FREE HUGS

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Dix jours plus tard, j’y retournais.

Entre-temps, j’avais lu, écouté, surligné, réfléchi. J’avais même réussi à glisser deux ou trois citations dans des conversations au bureau, histoire de tester leur effet. Personne n’avait relevé. Ce n'était pas exactement la réaction escomptée, mais je décidai d’y voir un signe encourageant. À défaut d’impressionner, je ne passais pas pour un illuminé. C’était déjà ça. Alors, quand une nouvelle réunion fut annoncée, je me sentais fin prêt à donner le change.

Dix jours plus tard, donc.

Deuxième tentative.

Et ce fut pire.

Cette fois, l'événement se déroulait dans un café associatif. Le genre d’endroit qui cultive le désordre comme une vertu. Tables en bois fatiguées, fauteuils en velours défraîchis et chaises patinées par des années de discussions passionnées. Au comptoir, des bénévoles servaient du café filtre et des infusions maison dans de la vaisselle ébréchée, probablement rescapée d’un vide-greniers de quartier.

Je constatai rapidement qu’elle n’était pas là. Déception évidente. Mais l'ambiance était détendue et j’étais décidé à mettre à l’épreuve mes nouvelles connaissances.

Ce soir-là, pas de round d’introduction. On était ici pour parler de décroissance. Les échanges fusèrent aussitôt, passionnés, exaltés et saturés de références que je ne connaissais pas. Latouche, Illich, Parrique... des noms lâchés avec l’aisance de ceux qui ont déjà lu trente essais sur la question et en ont débattu mille fois. J’eus la sensation très nette de revivre ce cauchemar où j’arrive le jour du bac après avoir révisé le mauvais chapitre.

Un type aux cheveux longs expliquait que l’économie mondiale était une gigantesque fuite en avant absurde, la croissance infinie sur une planète aux ressources limitées relevant du délire collectif. Quelqu’un rebondit en citant André Gorz. Les têtes acquiesçaient gravement. Moi, je tentais de cacher mon ignorance en soufflant sur mon café, froid depuis longtemps .

Une fille, allure d’étudiante en philo, parla de temps libre, de liens humains, du droit à la paresse. De bonheur. D’une vie affranchie de l’obsession du travail et de l’accumulation.

Les échanges s’étirèrent. Longtemps. Très longtemps.

Quand ils commencèrent enfin à s’essouffler, quelqu’un attrapa une guitare et se mit à gratter quelques accords, comme pour souligner que l’endroit ne tolérait jamais vraiment le silence. Les discussions dévièrent alors vers la permaculture, la résistance non violente et les monnaies locales. Chacun semblait savoir exactement comment sauver le monde.

En sortant de cette seconde réunion, j’étais lessivé.
Toujours aussi largué. Et désormais franchement sceptique.

Tout ce que j’avais entendu m’intriguait, c’était vrai. Mais plus les discours s’enchainaient, plus un doute s’installait. J’avais la désagréable impression d’assister à une pièce jouée pour un public déjà conquis. Des idées brillantes, bien formulées, mais suspendues à distance du quotidien. On parlait d’utopie pendant que d’autres couraient pour payer leur loyer.

À un moment, la lassitude prit le dessus. J’eus envie de me lever et de lâcher :

— Vous pensez vraiment que vous allez renverser le système avec des cercles de parole et des post-it colorés ?

Alors je pris mon courage à deux mains. Et je terminai mon café. En silence.

La troisième réunion fut celle de trop.

Cette fois, le sujet portrait sur l’organisation d’une marche prévue deux semaines plus tard. Un truc important, censé mobiliser du monde, faire pression sur le gouvernement et marquer les esprits. Enfin quelque chose de concret, pensai-je. Logistique, coordination, stratégie. J’allais peut-être avoir un truc intelligent à dire.

Sauf que non.

Très vite, les échanges basculèrent dans des sphères cosmiques. Quelqu’un proposa d’ouvrir la marche par un cours de booty therapy (?). Un autre suggéra des chants inspirés des traditions waorani (??). Puis vint l’idée, sérieusement débattue, de faire avancer le cortège en spirale afin d’éviter toute hiérarchie oppressive. Le point culminant fut atteint avec la proposition d’une "brigade d’étreintes solidaires", chargée d’enlacer les militants (“et les militantes”) pour leur insuffler de la bienveillance.

Là, je sus que c’était trop.

Autour de moi, des visages attentifs, des hochements de tête convaincus. Des gens qui prenaient des notes comme si l’on venait d’énoncer un plan révolutionnaire pour sauver la planète. Je luttais pour réprimer un rire nerveux. Un coup d’œil à l’horloge. Une heure. Une heure passée à débattre de la puissance réparatrice des spirales et des câlins.

C’était trop.

Je me levai d’un bond, bien décidé à me barrer. Je préférais encore ne plus jamais revoir cette fille que d’endurer ce cirque une minute de plus.

La chaise grinça derrière moi. Personne ne leva la tête. Un peu décevant, pour une sortie aussi dramatique. Je haussai les épaules et pris la direction de la porte, jurant intérieurement que je ne remettrais plus jamais les pieds ici.

Et c’est là qu’elle apparut.

Elle entra au moment précis où je sortais. Un sac en toile débordant de rouleaux de papier à l’épaule, une veste légère froissée, comme si elle venait de courir. Ses cheveux, rassemblés à la hâte, laissaient échapper quelques boucles indisciplinées. Son allure disait l’urgence, la dispersion, mille choses à gérer à la fois, mais lorsque son regard se posa sur moi, elle s’immobilisa.

— Hey, Salut

Lumineuse. Solaire.

Mon cerveau se vida instantanément. Je bredouillai un « Hi » à peine audible. Et au lieu de continuer vers la porte, je regagnai ma chaise, sans réfléchir.

Tout venait de changer.

La spirale. Les accolades. Les débats interminables. Tout trouvait soudain une justification. Et pour la première fois depuis que j’étais entré dans ce cercle, une pensée claire s’imposa :

Peut-être que ça en valait la peine.

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