J'irai (peut-être) mourir à Valparaiso

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J'irai (peut-être) mourir à Valparaiso

Histoire courte d'Allain Louisfert

Je ne veux pas mourir n'importe où !

J'ai toujours aimé l'aventure mais n'ai pas pu « profiter » de cette forme de 'folie' de l'esprit autant que je l'aurais voulu, loin de là.

Car c'est bien une folie de l'esprit de vouloir toujours s'évader, s'évader par la pensée ne me suffit pas, il faut que je voie les ANDES. Les grands espaces de la Patagonie, aussi bien argentine que chilienne, j'en suis sûr, correspondent à ce que j'attends avant de passer de « l'autre côté ».

Un jour quelqu'un de très proche m'a dit « tu mourras tout seul ».

Eh bien ! Quitte à mourir tout seul autant que cette issue finale – et fatale – ait lieu dans un endroit de rêve (en tout cas de rêve pour moi).

Pourquoi Valparaiso ? Me direz-vous, cette ville est souvent la proie des flammes, presque chaque année de nombreuses maisons partent en fumée. Malgré cela elle m’attire toujours, une aura telle que tous les aventuriers ou pseudo-aventuriers veulent la connaître.

En attendant, dans mon hameau perdu de l’Orne où je réside le plus souvent, loin du monde, pour me documenter je fais un tour sur Google Earth pour voir le plus possible du Chili, de la ville de Valparaiso. Et la Patagonie bien sûr ; à Valparaiso, elle est encore loin la Patagonie, il faut du temps pour y arriver, s'imprégner d'elle tout doucement en s'en approchant petit à petit. Je me familiarise aussi avec la perle du Pacifique, son environnement, son histoire, son âme et pour ça j'ai cette formidable 'machine' qu'est l'Internet et bien sûr mon imagination !

Il faut que je me familiarise aussi avec la langue de là-bas, il y a du travail !

Mars 2020, Charles-de-Gaulle Santiago en 14H par le B777 d 'AirFrance. Je ne pus presque pas dormir (excité comme un gamin), pourtant cela eut été préférable car arrivé à Santiago la nuit salvatrice dut se faire attendre :l’heure d’arrivée ne s’y prêtait pas, il y avait eu les formalités d’arrivée, douane, police, retrait d’argent, heureusement que ma chambre d’hôtel avait été retenue par Internet.

L’excitation m’envahit dès le décollage du mastodonte, je ne pus évidemment pas ne pas penser à ceux qui ont créé « la ligne » ; tout le long du voyage je fus en communion avec les Mermoz, St Ex, Guillaumet, enfin ceux de l’Aéropostale. En survolant les Andes les exploits de la célèbre aviatrice française des temps héroïques, Adrienne Bolland, me revinrent à l’esprit. Combien étions-nous à nous unir par la pensée à ces héros de l’aviation ? Il me plaît d’imaginer que je fus le seul sur ce vol !

Arrivé à Santiago, je ne m’enracine pas dans cette ville, la révolte populaire suite à l’augmentation du ticket de métro : « la goutte d’eau », est encore palpable.Il n’y a plus que 120 km pour Valparaiso…je loue une Twingo, il me faut deux heures car je ne roule pas vite, j’ouvre grands les yeux tout le long de la route, je prends conscience que je suis en Amérique du Sud ! Je découvre rapidement Valparaiso où je ne reste que deux jours et abandonne la côte pacifique avant de redescendre vers Santiago.

Depuis la capitale, au dessus de la couche brumeuse de la pollution on peut admirer les Andes enneigées, celles-ci constituent un tableau d’un indicible beauté.

Là, depuis Santiago « l’expédition » va commencer, je me prépare fébrilement. Le lendemain direction le Sud : à peine plus de deux heures de route et c’est San Fernando, mon imagination aidant je suis déjà loin (en réalité pas tant que cela!), je ressens les prémices des grands espaces patagons ! Ceux-ci sont pourtant encore bien éloignés, je vais me rendre rapidement compte que je me fais des illusions sur mes « transports imaginaires » et que la Patagonie attendra encore.

M'étant mis en tête de trouver des métis issus de sud-américains blancs et d'indiens de Patagonie (c’est la version officielle, seuls des métis sont encore en vie ? les ‘purs’ indiens ayant disparu : exterminés, morts des maladies des blancs, causes diverses) je me mis donc en route pour le Grand Sud ! Ces métis aurais-je pu en « dénicher » à Santiago ? Certainement mais mon rêve inavoué était de rencontrer un ‘pur’ indien...et cela il fallait le mériter en allant au fond du pays.

A San Fernando j’éprouve l’envie de visiter un vignoble réputé, celui de la Casa Silva où j’achète une bouteille de Pinot noir après une dégustation cela va de soi.

