LA FILLE AUX YEUX COULEUR LACRYMO

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L’air s’alourdit d’un coup, comme si la ville tout entière retenait sa respiration. La tension monta, dense, presque visible, suspendue dans la lumière crue de la fin d’après-midi. La manifestation, jusque-là festive, se scinda brutalement : d’un côté les familles reculaient, enfants agrippés aux jambes parentales; de l’autre, un noyau plus dur s'avançait, compact, déterminé.

La clameur enfla. Puis les premiers fumigènes fusèrent : éclats rouges, panaches âcres, odeur de poudre et de plastique brûlé qui vous prend la gorge. Une contraction me serra la poitrine.

— Bon, c’est le moment de rentrer là, non ? lança Samuel, la voix un peu trop aiguë pour masquer son inquiétude.

Mon regard restait accroché à la foule. Une force m’aimantait. J’avais peur, bien sûr, mais je ne voulais pas rentrer. Pas tout de suite. Pas comme ça.

— Je te rejoins plus tard. J’veux voir ce qui se prépare.

Samuel cligna des yeux, incrédule.

— T’es sûr ?

Un signe de tête, presque involontaire. Il hésita une seconde, puis tourna les talons et s’éloigna d’abord au pas, puis carrément en petites foulées. Quant à moi, j’avançai.

Les pancartes, les chants, les rires. Je me laissai aspiré dans ce tourbillon. C’était chaotique, mais il y avait une élégance brute dans ce chaos. Une énergie sincère, partagée, presque animale. Quelqu’un me tendit un tract. Machinalement, je l’attrapai, le glissai dans ma poche.

Au carrefour suivant, la ligne de front.

Des manifestants serrés derrière une banderole faisaient face à un mur noir de CRS, casqués, immobiles, silhouettes minérales et inflexibles. Entre eux, quelques mètres à peine d’air saturé de tension. Les deux camps se défiaient tandis que journalistes, photographes et curieux se.massaient sur les trottoirs. Je me glissai parmi eux, gardant une distance prudente, le cœur battant.

Et puis, tout bascula..

Une grenade lacrymogène éclata dans un bruit assourdissant, aussitôt suivie d’une deuxième, puis d’une troisième. Un épais nuage blanc s’éleva et recouvrit rapidement la scène. L’air devient acide, abrasif. Autour de moi, des silhouettes vacillaient, pleuraient, toussaient et tentaient de transformer leur t-shirt en masques de fortune. En vain.

La foule se dispersait en tout sens. Dans la panique, les gens couraient et se heurtaient tandis que d’autres restaient prostrés. Une fille s’effondra à genoux près de moi, les yeux rouges et le visage couvert de larmes.

— Ça va ? lançai-je dans un réflexe idiot

— Ouais…suffoqua-t-elle. C’est rien, ça va passer …

Elle devait avoir la vingtaine à peine. Sweat à capuche, keffieh enroulé autour du bras. Elle reprit son souffle, se remit debout, puis repartit chancelante vers le front de la manif. Moi, je restai là. Sonné. Qu’est-ce que je fous ici ?

Les CRS commencèrent à avancer. Méthodiques. Le bruit des matraques sur les boucliers rythmait leur progression. Un avertissement. Ca et là, des éclats de violence jaillirent : un homme fut plaqué au sol, un autre reçut un coup avant de disparaître dans la mêlée. C’était la débâcle autour de moi. Les slogans se transformèrent en appels à l’aide : “Un médecin, vite !” “Ici, ici !”. Les pancartes servaient maintenant de boucliers dérisoires.

Je n’eus pas le temps de réagir. Une épaule me percuta de plein fouet. Je fus projeté au sol. Choc brutal. Souffle coupé.

À terre, tout était pire.

Des jambes fusaient dans toutes les directions. Des semelles frôlaient mon visage. Une chaussure écrasa mon bras, m’arrachant un cri de douleur. Le brouillard blanc des gaz lacrymogènes me sumbergeait et m’aveuglait. Je toussais, crachais, suffoquais, incapable de reprendre mon souffle. Chaque respiration était une lame et mon cœur battait si fort qu’il menaçait d’éclater.

Un objet roula près de moi dans un bruit métallique. Par instinct, je me mis à ramper à l’aveugle, cherchant à m’éloigner, à sortir de ce cauchemar. Mais mes membres tremblaient, mes articulations protestaient. J’étais pris au piège.

Et puis, une main.

Fine, éraflée. Tendue vers moi.

Je la saisis sans réfléchir.

D’un geste sûr, précis, presque autoritaire, elle me remit debout.

Mes yeux, encore noyés de larmes, mirent un instant à se poser sur elle.

Un sourire. Large. Franc. Lumineux.

Mais surtout ces yeux. D’un vert troublant, presque irréel, une teinte de menthe à l’eau diluée dans les larmes et la fumée des lacrymos.

Le tumulte se suspendit quelques secondes autour de nous.

Béatement, je restai accroché à cette apparition sortie du brouillard. Mais une détonation déchira aussitôt l’instant.

Nouvelle grenade, tout près. Elle se retourna brusquement, m’adressa un dernier regard, s’assurant que je tenais encore debout, puis s'élança.

Une partie de moi voulut crier, lui dire un truc, n’importe quoi. Mais rien ne sortit. Sa silhouette se fondit dans la brume et un un instant, il ne resta plus rien d’elle. Juste cette drôle de sensation dans la poitrine.

Un trouble. Un vertige.

Ou, comme je le compris plus tard : le début des emmerdes.

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