Madouse

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 Elle est d’humeur docile, ce matin. D’une humeur parfaite pour ce rendez-vous qu’elle a eu tant de mal à obtenir. Elle aurait préféré passer chez elle auparavant, pour se laver, se changer, mais il lui aurait fallu courir et ce matin, Mado n’a pas envie de courir.

 Et puis, quoi qu’on en dise, c’est juste un tour chez le coiffeur.

 Avant de pousser la porte, elle inspire et se caresse légèrement le ventre. Les effluves rejouent dans sa mémoire la danse de cette nuit, balisant le souvenir extatique de notes chaudes et épicées.

 Dans son cou, la bave fuguée de leurs baisers moites, dans le creux des seins aussi. La sueur mélangée sur tout le corps, pas la sueur de l’effort, celle de l’excitation partagée, plus sucrée, plus douce. Le sperme aussi. Sec, tiraillant par endroit quelques millimètres de sa peau si tendre, délicieux inconfort. Le sel de ses larmes.

 Elle ouvre sur le salon bruyant, plein de ces femelles caquetantes, ragotant devant le miroir. Philosophant sur le temps présent, leur temps passé, l’avenir fantasmé, tout en fixant leur chevelure rajeunie, encore en devenir.

 Elles ont vingt ans ici.

Sentez, sentez-moi les vieilles, sentez la baise encore fraîche sur moi, regardez, voyez, chez moi, ce qui depuis longtemps c'est enfui de vos physiques, de vos humeurs…

 – Whaouuu ! Mais vous êtes magnifique !

 Gilles s’avance vers elle les bras ouverts.

 – Mademoiselle, permettez que je vous débarrasse.

 Sans attendre de réponse, il se glisse derrière elle et lui retire son sac et sa veste qu’il accroche dans la penderie en vérifiant bien de ne pas casser de plis.

 Le brouhaha un instant atténué par l’entrée de la nouvelle venue a repris en intensité tandis qu’il la conduit vers les bacs.

 – Mademoiselle,

 dit-il une fois qu’elle est installée, calée par le repose-tête.

 – Vous avez des cheveux absolument magnifiques, sans mentir, si votre ramage se rapporte à votre plumage, vous êtes le phœnix des hôtes de ce salon.

 Souriante, Mado sifflote quelques trilles et, sachant qu’encore une fois elle a capté toutes les attentions, se laisse aller à quelques mesures d’une chanson, une ritournelle facilement reconnaissable, de celles qui font la popularité de qui sait les interpréter.

 Elle s’arrête lorsque l’une d’elles lève le doigt bien haut, frappant sa cellulite sur le skaï de son fauteuil :

 – Niagara ! Niagara !

 Elles éclatent toutes de rire, Niagara, les années quatre-vingt, cette époque où elles dansaient en boite. Elles applaudissent l’interprète autant que l’émergence de ce souvenir presque effacé. Les boites de nuit, leurs quatre cents coups avant… avant…

C’est si facile.

 Au-dessus d’elle, Gilles, sourire en coin, tâte sa chevelure.

 – Ne gaspillez pas toute votre énergie, Mademoiselle,

Pardon ?

 – J’ai quelques projets vous concernant, laissez-vous aller à un peu de repos, vous êtes entre mes mains pour un petit moment, je vous l’assure. Et, sans attendre de réponse, il lui baigne la tête d’une onde chaude et apaisante, finalement bienvenue.

 Elle se laisse faire, les yeux fermés.

Celui d’hier soir était sympathique au début, mais comme les autres, il n’a pas tenu ses promesses. Au moins, il est resté éveillé jusqu’au matin. C’est déjà mieux que ces inutiles qui s’endorment après leur premier coup tiré. Peut-être y a-t-il ici une de leur épouse ? Une à qui j’aurai envoyé une délation anonyme, leur demandant de vérifier, avec leur homme, la provenance de cette longue griffure au bas du dos. Ce serait tellement drôle.

 Elle se cale avec délice tandis que Gilles impose la ferme douceur de ses doigts à son cuir chevelu.

C’était quoi son nom déjà ? Peu importe, je l’ai vraiment bien pompé celui-là, il s’est bien laissé faire. Le pauvre, il n’aurait jamais dû me dire qu’il aimait être en dessous. Six fois, quand même. Même quand il ne restait plus de lui qu’une limace à ventouser pour en retirer le dernier suc. C’était si bon de l’entendre crier grâce. Qu’est ce que je lui ai dit déjà ? Ah ! Oui, que ce n’était pas grave, que ça pouvait arriver !

Ah oui ! Que ce n’était pas grave s’il n’était pas aussi viril qu’il le croyait.

C’était une bonne idée aussi de se rhabiller tout de suite. Ne pas lui laisser le temps de réfléchir et lui faire un gros câlin trop mignon, trop maternel, en jupe et en talon, juste de quoi le finir.

C’est le meilleur moment quand ils se mettent à pleurer. C’est si bon. Dans chacune de leurs larmes, il y a une parcelle d’âme à aspirer, à goûter du bout de la langue.

 Le souvenir remonte assez pour lui faire serrer les accoudoirs.

Quel pied ! Le petit mot avant de partir était peut-être en trop, il n’avait déjà plus d’énergie.

Hi hi, je suis une vilaine fille ! Mais quelle gueule, quel spectacle.

Comme on dit : les paroles s’envolent, les écrits restent. J’espère qu’il choisira un joli cadre.

Peut-être qu’on va le retrouver pendu à son lampadaire dans son appart minable, la main encore accrochée à sa dernière érection, balançant ses yeux morts devant ces quelques mots : Tu es un très, très mauvais coup !