Parlons-en de la dégustation !

Moi qui faisais une fixation sur les Mapuches (ethnie autochtone du Sud donc patagone) je m’autorisai à discuter – sans me rappeler comment nous en étions arrivés à ce sujet - avec une jeune femme (jeune par rapport à moi, disons la quarantaine tout au plus, employée de la boutique de vente de la Casa Silva) qui en vint à me dire qu’elle appartenait au groupe autochtone des Aymara « je suis une pure Aymara, nous venons du Nord du pays » me dit-elle dans un français assez recherché. Moi qui ne me lie pas facilement, je dois avouer que je tombais sous le charme de cette personne très brune et au teint assez basané, aux yeux verts et légèrement en amandes, aux sourcils très fins, bon je n’en dis pas davantage.

— Madame vous me voyez ravi d’échanger avec vous sur un sujet qui me tient à cœur, de plus c’est la première fois que je parle vraiment avec une jeune personne de votre pays.

— Après ma journée de travail, si vous voulez nous pourrions nous rencontrer devant le centre culturel le long de la place d’armes : plaza de armas. Vous trouverez facilement, à 17 heures si vous voulez...Elle me glissa un numéro de portable, je n’en attendais pas tant (ne va pas t’emballer vieux), je me sentis rougir, à mon âge !

Autant vous dire que je me trouvais plaza de armas à l’heure, j’eus tout le temps d’admirer les magnifiques pièces d’eau bordées de palmiers de haute taille car j’attendis un peu l’arrivée de Selena, c’est son prénom chilien si je puis dire, l’équivalent amérindien est à peu près imprononçable pour les Chiliens et nous les Européens, elle-même ne l’utilise pratiquement plus.

Elle parle avec une telle facilité que cela m’encourage, moi qui suis beaucoup plus âgé qu’elle, à en faire autant. Il me semble subitement que nous nous connaissons depuis toujours.

C’était gentil de sa part qu’elle m’ait donné son numéro de portable mais je réalise que si je veux l’appeler il me faut une carte SIM d’un opérateur chilien, bon c’est un détail.

Nous nous parlons jusqu’au crépuscule, c’est le mois de mars, l’équivalent de septembre de l’hémisphère nord, l’été est déjà finissant ici comme le jour, les oiseaux se préparent pour la nuit et entament un concert inhabituel pour moi.

— Voulez-vous que nous allions découvrir les spécialités culinaires de la région ? Même si ce n’est pas une découverte pour vous.

— Je veux bien, elle me sourit, tout à coup elle me semble timide, son flot de paroles s’étant tari, cela me replonge dans l’embarras, c’est vrai que nous ne nous connaissons pas, elle ajoute :

— Nous pouvons nous rendre à l’Embrujo, je le connais bien, vous ne serez pas déçu, c’est à dix minutes à pied, vous pouvez laisser votre voiture ici.

Nous voilà partis, côte à côte, nous frôlant presque, j’ouvre grands les yeux et les narines car les senteurs du soir : celles de la végétation après une journée de chaleur se combinant avec les fumets des restaurants m’ouvrent l’appétit. Nous entrons et nous installons d’autorité à l’endroit le plus tranquille de l’établissement, c’est vrai que ce n’est pas très intime comme endroit mais après tout il ne faut pas brûler les étapes.

Un apéritif (chicha) tombe à point nommé pour briser la glace.

Pendant tout le repas Sélena parlera beaucoup, elle se livre plus que moi, elle en vient à me parler de son mari, l’amour de sa vie, dit elle, pilote d’avion agricole dont l’essentiel de l’occupation était le traitement des vignobles par épandage de pesticides à très basse hauteur, qui se tua lors d’une ‘ressource’ un peu hasardeuse (on ne sut jamais quelle fut la raison exacte du décrochage de son appareil, il chuta dans les vignes d’une hauteur de plus de vingt mètres), Sélena fut en proie à l’émotion à l’évocation de cet épisode profondément douloureux et je ne pus que compatir. Quelquefois son mari l’emmenait dans les airs à bord d’un Piper-Cub, elle aimait cela mais la crainte l’envahissait lors d’évolutions un peu trop osées selon elle, je lui dis que ce petit avion était un des plus sûrs et que j’avais un peu pratiqué le vol sur cet appareil. L’avion avec lequel son mari périt était autrement plus ‘pointu’ à piloter. Une chose est certaine, elle ne veut plus entendre parler d’avions. Ils n’avaient pas eu le temps d’avoir une progéniture, c’était le grand regret de Sélena, elle ne voulut plus jamais convoler…

Je me permis de lui demander pourquoi elle avait une telle connaissance du Français : « J’ai eu la chance d’être choisie par le gouvernement pour suivre mes études dans le cadre de l’Alliance Française au lycée Saint-Exupéry de Santiago, à la sortie je parlais aussi bien votre langue que l’Espagnol, dans un sens j’ai apprécié cette aide du gouvernement et d’un autre côté je lui en veux un peu d’avoir tenté d’effacer mon ‘indianité’ !

