur. Des larmes ruissèlent sur mes joues sans que je ne puisse les en empêcher. Kate murmure les paroles en me caressant les cheveux. Ça ne doit pas être simple pour elle car elle n'est pas bilingue, elle n’a que des notions de français, mais cette chanson, elle l’a connait.

 Et moi, du bout des lèvres, je chuchote pour elle, celle qui est là pour moi-même dans mes absences, qui veille de loin mais sait taper du poing. Les yeux dans les yeux, nos bras enlacés autour de la nuque l'une de l'autre. C'est la première fois que je le dis ainsi à Kate dont les sanglots font à présent écho aux miens. Mon fil rouge passe au second plan, pour quelques minutes seulement, mais mes saignements internes, eux, prennent rarement une pause.

Je t'aime, je t'aime
Comme un fou, comme un soldat
Comme une star de cinéma
Je t'aime, je t'aime, je t'aime, je t'aime, je t'aime, je t'aime
Comme un loup, comme un roi
Comme un homme que je ne suis pas
Tu vois, je t'aime comme ça

Tu vois, je t'aime comme ça.

 Au dernier mot, Kate dépose un doux baiser sur mes lèvres, comme elle le fait avec Laura depuis qu'elles sont enfants. Rien de malsain, un amour fraternel pur. Elle colle son front au mien, et me dit en reniflant :

— Ti amo Livia.

— Ti amo Kate, je lui souffle en retour.

 Et c’est sûrement ce qui est le plus dur, pour moi. Les aimer autant.

 Les avoir laissés m’aimer.

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