 – Mademoiselle ? Youhou, c’est ici que ça se passe. Levez la tête, je vous sèche et on s'installe à côté.

 Elle obtempère, souriante.

 – Alors, je veux garder la longueur, vous me faites juste…

 – Quand avez-vous pris rendez-vous ?

 – Il y a près de trois mois, je crois.

 – Et vous voulez que je vous fasse juste les pointes ?

 – Heu, oui, s’il vous plaît.

 – Non !

 – Pardon ?

 – Non, ça ne me plaît pas.

 Gilles dit ça en secouant avec désinvolture le paquet de cheveux humides. Alliant moue boudeuse et sourire en coin il se penche vers son oreille tout en regardant le miroir et chuchotte :

 – Si vous voulez, je peux vous faire un très joli épointage. Ou alors, vous me laissez faire. Je veux que vous sachiez que je vais prendre mon pied avec vous, et que vous ne serez pas déçue. Ça va vous faire plaisir, de quoi bien terminer votre soirée.

 – Que ?…

 Il se penche un peu plus et renifle deux petits coups avant de rejoindre à nouveau son regard, il cligne de l’œil :

 – J’ai du flair.

 Il se relève et se campe fermement derrière elle, tenant la pose ; ciseaux levés dans une main, peigne dans l’autre.

 – Alors la belle, on laisse faire la bête ?

 – Oui d’accord.

Pourquoi j’ai dit d’accord, moi ? Qui c’est ce type ?

 Mais c’est déjà trop tard pour Gilles, la langue coincée entre les dents il rythme ses oreilles d’un clic clic hypnotique.

 Bien que ce ne soit pas dans ses habitudes, Mado se laisse faire, elle ferme même les yeux, guidée par les gestes experts du coiffeur.

 Un peu de repos avant la nuit. Elle a encore quelques détails à voir avant la réception. Un cocktail d’entreprise. Une cinquantaine de personnes, tout est pratiquement réglé, elle n’attend plus que les sms de dernière minute pour lui signaler un accident de traiteur ou le rhume d’une hôtesse, mais elle a de quoi pallier à ces éventualités dans son carnet. Ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle de toute la région, on est pro, ou pas. Et tant pis pour la concurrence.

 Il y aura peut-être même une nouvelle petite victime à se mettre sous la dent cette nuit. À moins qu’elle se contente du garçon coiffeur.

Il doit être gay, il faudra que je lui demande.

Quand il aura posé ses ciseaux, on ne sait jamais.

 C’est vrai qu’elle ne ressent pas l'attirance, pas comme d’habitude. Elle sent bien son énergie, dans son dos, sa force malgré son physique adolescent. Il est loin des mâles dont elle réclame généralement les dons, mais elle n’a jamais rechigné sur un petit casse-croûte, que le pain soit blanc ou rassis.

 Pourtant, là, ce n’est pas comme à l’habitude, et ce n’est pas désagréable non plus.

 Calée sur le siège, elle malaxe à l’aide de ses muscles les plus profonds, ce trop-plein d’énergie sexuelle qui la remplit et qu’elle va pouvoir redonner en émotions au cours du cocktail.

 Sagesse et convivialité, ce soir, peut-être une pointe de reconnaissance. Voilà qui sera suffisant, rien d’exubérant, pas d’hystérie collective il y a trop de clients potentiels.

 Après, s’il lui reste encore un peu d’énergie en fin de soirée, il faut voir…

 – Miss ?

 Il a fini, les bras croisés, le menton serré dans sa paume. Le petit mot résonne dans le salon silencieux. Mado ouvre les yeux à l’appel et fait comme tout le monde, incapable d’autre chose que de mirer son reflet. Elle pose sa main à plat sur sa poitrine.

 – Oh mon Dieu… !

 – Bougez, allez-y, bougez la tête, n’ayez pas peur, ils ne vont pas vous mordre.

 Ses boucles naturelles se sont transformées en longs serpentins tenus par des pointes mouvantes comme les langues de milliers de serpents doux. Le tout se sépare, rebondit, évolue d’une vie propre à chaque mouvement. Ça glisse de ses épaules pour se loger jusqu’au creux des reins et ressaute autour de son cou avec tout autant de naturel.

 – C’est… c’est magnifique.

 – C’est vous !

 Applaudissement, maintenant que le verdict a été rendu. Certaines ont levé leurs bigoudis du fauteuil. C’est une ovation à laquelle Gilles réponds par une révérence puis, tournant une Mado rougissante vers la salle et la libérant de sa blouse, prend sa main et, face à ces dames, réitère, avec sa création, la révérence.

 Il lui aura fallu quelques minutes pour quitter le salon. Le temps de traverser la petite foule cherchant à caresser ses serpentins, de distribuer quelques cartes professionnelles au cas où, et de remercier Gilles qui la serre dans ses bras.

 Elle pourrait faire un détour en rentrant chez elle, par le centre-ville, en flânant. Il doit y avoir du monde à cette heure. Qu’elle puisse mesurer l’effet sur son passage.

Quelle expérience, quel homme !

Me voilà entichée comme une sale petite dinde. C’est vraiment bizarre, ce n’est pas mon style pourtant de plus, je n’ai même pas envie de le pomper, juste de lui en donner. Tellement d’énergie…

Il faudrait que je sois pleine à ras bord avant de lui sauter dessus, il faudrait…il faudrait que je fasse l’inverse.

Que je m’envoie tous les invités de ce soir et que je lui rende tout en amour, en passion…

Et pourquoi pas ? J’en suis capable non ? Non ?

Hmm, l’amour… perspectives à méditer...

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