Le repas se termina dans une atmosphère amicale puis elle m’aida à trouver un hôtel et au moment de nous séparer je tombai des nues lorsqu’elle me proposa de m’accompagner dans mon aventure, « en tout bien tout honneur » ajouta-t-elle et me demanda d’y réfléchir. Elle était bien consciente que son offre pouvait me décontenancer et me pria de ne pas m’en offusquer. Le premier étonnement passé je ne mis pas longtemps à me rallier à sa suggestion ! Nous nous serrâmes les mains, je retins la sienne un instant dans les miennes. Nous allions nous revoir, j’en fus certain et nous nous quittâmes.

Amoureux comme un collégien !

Ce n’est qu’un peu plus tard que je compris mieux sa décision : ma recherche sur les ‘premières nations’ trouva un écho favorable dans son esprit, elle dut en déduire que nous nous comprendrions bien puisque nous avions un point d’intérêt commun : les Amérindiens, pourquoi ne participerait-elle pas à ma recherche même si les Indiens du Sud, les Mapuches étaient différents des Aymara qui eux appartiennent à un groupe d’indigènes vivant beaucoup plus au Nord et qui sont ressortissants de trois pays : le Pérou, la Bolivie et pour une moindre mesure le Chili.

Plus tard Sélena m’affirmera avec fierté que la langue de son peuple fut celle des Incas et que ce ne fut pas le Quéchua comme l’on considère généralement.

Le lendemain Séléna m’invita à me rendre avec elle à la Casa Silva, lieu de son travail, elle demanda au directeur l’autorisation de s’absenter quelque temps en prenant ses congés, ce qui lui fut accordé. Je me souviens du regard noir que son patron me lança, une pointe de jalousie ?

Le départ pour la Patagonie fut fixé au surlendemain, Séléna m’avoua qu’elle ne s’était jamais rendue là-bas.

Comment vivrons-nous, sous tous ses aspects, cette expérience ?

Sélena :

— Et si vous louiez, comment dire une autocaravana ?

— ? Ah un camping-car ?

— Si, en français on dit camping-car ?

— Oui, ce serait une bonne idée (elle me tend la perche ou quoi ? Bon d’accord je n’ai pas prévu cela dans mon budget mais au moins nous serions plus près l’un de l’autre...Je veux dire la promiscuité ne serait pas pour me déplaire, enfin qu’allez-vous imaginer?)

(Il semblerait que ma proposition lui convienne, j’espère qu’il ne se fait pas d’illusions!)

— Peut-être que sur Internet nous pourrions trouver un camping-car pas trop cher et si possible dans la région, de toute façon je participerai aux frais.

— Ce n’est pas la priorité. Mais j’ai bien peur que cela ne soit pas facile, c’est encore l’époque des vacances d’été, c ‘est cela ?

— Oui mais beaucoup d’estivants sont rentrés, et si on regardait maintenant ?

— Tu as, vous avez raison, moi et l’Espagnol nous ne nous comprenons pas beaucoup, ce sera plus facile pour vous sur l’Internet avec votre smartphone, s’il y a la connexion.

— Internet n’est pas ma tasse de thé, ou de chicha (rires…)

— On va regarder tous les deux.

— Oui, alors on peut chercher ‘alquiler de autocaravanas en San-Fernando’

— Le Compact Camper c’est déjà 111 euros / 96 840 Peso chiliens la nuit : parfait pour les couples, c’est eux qui le disent ! C’est pratiquement le moins cher et il faut monter sur le toit !

— Nous pouvons payer un peu plus pour un plus grand.

— Oui Séléna je vous comprends, il y a le PATAGONIE 4X4 pour 218 euros /190 274 Peso chiliens par nuit, beaucoup plus grand, il faut réfléchir vite car nous n’avons plus beaucoup de temps.

— Pierre-Alain oui prenons celui-là, deux semaines c’est possible ? Ou peut-être dix ou douze jours.

— Douze jours , oui je suis d’accord.

(Il est un peu radin).

Et c’est comme cela que le départ s’effectua pour le Grand Sud, c’est moi qui pense ‘Grand Sud’, mon côté explorateur ? (Je blague).

Sélena était au pied de mon hôtel de bon matin, il me fallait rendre la Twingo et prendre possession du camping-car ‘Patagonie 4X4’ le bien nommé et passer au super-marché.

Maintenant il va nous falloir nous apprivoiser l’un l’autre …

La découverte du Sud du Chili est à notre portée, nous allons (pour moi c’est certain) passer du rêve à la réalité.

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